Introduction.

 

La cocaïne est une invention européenne. Dérivé de la coca, plantation subtropicale, en 1880, pour la première fois, le chimiste allemand A. Niemman en extrait un des alcaloïdes, la cocaïne, utilisée comme anesthésiant oculaire et dentaire.

On dénombre environ trois dérivés principaux de la coca. La première transformation chimique donne la Pâte Base Cocaïne (PBC) qui, mélangée avec du tabac, est fumée sous le nom de « basuco ». Des transformations supplémentaires donnent le chlorhydrate de cocaïne, plus communément appelé cocaïne ou coke, qui est inhalée (sniff) ou injectée. Enfin, le raffinage du PBC ou de la coke donne des cristaux fumables appelés crack ou free-base.

On constate une escalade de la consommation dans les pays développés. La consommation des dérivés de la coca diffère dans l’hémisphère sud où elle est traditionnellement chiquée voire fumée depuis des siècles. Des traces retrouvées en Amérique latine tendent à prouver que la coca, plante sacrée, est présente depuis 3 000 av. JC. De nombreuses cultures ont utilisé cette plante sacrée du sud de Panama jusqu'au nord de l'Argentine et du Chili, en passant par la Bolivie et le Pérou. Les peuples indiens de la Cordillère qui la mastiquent depuis plus de 4000 ans la considèrent comme un don du dieu soleil. Sa consommation en Amérique du Sud se limite plus à un usage direct de la plante de coca sous forme de feuilles séchées, quoique son usage, sous forme raffinée, devienne de plus en plus fréquent dans les strates sociales aisées. Dans les années 80, les Etats-Unis consommaient plus de la moitié de la cocaïne produite dans le monde alors que ses habitants ne représentent que 5 % de la population mondiale. Ils dépenseraient chaque année quelque 50 milliards de dollars pour se la procurer.  Dans les pays occidentaux consommateurs que sont les Etats-Unis, le Japon et l’Europe, la consommation se fait sous des formes dérivées diverses citées précédemment résultant d’un processus chimique pointu d’élaboration expliquant la forte valeur ajoutée de ces drogues. Le chlorhydrate de cocaïne est payé 1 000 dollars le kilo en Bolivie par les "importateurs" qui le revendent 3.000 dollars de l'autre côté de la frontière et 5 000 dollars à São Paulo. Ceux qui alimentent le marché local ou international l'achètent à leur tour jusqu'à 20 000 dollars.

Cet or blanc a pris un poids considérable dans l´économie latino américaine et mondiale. . Le sociologue P.Gootenberg, à l’aide du concept sociologique de «filière de denrée » transnationale analyse ces 150 dernières années d’histoire de la cocaïne. La première phase (1860-1910) a vu la coca en tant que marchandise du commerce mondial moderne. Elle était alors liée à l’occident à travers une filière « cocaïne » germanique et de deux réseaux d’exportations de la feuille, américain et anglo-français. Durant la deuxième phase (1910-1950), de nouvelles contraintes voient l’émergence de nouveaux réseaux coloniaux néerlandais et japonais en fragmentant le commerce. Enfin, la dernière période témoigne de la renaissance de la cocaïne en tant que denrée de filières illicites. Aujourd’hui, le chiffre d’affaires mondial "estimé" par l´OEA (Organisation des Etats Américains) est de 150 à 200 milliards de dollars soit  33 fois le PNB bolivien. Selon un rapport sur les drogues dans le monde, présenté au siège de l'ONU, environ 180 millions de personnes consomment de la drogue dans le monde, soit 3% de la population mondiale, ou encore 4,2% des personnes âgées d'au moins 15 ans. 14 millions d’entre eux consomment de la cocaïne.

Malgré une politique mondiale claire, l’Amérique Latine comporte des pays aux politiques différentes en matière de répression du trafic de drogue. En 1961, les Nations Unies inscrivent la coca au tableau n° 1 des stupéfiants, en faisant ainsi une des substances les plus dangereuses, à interdire absolument. Cela n’eut, bien entendu, aucun effet sur la consommation des Etats-Unis où les cadres sniffaient des lignes de cocaïne tandis que les habitants des ghettos optaient pour son parent pauvre et bien plus dangereux, le crack. La coca et ses dérivés sont donc illicites dans la plupart des pays. Il faut tout de même remarquer que la Bolivie est, avec son voisin péruvien, l´unique endroit au monde où la production et la commercialisation de la feuille de coca sont légales jusqu’à un certain point. La loi 1008 (bolivienne) octroie actuellement 12 000 hectares à la culture et la distribution de la coca dans les Yungas, mais les Etats-Unis avancent qu’il suffit de la moitié pour couvrir les besoins traditionnels. Des tensions existent donc entre les Etats-Unis et l’Amérique du Sud quant à la législation. On trouve déjà en Bolivie trente produits à base de coca , qui vont du shampoing au dentifrice et passant par différents médicaments,   tout une gamme de pastilles. La seule société occidentale qui a réussi à contourner l’interdiction internationale établie par les Nations Unies, est l’américain Stepan, qui importe en toute légalité 175.000 kg de coca du Chapare chaque année pour fabriquer, entre autres choses, un arôme décocaïné pour Coca-Cola. Seule la Colombie, qui bien qu’étant le premier producteur de cocaïne et le troisième producteur de coca, est la seule de ces trois narco-économies majeures à considérer la coca et l’ensemble de ses dérivés comme illicites.

La Colombie paraît être le cas le plus intéressant d’un point de vue économique, la production de coca constituant un véritable marché (souterrain) alors qu’elle est  considérée comme illicite. Le processus de production fait intervenir différents acteurs dont les rôles sont bien définis et dont l’interaction constitue une véritable chaîne de production. Cette production est à mettre en relation avec la situation géographique privilégiée de la Colombie au sein du continent américain. Elle est en fait au carrefour du transit entre Amérique Latine et Amérique du Nord, les USA étant le premier consommateur mondial, lui permettant un certain contrôle sur le marché et les flux. La coca produite particulièrement au Pérou et en Bolivie, où elle est considérée comme licite, est ensuite acheminée illégalement vers la Colombie, où les infrastructures illégales de transformation de la coca vers ses dérivés (laboratoires clandestins) sont à la pointe de la technologie. L'importance de la Colombie réside avant tout dans son rôle dans l'élaboration de la cocaïne pure et dans son transport vers les marchés consommateurs. On suppose qu'elle est à l'origine de l'entrée de plus de 70% de la cocaïne disponible sur le marché américain.

La culture de la coca dont dérive la production de cocaïne est ancrée dans le paysage colombien aussi bien culturellement qu’économiquement. Depuis les Incas, elle constitue un secteur de l’économie d’abord réservé à l’aristocratie et aux rites sacrés que l’arrivée des Européens relancera et démocratisera encore davantage avant d’en réaliser les méfaits. L'introduction massive de la culture de la coca, et aussi celle de la marijuana, à la fin des années 70 et début des années 80 s'est fait surtout dans des régions laissées à l'abandon par l’État. De plus, c'est en Amazonie colombienne que s'installèrent les premiers laboratoires de transformation, près de la frontière péruvienne. À tel point qu’aujourd’hui, bien que la législation s’y oppose, la Colombie est devenue le premier producteur de cocaïne et le troisième producteur de coca. Cette production s’inscrit dans un contexte politique et législatif vraisemblablement opposé.

La situation politique en Colombie est très instable[1], et le pouvoir est double. L’Etat institutionnel ne contrôle en effet pas tout le territoire colombien (*). Les FARC, Forces Armées Révolutionnaires de Colombie, mènent une guérilla en Colombie, contrôlant ainsi de nombreux territoires. Cette guérilla remonte aux années 1950, dans le contexte de l’ « autodéfense paysanne » organisée par le Parti communiste colombien. Le mouvement fut véritablement créé en 1966 par Manuel Marulanda Velez, qui en dirige toujours les opérations aujourd’hui. Les FARC sont un mouvement d'inspiration marxiste ayant pour principal objectif de former un « contre gouvernement », une force à égalité avec le gouvernement en place. Le mouvement des FARC est construit selon une dynamique militaire : c’est une véritable armée commandée et encadrée par des militaires. L’organisation compte entre 18 000 et 20 000 combattants, principalement des paysans, opérant sur une soixantaine de fronts. On estime les ressources financières du mouvement à 140 millions de dollars par an. Les FARC comptent sur deux principales sources de financement : le contrôle de la culture de la drogue (et l’imposition d’une taxe sur la production de coca) et les enlèvements contre rançon. Il existe également un deuxième mouvement révolutionnaire, lui guévariste, l’ELN, mais moins puissant. L’Etat institutionnel a donc du mal à se faire respecter et à légitimer sa politique.

Les politiques répressives menées initialement sur les territoires boliviens et péruviens n’ont fait que déplacer le problème vers la Colombie où la surface cultivée de coca était estimée à 120.000 hectares en 2000. Ces politiques de « pays riches » n’ont pas semblé prendre en compte le fait que la culture de la coca n’est pas un choix de vie mais bien un moyen de subsistance en l’absence de réforme agraire. La politique répressive menée en Colombie ne semble avoir fait qu’augmenter les prix et permis à la guérilla de consolider sa base sociale et son assise financière. En effet, les cartels de la drogue ont développé une collaboration étroite avec les mouvements terroristes politiques tels que celui des FARC afin d'assurer la sécurité des zones de production. De nombreux groupes sociaux se retrouvent donc entre le Mouvement des FARC et les puissants narcotrafiquants. La situation très difficile dans laquelle ils vivent, fournit aux narcotrafiquants toute la main-d’oeuvre dont ils ont besoin, tout en la rendant dépendante par le biais de paiements en nature (crack). On n’observe donc aucune diminution des activités illicites, que ce soit au niveau de la production, des trafics, du blanchiment ou de la corruption.

La lutte mondiale anti-drogue soutenue par les USA ainsi que d’autres grands pays développés soutient le gouvernement colombien financièrement et techniquement, à l’image du Plan Colombie. En 1999 le président de la Colombie, Andres Pastrana, et le président des Etats-Unis, Bill Clinton, ont signé le Plan Colombie. Ce Plan a comme but principal, de supprimer la production de cocaïne dans le pays.  Ce plan consiste en la destruction des laboratoires clandestins, en l'interception des passages aux frontières et l'envoi de forces spéciales, ainsi qu’en la destruction des plantations de coca par voie aérienne. Ces politiques suscitent des mouvements très violents de réaction de la part des FARC, s’attaquant à des personnalités publiques. La Colombie continue donc de vivre au crochet de son grand frère états-unien, recevant juste après Israël, l’aide économique mondiale la plus importante de la part des Etats-Unis.

 

Dans un contexte de lutte anti-drogue apparemment très poussé, il semble paradoxal que les activités de production et de trafic de cocaïne soient aussi florissantes, à tel point qu’elles représentent quasiment l’équivalent de 55% des exportations licites colombiennes. Cet apparent paradoxe doit pouvoir s’expliquer par une logique économique.

 

D’un point de vue économique, quel intérêt y a-t-il à ce que cette activité (trafic et production de cocaïne) perdure ?

 

Nous analyserons la situation de manière principalement micro puis macro-économique en tentant de surmonter les problèmes liés à la discutable fiabilité des chiffres de cette économie qualifiable de souterraine. Pour cela, nous ne nous épancherons pas trop sur les données chiffrées car, venant des services américains, ils pourraient avoir soit intérêt à les gonfler pour obtenir des crédits du congrès pour mener cette lutte, soit les diminuer pour montrer l’efficacité de leur action. Et d’une manière générale, les chiffres d’une économie souterraine ne s’évaluent que dans une fourchette d’estimation discutable. Nous nous intéresserons donc davantage à la logique économique qui organise ce marché.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I.                               La production et le trafic de cocaïne, une activité illicite très rentable…

 

A.        Les caractéristiques des marchés du matériau de base au produit commercialisable.

 

1.      Des marchés illégaux dans lesquels les narco trafiquants sont tout puissants.

 

a.       Le fait que ce marché soit illicite entraîne deux conséquences.

 

-                                 Prohibées par la législation, la culture de la coca et toute l’économie qui en découle, allant de la production de pâte base à l’élaboration de la cocaïne, sont normalement combattues par l’Etat. Dès lors, le trafic de cocaïne étant considéré comme un secteur de l’économie (parallèle), on peut parler d’un interventionnisme de l’Etat dans les mécanismes économiques qui régissent ce marché, par le biais de la législation anti-drogue et de l’action menée en son nom.

-                                 Le trafic de cocaïne, étant une économie parallèle, ne peut se permettre d’avoir des instances instituant une régulation, relative à la qualité des produits par exemple. Il est démontré que de la cocaïne d’excellente qualité, c’est-à-dire très naturelle, est moins nocive que de la cocaïne brute coupée avec beaucoup plus de composants chimiques, expliquant son coût inférieur. Les niveaux de qualité et de pureté varient donc suivant le processus de fabrication adopté. On note actuellement une tendance chez les capos de la drogue à fonder de plus en plus leur réputation sur la qualité de la cocaïne produite. Il n’y a donc pas d’instance de contrôle de la qualité, mais celle-ci semble être un facteur pris en compte par les producteurs. La qualité est jugée au goût lorsque la cocaïne est vendue sur le territoire américain, en sachant tout de même que, qu’elle qu’en soit sa qualité, elle sera aisément écoulée, à des prix cependant variables.

 

 

b.      Des marchés qui se caractérisent par des déséquilibres de puissance entre offre et demande.

 

Sur le marché de la coca, la matière première est élaborée par des Colombiens démunis, que seule la culture de la coca peut aider à subvenir à leurs besoins. En effet, les cultures alternatives de subsistance proposées par les gouvernements colombien et américain, telles que le coton ou encore le café, ne permettent pas aux paysans de toucher des salaires leur permettant de vivre. Seule la culture de la coca, par ses larges marges bénéficiaires, leur assure une position socio-économique acceptable. Ils se posent en situation d’offreur, offre que les narco trafiquants s’empressent d’accepter. Mais les paysans se trouvent en situation d’infériorité par rapport aux narcotrafiquants qui eux seuls peuvent assurer leur survie en leur achetant la matière première. De plus, les narcotrafiquants les payent de plus en plus souvent en nature, les rendant aussi dépendants physiologiquement à des drogues de très mauvaise qualité (crack par exemple). De par leur position sociale et financière, les narcotrafiquants sont en position de domination et gèrent les paysans comme bon leur semble. L’offre se trouve donc largement dépendante de la demande.

À l’autre bout de la chaîne, se trouvent les acheteurs, ou consommateurs, qui n’achètent pas du dentifrice, non, mais bien de la cocaïne. Or ce produit est malgré tout une drogue qui, bien que sa consommation ait été adoptée par de nombreux hédonistes américains et européens consommateurs occasionnels, rend le consommateur addict. Les grands trafiquants sont donc, une fois encore, en position de domination, tout en étant, au final, de nouveaux intermédiaires entre les producteurs de coca et les consommateurs de cocaïne. Si l’influence des narcotrafiquants et des intermédiaires va  jusqu’au marché américain, elle n’est pas en lien direct avec les consommateurs. Mais ils sont malgré tout dans une situation avantageuse puisqu’ils dominent producteurs de coca et revendeurs de cocaïne sur les marchés occidentaux.

 

Le marché de la cocaïne est donc un marché sur lequel offre et demande sont déséquilibrées. On constate donc une double dépendance à l’avantage des narcotrafiquants et de leurs intermédiaires.

 

2.                          Structure des marchés.

 

a.       Des grands cartels aux cellules indépendantes.

 

La DEA en 1998 a utilisé pour la première fois dans le procès de Lehder le terme de cartel pour qualifier le réseau de plus de deux cents groupes d’individus liés au trafic de cocaïne et originaires de Medellin. Le terme ‘cartel’ permettait de donner l’image d’une organisation structurée à la tête de laquelle se serait trouvé Lehder, alors que le réseau était fondé sur la plus ou moins libre association des ces nombreux groupes. Dans la théorie économique, le cartel désigne une entente entre des entreprises (généralement peu nombreuses) qui concerne les prix et/ou la part de marché de chacune d’elle. Le résultat obtenu est en général proche de ce que serait l’équilibre de monopole. L’utilisation du mot cartel ne semble étymologiquement pas très juste : tel qu’il a été appliqué au trafic de drogue, le terme de cartel ne désigne pas le regroupement d’ « entreprises » ayant la même activité mais plutôt toutes les personnes ayant un rôle dans le processus de production et d’acheminement de la cocaïne jusqu’aux marchés étrangers et avaient tendance à s’organiser autour de figures emblématiques. Les deux principaux cartels étaient ceux de Medellin et de Cali, se partageant à l’origine les côtes est et ouest des Etats-Unis. Le cartel de Medellin, avec Pablo Escobar à sa tête, rayonnait sur la région de l'Antioquia. Les patrons du cartel jouaient les protecteurs de la population et se sont ainsi constitué une base sociale solide : Pablo Escobar fait par exemple construire 500 maisons pour des récupérateurs de la décharge municipale de Medellin. De même, il crée la corporation « Medellin sans taudis » qui construit des logements bon marché et finance des équipements sportifs à Medellin et dans les environs. Le cartel s’investissait également en politique et avait même réussi à supplanter les partis traditionnels dans sa région. Le cartel de Medellin s’est progressivement désintégré à partir de 1984, lorsque Pablo Escobar commence à mener une guerre contre les représentants de l'Etat colombien (assassinats, enlèvements...). Petit à petit, ses acteurs disparaissent. Avec la mort d'Escobar, le 2 décembre 1993, on peut dire que le cartel de Medellin est désintégré.

 

C'était donc tout bénéfice pour celui de Cali, plus petit, mais aussi plus discret et moins meurtrier. Il contrôle New York, la Californie, Houston, Chicago et Mexico. Sa cohésion et son homogénéité en font des interlocuteurs potentiels. Son leader est Gilberto Rodriguez Orejuela. Le cartel compte aussi un certain nombre de familles proches du pouvoir et de la bonne société. Bien qu’eux aussi menaient de grandes actions sociales à Cali, il se gardaient bien de se lancer dans la compétition politique. Plus bourgeois, ils ont su rester plus discrets mais ils n’ont pas survécu plus de deux ans de plus que le cartel de Medellin.

 

Les cartels colombiens se sont mis à se développer à partir du moment où la demande a été plus forte, c’est-à-dire principalement à partir du moment où les consommateurs nord-américains ne disposaient plus d’un marché intérieur suffisant. Dans ce cadre, on remarque depuis le début des années quatre-vingt que la production et le trafic de cocaïne en direction des États-Unis dépassent celui de l’héroïne. Avec la répression qui se fait plus sévère, ces deux cartels sont démantelés (respectivement 1993 et 1995), au profit de nouvelles structures, plus petites, plus compartimentées, aux acteurs économiques nouveaux. Ceci dans un but de contournement de la législation qui se rigidifie. Les structures deviennent donc plus souples, afin d’être plus discrètes. Elles ne défendent plus de territoire mais leur réputation et la qualité de leurs produits - quelque chose comme l’image de l’entreprise.

           

b.      Des filières intégrées.

 

Dans la théorie économique, les filières sont formées d’un ensemble d’activités complémentaires liées entre elles par des opérations d’achat et de vente. Ces activités contribuent à la production d’un ensemble de biens et de services finals. Cette chaîne peut être décomposée en segments qui vont de l’extraction de matières premières (la coca) en amont jusqu’à la distribution (de cocaïne)   et les services liés en aval. Cette définition semble ainsi pouvoir s’appliquer aux nouvelles structures composant la production et le trafic de cocaïne, qui constituent donc des filières intégrées depuis l'achat de la coca jusqu'à la vente en gros sur les marchés importateurs. Aujourd’hui, le trafic s’opère par le biais de bureaux indépendants, les boutiques, dont les acteurs ne se connaissent même pas mutuellement. La plupart d’entre eux travaillent dans des cellules très compartimentées. Chaque structure se spécialise et se reconcentre sur son métier de base. On dénombre donc une multitude de postes : les responsables des approvisionnements chimiques ; les collaborateurs financiers et administratifs ; plus de cinquante structures qui s’occupent du contrôle des routes terrestres, aériennes et maritimes ; les prête-noms qui blanchissent l’argent et effectuent les investissements illicites ; des comptables, des avocats, des contrebandiers, des pilotes, des conseillers financiers, des gardes du corps chargés du contrôle interne et des règlements des compte. La multitude d’acteurs rend le réseau beaucoup plus complexe et difficile à démanteler en son ensemble. Cette restructuration en petites cellules régionales s’appuie dorénavant sur les liens établis avec les grands dirigeants de la mafia mexicaine qui se chargent d’acheminer la production vers le marché consommateur que sont les Etats-Unis. L’acheminement, du producteur de coca, perdu dans la forêt colombienne, au consommateur américain, se fait donc grâce à l’intervention d’une multitude d’acteurs indépendants mais liés au sein d’une filière intégrée.

 

 

 

 

B. Une activité attractive mais risquée.

1.      Motivations d'entrée dans les filières de production et de trafic de cocaïne.

Les marges bénéficiaires, de plus en plus importantes à mesure que l'on se rapproche des marchés consommateurs étrangers et principalement américain, constituent l'attrait essentiel des activités de production et de trafic de cocaïne.

Pour les paysans qui vendent des « cargas » (boisseaux de feuilles de coca de 50 kg), la culture des feuilles de coca est une des seules qui soient viables. Pour autant il ne semble pas qu'ils en tirent des marges importantes.

L'essentiel des marges bénéficiaires est réalisé par les acteurs regroupés au sein des filières intégrées reliant les acheteurs de coca aux marchés importateurs de cocaïne. Bien qu'il soit difficile d'évaluer les coûts des produits chimiques utilisés dans les différentes étapes de la transformation des feuilles de coca en hydro chlorure de cocaïne (cocaïne HCL, la forme la plus pure), on peut tout de même se faire une idée de l'énormité des profits retirés par les producteurs de cocaïne rien qu'en observant l'ampleur de la valeur ajoutée de leur production. Ainsi Marie-Christine Dupuis[2] estime-t-elle comme suit les marges , hors coûts de raffinage et traitement chimique, dégagées à chacun des 3 stades successifs de la production de cocaïne HCL : pour le stade de la transformation des feuilles de coca en pâte-base, la marge s'établirait entre 150 et 280 $/kg de pâte-base produite; pour celui de la transformation en cocaïne-base, elle serait comprise entre 625 et 1125 $/kg de cocaïne-base produite. Enfin elle peut varier entre 250 et 1000 $ lors de la dernière phase, celle de transformation en cocaïne HCL. D'après ses estimations, le prix de la cocaïne à l'exportation (4000 $/kg) équivaut au prix de la coca qui a été nécessaire à la production (entre 200 et 250$), multiplié par un nombre compris entre 16 et 20.

La partie la plus rentable du trafic de cocaïne est celle de l'arrivée sur le marché américain: le prix de gros moyen à l'importation équivaudrait à 5 fois le prix de gros moyen à l'exportation en Colombie. Mais depuis la disparition des grands cartels (au début des années 1990), il semble que les narcotrafiquants colombiens contrôlent de moins en moins l’entrée aux Etats-Unis. Au dire de certains trafiquants, la tendance serait à un partenariat de plus en plus poussé des structures actuelles avec la mafia mexicaine, qui prendrait en charge le franchissement de la frontière américaine. Le deal consisterait à donner 50% de la production aux Mexicains, tout en faisant des bénéfices sur les 50% restant vendus sur le marché américain. Pour autant il ne semble pas que de tels changements modifient en profondeur la donne: les activités de production et de trafic de cocaïne restent l'activité illicite de loin la plus rentable. La rentabilité de ces activités se traduit par des revenus non négligeables pour l'ensemble des acteurs associés de près ou de loin aux filières.

2.      Le facteur risque.

Le facteur risque joue un double rôle dans la formation des prix de vente de la cocaïne. Premièrement, le facteur risque encouru par les producteurs et les trafiquants de cocaïne, inhérent à leurs activités puisque celle-ci sont l'objet de répressions, se répercute sur les coûts de production, qui entrent en jeu dans la formation du prix de vente comme dans n'importe quelle entreprise soumise à des contraintes de rentabilité (Marie-Christine Dupuis, Stupéfiants, prix, profits). En effet on peut considérer qu'une partie de la marge importante réalisée par les trafiquants correspond à une sorte d' « assurance » prise contre le risque de voir une partie de la marchandise saisie ou perdue. La partie la plus risquée pour les organisations colombiennes se situant à l'entrée du marché américain, on comprend dès lors pourquoi les prix sont multipliés par quatre entre le franchissement de la frontière colombienne et celui de la frontière américaine.

Deuxièmement, l'ampleur du risque influe sur le jeu de l'offre et de la demande de cocaïne, et donc sur les prix de vente. Lorsque les menaces de répression des activités de production et de trafic de cocaïne par les forces gouvernementales se font plus pesantes, les acheteurs de gros, principalement américains, anticipent une diminution de l'offre. Ils augmentent donc leur demande, ce qui se traduit par une hausse des prix. On peut ici retenir l'exemple de la flambée des prix suite à l’attentat contre le club El Nogal à Bogota le 7 février 2003. Comme le gouvernement a accusé les FARC, bien que ceux-ci aient démenti, les acheteurs de gros ont anticipé des représailles gouvernementales sur les territoires des FARC. Or une grande partie de la culture de la coca est réalisée dans les zones sous le contrôle de la guérilla. Les acheteurs ont donc anticipé une diminution de l'offre à venir de cocaïne, et les prix se sont envolés.

Les risques inhérents au marché permettent ainsi aux narcotrafiquants qui parviennent à échapper à la répression (ce qui est bien plus difficile à l'approche des Etats-Unis qu'en Colombie) de dégager des profits considérables, pour des investissements peu élevés en proportions. La profitabilité de l'investissement en cocaïne est donc, pour les trafiquants qui réussissent à éviter les saisies, très élevée

Les risques permettent de limiter le nombre d'agents sur le marché, en décourageant un bon nombre de ceux qui sont attirés par les perspectives de profit considérables qu’offre la production et le trafic de cocaïne. L'un des risques majeurs auquel sont confrontés les agents qui tentent de pénétrer sur le marché de la cocaïne est constitué par la menace que représentent les autres agents déjà présents. En effet, les filières comprennent de nombreux tueurs à gage, qui sont autant chargés du « maintien de l'ordre » à l'intérieur de la filière que de la protection des parts de marché. Dans les années 1980 par exemple a éclaté une guerre meurtrière entre les cartels de Cali et de Medellin. Ainsi, la chute du cartel de Medellin a été précipitée par la collaboration des frères Orejuela, à la tête du cartel de Cali, avec les autorités.

 

La limitation du nombre d'offreurs sur le marché de la cocaïne, associée à la profitabilité très élevée des investissements dans la filière, a pour effet de placer les agents déjà présents, et qui parviennent à éviter la répression, dans une situation de rente.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    II.                     …dont les retombées économiques positives pour la Colombie entrent en compte dans les politiques gouvernementales.

 

 

L’économie de la cocaïne fait donc intervenir de nombreux acteurs aux différents stades de la production, acteurs qui retirent chacun de plus ou moins importants bénéfices, la production de cocaïne étant une activité très rentable qui génère de très grandes marges bénéficiaires. Les narcodollars sont  blanchis dans des paradis fiscaux, pour revenir ensuite assez aisément en Colombie (cf. 2.B.1.). Ainsi, l'économie de la cocaïne influe sur le produit intérieur brut à double titre : elle contribue directement à son évolution par l’intermédiaire de tous ceux qui participent au commerce illégal de la drogue, ceci leur conférant un pouvoir d’achat à l’origine d'une forte consommation, mais elle joue aussi indirectement sur le niveau de la croissance par le biais de tous les organes chargés de la répression (armée, police, justice) et à travers les services de santé (associations de soutien, centres de thérapie). Le marché de la drogue génère  une activité économique qui implique des effets positifs et négatifs sur l’économie colombienne en son ensemble.

 

  1. Le bilan mitigé entre effets positifs et effets négatifs.

 

    1. Les effets positifs.

 

De manière générale, les narcodollars réinjectés dans l’économie colombienne ont évité à la Colombie de sombrer dans la crise qu’ont pu connaître d’autres pays d’Amérique Latine. Ainsi, l’argent de la drogue a été un moyen d’éviter les maxi dévaluations des années 1980 car les revenus des narcotrafiquants réinjectés dans l’économie étaient des sources de liquidités abondantes.

 

a.       La modernisation.

 

Les narcodollars réinjectés dans l’économie sous forme de flux de capitaux ont permis aux acteurs de l ‘économie de la cocaïne d’investir dans des biens de consommation afin d’améliorer leurs conditions de vie, et ceci à différentes échelles suivant leur rôle, et donc les revenus qu’ils perçoivent, dans la chaîne de production. Les investissements effectués par des « campesinos[3] » seront de manière évidente quasiment nuls comparés à ceux de grands trafiquants situés en aval de la chaîne, où le produit a acquis une forte valeur ajoutée, où les profits sont alors considérables. Ces narcodollars ont permis l’importation de biens intermédiaires et d’équipement, réduisant temporairement la contrainte externe et permettant ainsi une modernisation de l’appareil productif. La modernisation de l’industrie sur le territoire colombien a donc été en grande partie financée par les narcodollars. Ils ont permis d’introduire des innovations, dont des technologies avancées. À moyen terme, on constate des restructurations industrielles. Le secteur textile, la métallurgie, l’automobile ont retrouvé une croissance importante, conjuguée à l’augmentation des exportations industrielles.

 

b.      L’investissement direct.

 

Les trafiquants réinvestissent les capitaux tirés de l’économie de la drogue. Les investissements se font de manière privilégiée par l’achat de terre, dans l’immobilier et les services en général. L’immobilier a su tirer profit de ces nouveaux capitaux gris (relatifs au bâtiment). Des hôpitaux, des immeubles à caractère social, de nombreux centres commerciaux ont vu le jour et ce sans aucune aide de l’Etat, sans prêt bancaire.

Ces secteurs sont surtout choisis pour des raisons de sécurité et car ils permettent aux narcotrafiquants d’asseoir leur autorité sur des zones géographiques, d’asseoir un contrôle politique et militaire sur certaines régions. L’investissement dans l’immobilier en son ensemble est une manière pour les narcotrafiquants d’afficher leur prestige, ce qui apparaît pour beaucoup de Colombiens comme une réussite sociale enviable, mais aussi de s’assurer une base sociale intégrée au sein de la société légale, donc inaliénable en cas de coup dur. Les institutions économiques colombiennes ont ainsi profité du trafic de drogue et de son commerce, car il permettait de développer les infrastructures.

            Cependant, on peut estimer que cet afflux de narcodollars dans l’économie légale sert plus à limiter les risques de la répression et à légitimer socialement les trafiquants qu’à contribuer au développement du pays. Si des effets positifs apparaissent à court terme, à long terme on peut constater que les effets négatifs l’emportent sur les positifs.

 

 

 

 

2.      Les effets négatifs.

Les impacts de l’injection de narco dollars dans l’économie colombienne se révèlent être négatifs sur plusieurs points.

 

a.       Sur le plan monétaire.

 

En même temps que les conglomérats financiers se sont développés avec les spéculations financières et la formation d’importantes réserves en capitaux, ils ont été la cause d’une crise grandissante en Colombie. L’acceptation de narcodollars au sein d’institutions bancaires a anéanti la confiance que leurs déposants privés y mettaient, les poussant à déplacer leurs capitaux à l’étranger. Le gouvernement colombien a alors été amené à nationaliser cinq banques en faillite. Entre 1982 et 1983, la fuite des capitaux est estimée à 700 millions de dollars américains. En conséquence de quoi, la monnaie nationale s’est trouvée surévaluée de près de 36% en 1983 pour n’être corrigée qu’en 1985. En 1984, se dessine alors une crise touchant la monnaie. De plus, entre 1983 et 1984, les réserves d’or chutent de plus de 50%. Le gouvernement va alors se trouver dans une situation difficile qui ne sera pas prés de s’arranger.

Etant très lucratif, le commerce de la drogue attire une masse importante de devises en Colombie. L’afflux de ces devises vers le marché parallèle tend à fixer le taux de change à un niveau plus bas que le taux officiel. Effectivement, sans cette activité illicite, le pays aurait moins de devises. De ce fait, cette situation favorise la sous-facturation des importations et la surfacturation des exportations. Si le pays importe plus, les importations vont entrer en concurrence avec les produits du marché domestique et entraîner une baisse de leurs compétitivités. De plus, une surfacturation des exportations constitue un obstacle à l’industrialisation et à la diversification des exportations. Par ailleurs, la pression à la hausse sur les taux de change rend la contrebande plus attractive pour le blanchiment des narcodollars. Enfin, l’afflux temporaire de devises pose des problèmes en termes de stabilité de l’économie du fait du caractère très " volatile " de ces capitaux.

 

b.      Sur l’activité industrielle.

 

Au niveau de l’industrie, les effets modernisateurs restent ambigus : la modernisation accélérée de certains secteurs altère la formation des profits et entraîne des distorsions économiques. L’utilisation de technologies intensives en capitaux modifie la gestion de la main d’œuvre avec une tendance à la flexibilisation du travail, une réduction de l’emploi ouvrier, un développement du travail à durée déterminée et un affaiblissement des mouvements syndicaux et populaires, notamment dans les régions où les groupes mafieux sont implantés. Le climat social tend à se dégrader et l’on constate une primauté donnée à la rentabilité débouchant sur une précarisation de l’emploi industriel, au détriment de la condition des travailleurs, vivant déjà dans des conditions sociales difficiles.

 

c.       Sur le secteur primaire.

 

C’est au niveau de l’agriculture que les narcodollars ont la plus forte influence. La pénétration de capitaux blanchis dans le secteur agricole a été une véritable contre-réforme agraire qui a modifié profondément la structure et la forme de propriété de la terre. On estime, aujourd’hui, que les narcotrafiquants posséderaient entre 6 et 10% du total des terres. D’après Gérard Verna et Rafaël Pampillon, Ceci s'est répercuté sur l'évolution de la forme de possession des terres cultivées. Entre 1960 et 1990, on serait ainsi passé de 75 à 88% de propriété, alors que le fermage diminuait de 9 à 3,2% et le colonat de 14 à 5,6%.La réforme agraire n’ayant pas été effectuée, les inégalités sociales en matière de répartition des terres se sont donc accrues. Leurs investissements ont permis une modernisation du système productif agricole par l’amélioration des infrastructures et par une mécanisation croissante. Cependant ces investissements correspondent plus à une logique de sécurité que de rentabilité.

 

d.      Sur la position de l’Etat.

 

Les narcodollars réinvestis par les narco trafiquants dans l’économie ne portent pas uniquement sur des aspects matériels de l’économie. Une grande part de ces ressources finance des politiques de lutte contre la politique institutionnelle, qu’il s’agisse des guérillas (FARC et ELN), ou d’associations contestataires. Cet argent contribue à assurer la sécurité des laboratoires clandestins recherchés par les forces de lutte américaines et colombiennes contre le trafic de drogue, mais aussi la protection des cultures en interdisant l’accès aux régions reculées où sont établies les cultures de coca. Pour ce qui est des narcotrafiquants, on peut dire que la lutte idéologique à l’origine des mouvements révolutionnaires ne les préoccupe que très peu, ceux-ci leur servant surtout à protéger leurs intérêts. Malgré tout, cela affaiblit la position de l’Etat en tant qu’instituteur des politiques, qu’elles soient politiques ou économiques.

 

 

Il semble qu'à long terme les effets négatifs sur l'économie colombienne, induits par les activités de production et de trafic de cocaïne, l'emportent sur les effets positifs. Mais des effets positifs sont visibles à court terme. Il y a donc une réelle ambiguïté en ce qui concerne le mal ou les bénéfices induits sur l'économie du pays. De même l'interventionnisme de l'Etat dans ces activités présente-t-il certaines ambiguïtés.  

 

B.     L’ambiguïté de l’interventionnisme de l’Etat.

1.        Malgré un objectif avoué de lutte contre la production et le trafic, il existe une très forte collusion avec les narcotrafiquants.

a. Au niveau institutionnel.

Les différents gouvernements colombiens ont essayé de canaliser l’argent de la drogue : par des amnisties fiscales, l’émission de titres publics ou par l’intermédiaire de " comte de services ". Effectivement, la Banque Centrale colombienne a obtenu l’autorisation de recevoir de l’argent sur ces comptes sans poser de question sur son origine. De ce fait, les leaders des cartels ont la possibilité d’être amnistiés en contrepartie de leur investissement ou de leur participation dans le renflouement de l’économie.

b. Au niveau des fonctionnaires et hommes politiques : la corruption, une activité à part entière du trafic.

Les frais de corruption peuvent être considérés comme faisant partie des coûts de production de la cocaïne et en tout cas comme des coûts indispensables à son transport et à son acheminement vers les marchés importateurs. Il est nécessaire aux trafiquants de verser nombre de pots-de-vin à la fois à des hommes politiques et aux administrations tant policières que militaires. Marie-Christine Dupuis[4], dans sa typologie des coûts successifs afférents au narcotrafic, classe ces frais de corruption dans la catégorie des « coûts indirects, mais néanmoins incontournables ».

Le concept de « narco-Etat » qui s'applique à la Colombie a émergé pour rendre compte du fait que la corruption par les narcotrafiquants est devenue systémique. La corruption politique en Colombie a pu notamment se développer en profitant de la perte de crédibilité des grands partis traditionnels. Les ressources mises à leur disposition par les narcotrafiquants ont pu leur permettre de développer un clientélisme régional comme « palliatif » à leur perte de crédibilité L'argent des narcotrafiquants joue un rôle jusque dans les élections présidentielles. Par exemple le financement de la campagne électorale du président Ernesto Samper, en 1994, par le cartel de Cali, a fait grand bruit, en grande partie grâce à la personnalité d'Ingrid Bétancourt, qui apporte des preuves appuyant ses accusations de corruption. Et lorsqu'elle découvre par la suite que la corruption s'est infiltrée au cœur même du procès de Samper, elle entame une grève de la faim dans les couloirs du Parlement provoquant immanquablement une prise de conscience au sein de l'opinion publique. Cette année encore la Colombie est placée par l'organisation non gouvernementale Transparency International parmi les pays les plus corrompus.

Cette collusion entre les trafiquants de cocaïne et, d'une part les institutions et, d’autre part les fonctionnaires et hommes politiques, permet de percevoir une ambiguïté dans l'interventionnisme de l'Etat. Ambiguïté qui peut contribuer à expliquer que les activités de production et de trafic de cocaïne se maintiennent à un tel niveau malgré l'objectif avoué de répression.

2. Les campagnes anti-drogue n’ont pas un impact macroéconomique bénéfique.

a. Les bénéfices retirés par l’Etat du Plan Colombia.

L'objectif du « Plan pour la paix, la prospérité et   le renforcement de l'Etat » ou Plan Colombia est, outre de lutter contre les guérillas (peut-être plus que contre les groupes paramilitaires, alliés des force régulières, qui sont pourtant au moins tout aussi versés dans la production et le trafic de drogue), de réduire la surface dédiée à la culture de la coca et de mener la lutte contre les narcotrafiquants. Pour cela 7.5 milliards de dollars ont été mobilisés, alloués dans l'ordre décroissant par la Colombie elle-même grâce à un prêt du FMI, puis les Etats-Unis, et enfin un grand nombre d'acteurs internationaux, Etats ou organisations diverses. Une importante partie de cette aide est utilisée dans l'achat de matériels et de services militaires auprès des Etats-Unis, ce qui permet à l'Etat de lutter contre ses ennemis jurés, les guérillas.

 

b. L’ambiguïté de l'effet des campagnes d’éradication des plants de coca :

Les fonds alloués à ce plan sont ainsi utilisés dans de très nombreuses campagnes d'épandage d'herbicides qui permettent de détruire facilement des plantations de coca. De même un champignon à l'action très efficace, le fusarium oxyporum, est-il utilisé dans l'éradication des cultures de coca. Il est vrai que l'on estime actuellement que la surface allouée en Colombie à la culture de la coca a pu à un certain moment diminuer grâce à ces campagnes d'éradication, pourtant elles semblent pousser de plus en plus de paysans à se convertir à la « cocaculture ».

Tout d'abord ces campagnes semblent ignorer que le choix de cultiver la coca bien souvent n'en est pas un pour les paysans, qui cherchent avant tout à survivre dans un contexte marqué par le retrait de l'Etat dans de nombreuses régions et l'absence totale de réforme agraire. Il s'agit de la culture la plus rentable, une des seules qui leur permettent de vivre, d'autant plus qu'ils n'ont pas à s'occuper de sa commercialisation. Ceci, ajouté au fait que les cultures de substitution proposées par l'Etat sont loin d'être aussi rentables, confère aux campagnes d'éradication un effet pervers majeur: l'accélération de l'expansion des cultures. En effet, l'épandage aérien et le fusarium oxyporum, qui sont loin d'avoir une action « chirurgicale » n'éradiquent pas les seules cultures de coca. Lors d'un épandage, toutes les cultures de subsistance alentour, licites, sont aussi détruites, ce qui a pour effet d'appauvrir encore plus les paysans qui, dans leur grande majorité, ont déjà du mal à vivre de ces cultures. Ils sont donc ainsi poussés à se tourner vers la culture de la coca. D'un point de vue microéconomique, les menaces planant sur les cultures de coca contribuent aussi à faire augmenter la demande de cocaïne par les acheteurs en gros, principalement américains, ce qui fait monter les prix et peut donc même ainsi profiter aux narcotrafiquants. Finalement la répression de la part de l'Etat, en affectant très largement les paysans, contribue à renforcer la base sociale des narcos.

Le fait que l'impact économique des campagnes de répression souhaitées par les financeurs du Plan Colombia ne soit pas nécessairement profitable à l'Etat peut peut-être apporter une autre piste d'explication à la faiblesse de l'engagement étatique dans la lutte contre les activités de production et de trafic de cocaïne. La lutte contre la production de cocaïne, qui pour l'Etat passe par une éradication des cultures de coca, est en fait la plus poussée dans les territoires contrôlés par les guérillas, dans une perspective d'affaiblissement de ces groupes. L'Etat semble plus s'être engagé dans la guerre contre les guérillas que dans la lutte contre la production et le trafic de cocaïne, qui telle qu'elle est menée actuellement semble loin d'être efficace.

3.             Guérilleros et paramilitaires encouragent la production et le trafic.

Il existe d’autres dépositaires du pouvoir qui se substituent à l’Etat et encouragent ouvertement la production et le trafic de cocaïne.

En ce qui concerne les paramilitaires membres des groupes d' « autodéfense » qui contrôlent des villes et des régions entières de la Colombie, il est aisé de comprendre qu'ils encouragent les activités de production et de trafic de cocaïne. En effet, ils ont bien souvent été formés par les narcotrafiquants qui avaient investi dans l'achat de terres. Une de leurs raisons d'être principales, était la protection des narcotrafiquants et de leurs laboratoires, voire celle des zones de culture de coca sous leur contrôle. Production et trafic de cocaïne se développent donc sans entraves dans ces régions. Les autres groupes paramilitaires appartenant à des milices d'extrême droite, qui n'ont pas été fondées par des narcotrafiquants, sont tout de même tout aussi impliqués dans ces activités. Ils possèdent leurs propres laboratoires de cocaïne et jouent les arbitres entre les narcotrafiquants présents sur leurs territoires.

Par contre il est plus difficile de concevoir que des guérillas se réclamant marxistes (les FARC-EP, communistes, et l'ELN, guévariste), qui se substituent à l'Etat dans une bonne partie du pays, encouragent -ou du moins profitent- de ces activités liées à la cocaïne. Comme le souligne Alain Labrousse[5], les FARC ont adopté à partir de 1982 (leur VIIème  Conférence nationale) une nouvelle stratégie fondée en grande partie sur les revenus tirés de la drogue ; revenus obtenus par la perception d’un impôt sur les cultures illicites en échange d’une protection fournie aux paysans constituant la base sociale de la guérilla, et grâce aux liens tissés avec les narcotrafiquants. Mais cette stratégie s’est révélée très dommageable pour l’image des FARC, tant aux yeux de la population colombienne que de la communauté internationale. Les FARC-EP, et elles ne s'en cachent pas, perçoivent un impôt sur la coca - parfois sur la pâte base – et sur les intermédiaires qui mènent leur négoce sans être inquiétés. L'ambiguïté demeure sur la question de savoir si les FARC demandent un impôt aux paysans. Mais, de l'avis de tous les experts, elles ne disposent ni de réseaux d'importation d'intrants ou d'exportation du produit transformé, ni d'infrastructure de laboratoires, encore moins de système de blanchiment de l'argent. Le cartel de Cali, à la fin des années 1980, a pu prendre pied dans la Haute Amazonie car ils étaient prêts à payer l'impôt révolutionnaire.

Les groupes armés qui se substituent à l'Etat sur une grande partie du territoire encouragent ou prennent directement part à la production et au trafic de cocaïne : soit parce qu'ils sont au service de narcotrafiquants, soit parce qu'ils tirent des revenus de leurs accords avec les narcos et de la taxation de ces activités.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Conclusion.

 

 La production et le trafic de cocaïne constituent des activités toujours aussi indispensables pour les paysans qui vivent de la culture de la coca, mais surtout toujours très rentables pour les filières qui les organisent et ce, malgré les vagues de répression. Ceci force à s’interroger sur l’intervention de l’Etat dans cette économie parallèle de la cocaïne, font les retombées macroéconomiques ne sont pas à court terme néfastes pour la Colombie. Collusion avec les narcos et corruption, tant des institutions que du personnel étatiques, sont de grande ampleur. Associées à une répression peu efficace, voire parfois contre-productive, qui est difficilement applicable à de grandes portions du territoire sous contrôle de groupes armés non gouvernementaux, ne présagent pas une éradication rapide de ces activités.

Deux problèmes gangrènent la politique actuelle de l’Etat de lutte contre la production et le trafic de cocaïne. D’abord cette politique paraît quasiment se limiter à la seule répression, sans que de véritables et viables cultures de substitution soient proposées aux paysans cultivateurs de la coca. Ensuite il semble que les gouvernements colombiens successifs fassent l’amalgame entre la lutte contre la production et le trafic de cocaïne d’une part, et l’éradication de la culture de la coca. Or bien que la coca soit nécessaire à la production de cocaïne, elle n'est pas nécessairement transformée en drogue et il s'agit d'une plante qui joue un rôle important au sein de la culture des Amérindiens de Colombie. La lutte contre la production et le trafic de drogue ne saurait donc se fonder sur la seule équation « cultivateurs de coca = drogue ». Il semble en fait que n'est pas assez prise en compte l'équation « narcotrafiquants = drogue ». Pourtant les narcotrafiquants peuvent se passer de la cocaïne, et nombre de narcos colombiens ont déjà investi et se sont lancé avec succès dans la production et le trafic de marijuana et d'héroïne. Mais contrairement aux paysans qui constituent bien souvent la base sociale indispensable aux guérillas, les paramilitaires, bien qu’ils trempent jusqu'au cou dans la production et le trafic de cocaïne, sont de précieux alliés à ménager dans la lutte contre les guérillas. La politique de lutte contre ces activités, qui bénéficie pourtant de  l'aide conséquente de différents acteurs internationaux, ne saurait être efficace en se fondant sur une logique de « deux  poids, deux mesures ». Par là on se rend compte que la question du maintien en Colombie de l'économie de la drogue dans une telle ampleur est au moins aussi politique qu'économique.


[1] Annexe n°1 : Colombie : l’espace géographique.

[2]  Stupéfiants, prix, profits, Marie-Christine Dupuis, PUF, Criminalité internationale, 1996. (cf. Annexe 2)

[3] Paysans.

[4] Stupéfiants, prix, profits, Marie-Christine Dupuis, PUF, Criminalité internationale, 1996.

[5] Colombie : le rôle de la drogue dans l’extension territoriale des FARC-EP (1978-2002), Alain Labrousse, Hérodote.