Introduction.

 

 

 

 

L’analyse de la réalité sociale par le sociologue peut se faire de différentes manières. La méthode de l’observation participante en fait partie. Cette conception de la recherche consiste en une immersion complète de l’observateur dans le milieu étudié. Ces enquêtes de terrain, conception particulière de la recherche, induisent des méthodes regroupées sous l’expression de sociologie qualitative. Cette sociologie se caractérise par la référence à des sources bibliographiques et documentaires diverses, et à des études de cas sur le terrain. Ces enquêtes peuvent être de formes différentes telles que l’enquête de terrain, le témoignage ou encore le récit de vie, le but étant de rapprocher le chercheur de son objet d’étude. Dans cette optique, il adopte un comportement actif, se mêlant à l’existence quotidienne de la population qu’il étudie. Il y vit durant tout le temps de l’étude, côtoyant constamment les acteurs sociaux étudiés. Cette méthode dérive en grande partie des méthodes anthropologique et ethnologique, alors tournées vers l’étude de sociétés primitives. L’observation participante est en rupture avec la méthode quantitative, méthode plus théorique qui se base sur des données chiffrées, des sondages, méthode qui se veut plus scientifique mais où les outils théoriques peuvent sembler parfois peu euristiques face à la réalité sociale prise en considération. Ainsi, la conception que l’acteur se fait du monde social se trouve au centre de la sociologie qualitative, s’opposant ainsi à la conception durkheimienne (sociologie quantitative) du rôle de l’acteur qui considère la description des faits sociaux par ce dernier comme trop vague, trop ambiguë pour que le chercheur puisse en faire un usage scientifique.

La méthode de l’observation participante s’inscrit dans un mouvement sociologique dans lequel l’Université de Chicago, créée en 1892, tient une place importante. Le département de sociologie et d’anthropologie  de l’Université devint dès les années 1910, le centre principal d’enseignement et de recherche en sociologie des Etats-Unis. Ceci est alors dû en grande partie au désir du président Harper de favoriser la recherche au sein de son université tout en l’ouvrant sur la vie sociale extérieure. Ce que l’on désigne habituellement comme « Ecole de Chicago » correspond à un ensemble de travaux et de recherches sociologiques conduites entre 1915 et 1940 par des étudiants et des enseignants de l’Université de Chicago. Il ne s’agit pas d’un courant homogène, mais l’Ecole de Chicago présente des caractéristiques qui lui confèrent une unité et une place dans la sociologie américaine. Elle se caractérise par la recherche empirique en rupture avec les travaux sociologiques effectués jusque-là, où la recherche tend à produire des connaissances utiles au règlement des problèmes sociaux concrets. De plus, c’est une sociologie urbaine, principalement basée sur les problèmes sociaux de la ville de Chicago et plus particulièrement sur ceux de l’immigration et de l’assimilation des immigrants à la société américaine. Enfin, nettement orientée vers les méthodes dites aujourd’hui de sociologie qualitative, originales à l’époque, ces dernières sont contemporaines du développement de la sociologie quantitative qui viendra largement  submerger la sociologie qualitative au cours du 20ème siècle.

Ainsi, l’ouvrage de William Foote Whyte, Street Corner Society : La structure sociale d’un quartier italo-américain[1], paru en 1943, est souvent associé à ce mouvement sociologique basé sur l’observation participante. Cependant, W.F.Whyte ne revendique qu’en 1955 son appartenance dans une certaine mesure au courant sociologique de l’Ecole de Chicago, sa connaissance du North End à Boston ayant été construite en y vivant et en participant aux activités quotidiennes banales des individus qui le peuplent. En fait, sa sociologie empirique d’une part, et ses observations ethnographiques du milieu d’autre part, peuvent le rattacher, a posteriori, à ce courant.

L’étude de Whyte, effectuée à la fin des années 1930, porte sur le quartier (slum) du North End à Boston, surnommé anonymement Cornerville dans l’ouvrage. W.F.Whyte s’inscrit ainsi comme un précurseur en matière d’observation participante. Il base son analyse sur les activités et les interactions sociales des individus pour analyser la structure de ce quartier italo-américain. Son étude porte sur les interactions sociales entre les individus de Cornerville ; ceci par le biais des gars de la rue et des gars de la fac, et par les politiciens locaux et la structure du racket. Son étude s’inscrit dans le cadre d’une recherche à l’Université d’Harvard, qu’une bourse de trois ans permet de mener à bien. Il souhaite s’inscrire en rupture avec les études précédentes en analysant une communauté en termes de système social et non de problèmes sociaux. W.F.Whyte est un universitaire à part. Dans sa jeunesse, il fréquente les quartiers multiethniques du Nord-Est des Etats-Unis. Il étudie l’économie au Swarthmore College à Philadelphie de 1932 à 1936. En 1935, il mène un mémoire de fin d’étude en économie sur le financement de la ville de New York. Il ne se contente pas de données chiffrées et interviewe des responsables, dénonçant les abus. Obtenant une bourse d’étude à Harvard, il se décide à étudier le North End à l’origine du manuscrit de Street Corner Society. Admis ensuite à l’Université de Chicago, il peut finalement transformer le manuscrit de Street Corner Society comme thèse de doctorat malgré les nombreuses critiques. Le manuscrit est finalement publié en 1943 par les Presses de l’Université de Chicago, mais l’œuvre ne fait pas beaucoup de bruit dans le monde universitaire. Il s’oriente en 1944, après une étude des tribus indiennes à l’Université d’Oklahoma, vers la sociologie du travail et des relations industrielles, à l’Université de Chicago. Puis, après une importante renommée en tant que spécialiste de cette dernière, il enseigne finalement à Cornell University dans l’état de New York jusqu’en 1979, menant diverses enquêtes de terrain au Pérou ou bien encore, dans le Pais Vasco. Pour ce qui de Street Corner Society, l’appendice A (Postface) est ajouté en 1955, apportant des informations sur les conditions d’élaboration du livre, cette réédition venant consacrer l’ouvrage en tant que lecture incontournable pour les apprentis sociologues et en tant que manuel d’initiation au travail de terrain.

            L’ouvrage de Philippe Bourgois, En quête de respect : le crack à New York [2], est lui aussi un ouvrage sociologique basé sur la méthode de l’observation participante. L’auteur explique dans l’introduction comment il est impossible de construire une étude quantitative tellement les chiffres communiqués par l’administration américaine ne correspondent en rien à la réalité sociale d’East Harlem. L’enquête de terrain vient temporellement beaucoup plus tard que Street Corner Society, étant effectuée durant la seconde moitié des années 1980. Elle est publiée dans sa première version en langue anglaise en 1995. Philippe Bourgois n’innove donc pas en matière de méthode sociologique d’analyse de la réalité sociale, mais son étude semble intéressante par rapport à sa contribution théorique originale. Elle concerne le quartier de East Harlem à New York, toujours dans le Nord-Est des Etats-Unis. L’étude menée par Philippe Bourgois se penche tout particulièrement sur l’économie clandestine du crack dans un quartier situé finalement à deux pas des tours de Manhattan. « Je voulais tester le talon d’Achille de la nation industrialisée la plus riche et la plus puissante du monde » : P.Bourgois dénonce la ségrégation raciale, la marginalisation économique, et la souffrance sociale des citoyens hispano- et afro-américains des « inner cities », ces zones industrielles sinistrées en plein cœur des agglomérations urbaines. Comme l’ouvrage de W.F.Whyte, En quête de respect se veut être un ouvrage provocant, de dénonciation de la réalité sociale, quoique les propos de P.Bourgois soient bien plus violents et la dénonciation beaucoup plus poussée. P.Bourgois est professeur et directeur du Department of Anthropology, History and Sociale Medicine à l’Université de Californie à San Francisco, et chercheur au San Francisco Urban Institute. Il a également dirigé deux volumes sur la pauvreté et les problèmes sociaux en Amérique Latine. Il a grandi dans une famille biculturelle franco-américaine, ce qui selon lui, lui a donné cet esprit critique vis-à-vis de la société américaine. Ayant passé sa jeunesse à New York, il a été influencé par sa mère qui a mené pendant les dix ans précédant son enquête, un programme d’alphabétisation dans le South Bronx.

 

            Ces deux ouvrages sont donc deux études de la réalité sociale dans des quartiers d’immigration du Nord-Est des Etats-Unis, à des époques différentes certes, ils adoptent cependant tous les deux la méthode de l’observation participante. Dès lors, comment W.F.Whyte et P.Bourgois ont-ils mis à l’épreuve la méthode de l’observation participante à travers Street Corner Society et En quête de respect ?

 

            Nous verrons donc dans un premier temps les choix méthodologiques qu’ont faits les auteurs pour mener à bien leur étude et de quelle manière ils les ont retranscrites. Puis, dans un second temps, nous verrons comment ces choix ont été réorientés une fois sur le terrain, et les problèmes rencontrés par les auteurs concernant l’application de la méthode de l’observation participante.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I.                 Des choix méthodologiques…

 

Lorsque W.F.Whyte ou bien P.Bourgois ont mené leur enquête de terrain, ils ne se sont pas installés de manière anodine dans un quartier défavorisé, les conditions d’insertion et d’observation avaient été préalablement établies. De plus, le choix de l’étude a des conséquences sur la production écrite, étape finale de l’enquête de terrain.

 

A.     Le cadre de l’étude.

 

1.      Les choix matériels.

·        Le lieu.

 

W.F.Whyte mène son enquête de terrain à Cornerville, ce qu’il révèle être en fait, dans le célèbre appendice A (Postface de l’édition française), le quartier du North End à Boston. Il s’agit d’un quartier italo-américain composé de blocks, c’est-à-dire d’immeubles aggloméré, délabrés et surpeuplés. W.F.Whyte choisit ce quartier car c’est le quartier de Boston qui compte le plus d’habitants au mètre carré. C’est l’image qu’il se fait de la pauvreté et de l’exclusion. Ce choix s’avère donc reposer sur des critères peu scientifiques. Cornerville a la qualité pour Whyte d’être situé assez près d’Harvard, ce qui lui permet d’avoir accès aux sources documentaires de cette prestigieuse institution, et en plus, de pouvoir converser sur les problèmes et les orientations de son enquête de terrain avec des universitaires. Son immersion n’est donc pas ‘totale’.

P.Bourgois mène lui son enquête à New York, quartier qu’il désigne comme tel dans son ouvrage. Il étudie le quartier de East Harlem : el barrio, au cœur de Manhattan, à toucher Central Park. Ce choix se fait dans l’optique d’étudier l’économie politique de la « culture de la rue » (street culture) au sein d’une des villes les plus chères du monde. Ce quartier est essentiellement peuplé d’hispano- et d’afro-américains issus de l’immigration. Ce quartier est profondément touché par la violence, la drogue, le chômage, le surpeuplement, autant d’ingrédients qui font de East Harlem un quartier de marginalisation sociale et d’exclusion. Ce lieu permet à P.Bourgois de garder contact avec le monde extérieur et surtout avec la communauté WASP qui est la sienne. Sa mère habite à deux pas de East Harlem ce qui lui permet un contact aisé avec sa famille.

·        Le logement.

 

Le choix du lieu d’habitation est primordial dans la méthode de l’observation participante, car elle détermine les premiers contacts avec le milieu et le niveau d’intégration au sein de la population étudiée. Whyte avait pensé faire quotidiennement la route entre Harvard et Cornerville, mais il réalisa très vite que ceci n’était pas possible s’il voulait infiltrer la communauté qui y résidait : le logement sur place est socialement nécessaire. Il s’installe finalement dans une famille italo-américaine, chez les Martini, où il devient assez rapidement un membre de la famille. Ceci lui permet d’apprendre la langue parlée dans le barrio. Cette dernière est extrêmement utile pour s’intégrer, car même si celle-ci n’est pas parlée par les jeunes générations qui parlent plutôt anglais, c’est un bon moyen de légitimation auprès de la population étudiée, et surtout auprès des gens âgés qui ont connu soit l’immigration, soit les premiers immigrants. Au cours de son étude, il se marie en 1938 et emménage donc dans un appartement, avec sa femme, situé à l’intersection d’une rue, aux premières loges pour étudier la street corner society [3].

P.Bourgois s’installe quant à lui, avec sa femme, portoricaine, et son fils Emiliano âgé de 2 ans, dans un appartement délabré de East Harlem. Ses voisins de palier correspondent exactement à la population qu’il étudie. Les origines de sa femme lui assurent une protection de jour dans le quartier, protection qui n’est pas toujours assurée pour une femme dans ce genre de quartier. De sa fenêtre, il voit la maison de crack de Ray et devant son palier les seringues et les capsules jonchent le sol. Felipe (P.Bourgois) est totalement immergé.

 

·        La situation familiale.

 

Les deux auteurs vivent leurs enquêtes de terrain différemment. P.Bourgois s’installe à East Harlem avec sa femme et son fils très jeune, dans un quartier réputé très ‘chaud’ pour les gens extérieurs à la communauté qui y vit. De plus, on diagnostique à Emiliano une encéphalopathie dans un dispensaire débordé par les évènements, situé à deux pas de l’appartement de l’auteur. La situation familiale et les conditions psychologiques qui en découlent sont donc d’autant plus difficiles.

W.F.Whyte arrive, lui, seul à Cornerville, et se marie en 1938. La situation familiale est donc beaucoup plus stable, à cela s’ajoute le fait que l’intégration et la délinquance (sans doute due à l’époque) ne sont pas des problèmes aussi développés dans le North End qu’à East Harlem.

 

·        Le temps de l’étude et l’époque.

 

Les deux ouvrages n’ont pas fait l’objet d’enquêtes effectuées au même moment. L’enquête de W.F.Whyte est effectuée à la fin des années 1930. Les Etats-Unis traversent une phase de remise en question à travers la Grande Dépression et subissent les conséquences de l’application de la politique du New Deal. Le taux de chômage est élevé, et il se fait d’autant plus ressentir dans les quartiers d’immigration surpeuplés tels que Cornerville. W.F.Whyte réalise son enquête de février 1937 à l’été 1940. Il explique bien que l’étude effectuée n’est pas une photo instantanée de la communauté italo-américaine de Cornerville, mais bien la retranscription d’une évolution dans le temps des relations au sein des bandes.

P.Bourgois réalise son enquête de 1985 à 1990. Les conditions d’enquêtes sont bien différentes. Le quartier étudié est dangereux pour un individu issu de la communauté WASP. Les années 1980 sont économiquement prospères aux Etats-Unis, et bien que les richesses nationales se fassent grandissantes, la ségrégation raciale et les inégalités sociales s’amplifient en un écho qui se perd dans la cohue de ces grandes mégalopoles nord américaines. L’étude est plus longue, mais elle analyse également l’évolution dans la durée des relations entre les dealers de crack à East Harlem. L’époque n’est donc pas la même et les risques non plus. East Harlem est peuplé de consommateurs particulièrement addict à des drogues dures telles que le crack, l’héroïne , la cocaïne…Cette atmosphère de consommation est régie par des rapports de forces où le dérapage violent est toujours possible.

 

2.      Insertion et observation.

 

L’insertion de l’observateur dans le milieu étudié est sans doute la phase la plus dure pour le chercheur en sciences sociales qui pratique la méthode de l’observation participante. L’insertion de W.F.Whyte est la plus explicitée, à travers la postface. Ayant une formation d’économiste, il a d’abord commencé par frapper aux portes de Cornerville feignant de s’intéresser aux problèmes de logements au sein de ces blocks. Le résultat fut négatif car ces rencontres n’apportaient aucun résultat concret et les deux parties en présence étaient réciproquement incommodées. Ensuite, sur les conseils d’un universitaire, il tente de s’intégrer à un groupe du quartier au Regal Hotel en essayant de s’intéresser à la gent féminine. Ceci s’avère être également infructueux. Finalement il emprunte la voie d’insertion des foyers sociaux culturels. Un rendez-vous est finalement organisé avec Doc le 4février 1937, date à laquelle commence véritablement l’enquête de terrain. W.F.Whyte lui explique clairement son projet de recherche, Doc adhère et l’introduit donc dans son propre milieu en le présentant comme son ami (Bill) et en lui servant d’intermédiaire.

La méthode de l’observation participante est alors assez floue à l’époque et Whyte se heurte à de nombreux problèmes méthodologiques qu’il n’avait pas appréhendés. Doc passe progressivement du statut d’informateur à celui de collaborateur. Son aide est essentielle car c’est lui qui pose les questions de Whyte aux acteurs sociaux, ayant le statut de chef de bande. Whyte essaye tellement de se fondre dans la bande de Doc, qu’il se heurte à une mise en garde de ses membres : il ne doit pas vouloir leur ressembler, il doit rester lui-même. Avant l’étude, Whyte s’est interrogé sur la composition de son équipe de recherche. Sur une idée de départ de dix collaborateurs, il se décide à rétrécir son objet d’étude ne gardant qu’un seul d’entre-eux : John Howard de 1937 à 1939, et choisissant une étude sociométrique des relations d’amitié entre les gens à Cornerville. Finalement, Whyte se retrouve seul à mener son étude et s’en satisfait.

L’insertion de P.Bourgois n’est pas explicite dans son ouvrage. Il semble que Ray, le propriétaire des maisons de crack, où l’auteur passe le plus clair de son temps entre 1985 et 1990, ait été la personne qui l’ait introduit durablement dans le milieu du crack mais qui ait également assuré sa sécurité physique. Dans ses remerciements, P.Bourgois pose Primo, son ami intime, comme son informateur, personne qui l’a également orienté dans sa recherche. Il y a également César qui lui a fourni ses analyses du milieu et enfin Candy qui l’a soutenu et aidé. Les informateurs de P.Bourgois semblent plus nombreux que ceux de Whyte et les questions posées sont plus directes. L’auteur ne passe pas par un intermédiaire pour ses entretiens contrairement à W.F.Whyte. Primo surveille les parages lorsque Bill s’entretient par exemple avec Candy à propos des relations au sein du barrio.

 

 

 

 

 

 

 

 

B.    La retranscription.

 

1.      Prise de notes et analyse.

 

 

Au cours de l’enquête menée par W.F.Whyte, les observations effectuées sont retenues de différentes manières afin de constituer le premier manuscrit. L’auteur effectue des prises de notes lors des entretiens en face-à-face, l’interlocuteur sachant pertinemment le but de cet entretien. Il se peut aussi qu’il utilise un magnétophone, retranscrivant ainsi exactement les entretiens et les réactions des personnes interrogées. Par contre, lors des réunions de la bande de Doc par exemple, W.F.Whyte ne peut prendre de notes car cela ne plaît pas forcément à tout le monde. Tous les membres de la bande n’acceptent pas son statut d’observateur et nombre de méprises sur son rôle ont lieu au cours de ces quatre années passées à Cornerville. Du statut d’informateur pour le FBI, il passe à celui d’indic pour la police locale… C’est pour cela que Whyte doit développer sa capacité à retranscrire, au plus près de la réalité des faits, les échanges au sein de la bande. Lors de soirées, ce dernier se retire aux toilettes pour prendre des notes, ou bien s’esquive quelques minutes pour aller taper chez lui, sur sa machine à écrire, les informations collectées, pour se rendre à nouveau, le plus vite possible, parmi les copains de la bande à Doc. Whyte utilise assez fréquemment les schémas de relations interpersonnelles[4] qui sont des moyens quasi mnémotechniques de retenir les positions sociales des individus dans la hiérarchie du pouvoir au sein des bandes.  Ces représentations sociales sont interprétées par l’auteur au cours du récit. Doc est son collaborateur et  est celui qui pose les questions pour Whyte aux membres de la bande. Les questions sont donc relayées par Doc.

P.Bourgois arrive à une époque technologiquement plus avancée, et l’usage du dictaphone est plus discret que celui du magnétophone. La collecte des informations se fait donc beaucoup plus en direct. Cependant, il lui arrive, comme Whyte, de se retirer pour aller taper ce qu’il vient d’entendre au cours d’échanges à la maison de crack de Ray. On remarquera d’ailleurs que la place donnée au discours direct dans En quête de respect est beaucoup plus importante que dans Street Corner Society. Ceci peut s’expliquer par la capacité technologique plus importante à collecter des dialogues au mot près et à ainsi retranscrire des dialogues qui parlent d’eux-mêmes, c’est-à-dire qui mettent directement en avant des analyses et des positions sociales hiérarchiques des individus à un moment donné. Lors des entretiens, surtout avec des femmes, les conditions sont alors beaucoup plus complexes. Un homme ne peut se retrouver seul et de plus, enfermé, avec une femme, même s’il s’agit d’un entretien à vocation sociologique. Ainsi, lorsque P.Bourgois s’entretient avec Candy, la porte reste ouverte et Primo (qui aura d’ailleurs une relation avec Candy) surveille le déroulement des faits. Ainsi, les traditions portoricaines des habitants du barrio imposent, même à une telle distance, des codes sociaux ancestraux qui ne facilitent pas toujours les démarches du chercheur.

 

Pour ce qui est de la retranscription dans l’ouvrage final, Whyte donne une grande part à l’analyse au détriment du discours direct sortant de la bouche des individus. Ainsi, en comparaison, le récit de Bourgois se trouve plus vivant et plus captivant car il est écrit sur le ton de la narration. Cependant, la tentative d’une réflexion en termes de hiérarchie sociale, de rapport de forces, de mutations des relations interpersonnelles est moindre comparée à celle de Whyte. Ce dernier adopte une structure d’analyse des évènements qui peut se généraliser par une introduction au problème sociologique en question, qu’un dialogue pris sur le vif vient appuyer, pour enfin aboutir à une analyse en termes de relations interpersonnelles où Whyte tente de nous décrypter les événements sociologiques qui se produisent entre les individus. Pour cela les analyses se font sous deux formes : soit par des relations duelles entre les acteurs sociaux, soit entre un nombre plus important d’individus. Whyte remarque que les interactions entre trois individus sont préférables aux interactions duelles car elles permettent des analyses plus proches de la réalité sociale. Mais les deux auteurs ont recours à ces deux types d’interactions suivant les situations. P.Bourgois qui se penche par exemple sur le problème du patriarcat et de l’émancipation des femmes au sein des communautés portoricaines utilise beaucoup l’analyse en termes d’interactions duelles. L’autorité et le pouvoir de la femme au sein des couples est par exemple un élément central de son analyse concernant l’évolution des rapports homme/femme. De manière générale, P.Bourgois laisse une grande place au discours direct alors que Whyte privilégie l’analyse, et les retranscriptions de la réalité sociale se font par des méthodes analogues (interactions interpersonnelles).

 

 

 

 

 

 

 

2.      Organisation de l’ouvrage.

 

 

Les deux ouvrages s’organisent de manières différentes, de par le plan d’organisation mais aussi de par la portée escomptée de l’étude.

Ainsi Street Corner Society se divise dans sa structure initiale en quatre parties[5] plutôt classiques : une introduction, deux parties, et une conclusion. L’introduction, très brève, introduit Cornerville par son histoire pour arriver à la réalité sociale de la fin des années 1930. C’est un quartier réservé aux minorités qui est synonyme pour beaucoup de citoyens américains, d’aides sociales, de tribunaux, et d’anonymat des masses, en relation avec son extraordinaire surpeuplement. Whyte brosse ensuite rapidement un portrait des deux grands types de bandes qui peuplent les rues, c’est-à-dire les gars de la rue et les gars de la fac, introduisant ainsi la première partie. La première partie étudie donc les relations et les activités au sein, mais aussi entre ces deux bandes, pour ensuite élargir l’étude au racket et à la politique. Ces deux parties peuvent paraître, à première vue, indépendantes mais les interactions sont en fait à la base du maintien de ces bandes à Cornerville. L’étude se fait dans la durée, évaluant les mutations relatives aux interactions entre les acteurs sociaux de ces deux bandes et le milieu politique. Enfin, la conclusion exprime de façon générale l’organisation des bandes et le rôle du chef. L’étude de Cornerville est donc basée sur l’organisation de ce quartier. Whyte souligne alors le fait que ce genre de quartier est qualifié communément de « désorganisé », mais selon lui le problème est que l’organisation de Cornerville ne parvient pas à s’adapter  la structure de la société qui l’englobe. La mobilité sociale prônée par la mentalité occidentale n’est pas accessible aux habitants du North End.

La véritable valeur ajoutée de cet ouvrage réside dans la Postface, ou Appendice A, à l’origine de son succès. Cette dernière partie expose les problèmes et les choix méthodologiques de l’ouvrage, constituant ainsi une sorte de manuel d’initiation à la méthode de l’observation participante et au travail de terrain, répondant aux questions que peuvent se poser des apprentis sociologues.

L’ouvrage de P.Bourgois s’organise d’une manière tout à fait différente[6]. Il se compose d’une préface, d’une introduction, de huit parties, d’une conclusion, puis d’un épilogue. L’organisation générale de l’ouvrage ne se fait donc pas en deux parties distinctes, mais elle suit plutôt un fil conducteur chronologique. La préface commence par la situation de East Harlem cinq ans après l’étude (1995), manière originale de montrer que l’étude date déjà. L’introduction décrit East Harlem dans son ensemble comme une entrée en matière. Au milieu du flot d’informations, l’une d’entre-elles me paraît plus importante que les autres : l’auteur se demande si son étude ne comporte pas des stéréotypes négatifs concernant les Portoricains, s’inscrivant ainsi dans le discours d’infériorisation des minorités, discours dominant aux Etats-Unis. Il souhaite cependant relater la misère dont il a été témoin. Ce discours  quelque peu dénonciateur est repris dans la conclusion pour critiquer la situation des minorités dans les ghettos aux Etats-Unis, expression totale du communautarisme nord américain. Ainsi le discours de P.Bourgois me paraît plus critique quant aux inégalités sociales. Mais l’époque est sans doute à prendre en compte car si l’étude de Whyte avait été aussi critique vis-à-vis de la société américaine, il ne serait sans doute jamais parvenu à la faire publier. Si l’étude de P.Bourgois, comme celle de Whyte, est limitée à certains pans de l’activité sociale dans ces quartiers, elle offre malgré tout une vision plus large de la culture de la rue, s’intéressant par exemple, aux femmes, aux enfants et à l’éducation, à la condition des familles vivant à East Harlem. Les épilogues (à la version originale et à la version française) exposent la situation actuelle à East Harlem à travers la position des acteurs de l’étude, quatre ans après que P.Bourgois ait quitté East Harlem.

Ainsi les deux ouvrages s’organisent différemment, mais l’époque (qui induit également pour P.Bourgois une connaissance plus vaste de l’enquête de terrain  due aux travaux de nombreux sociologues au cours du 20ème siècle) est une raison majeure dans le degré de critique adopté par les deux auteurs.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

II.             …Aux orientations imposées par le terrain.

 

 

Malgré les choix méthodologiques faits par les auteurs, une fois sur le terrain, les conditions d’enquêtes ne sont plus théoriques, mais bien réelles, face à la réalité sociale. Ainsi, le sociologue doit adapter sa démarche à l’environnement social, aussi bien concernant son étude que son comportement.

 

A.   Le champ de l’étude.

 

1.      Le recadrage.

 

 

Après dix-huit mois de vie au sein de la communauté de Cornerville sans proprement étudier quoi que ce soit, W.F.Whyte oriente son étude sur les bandes de la rue entre gars de la rue et gars de la fac. Les informations qu’il collecte lui semblent alors intéressantes mais il ne voit pas matériellement en quoi son étude peut justifier trois ans de bourses de la part de Harvard. Il s’agit en fait de l’étude des conséquences de la pauvreté et du surpeuplement au sein d’un quartier italo-américain. Le renouvellement de bourse au cours de l’été 1939 remet en question son travail, et Whyte commence alors à organiser ses données voyant apparaître une sorte de schème organisateur. Cette analyse de la réalité sociale ne lui suffit cependant pas pour constituer une véritable étude. Dans cette optique, il s’intéresse alors à la sphère politique de Cornerville. Et par chance, d’après ce qu’il relate dans la postface, politique et bandes sont deux activités sociales en complète interaction, car le parti républicain et le club socioculturel de Cornerville entretiennent des liens étroits. Whyte présente son étude lors de la demande de renouvellement de bourse. Les trois ans demandés sont refusés et seulement un an lui est accordé. Whyte dira dans la postface, que cette réduction du temps de l’étude a été une bonne chose pour le résultat final, car cela lui a permis de synthétiser son étude et de se cantonner aux grandes lignes caractérisant les relations interindividuelles étudiées. Son travail devient alors une étude sociométrique des relations d’amitié entre les gens à Cornerville.

P.Bourgois s’intéresse tout d’abord à l’exclusion économique et sociale imposée par la culture nord-américaine aux immigrants des ghettos de New York. Son étude semble émaner d’un désir de dénoncer la réalité sociale, et surtout, l’hypocrisie des pouvoirs publics américains dans ce sens que la structure sociale impose la mobilité selon ces derniers, alors même que les populations marginalisées sont exclues de cette structure sociale. L’auteur étudie dans cette optique les moyens de subsistance mis en œuvre par les populations pour survivre au milieu de cette jungle. Ainsi il s’intéresse dans un premier temps à l’économie clandestine de East Harlem. Or, une fois sur le terrain, il se rend compte que l’économie clandestine constitue la majeure partie des activités économiques de ce quartier, ce choix d’étude est alors inabordable de par son ampleur, il réduit alors son enquête de terrain à l’étude du trafic de crack et surtout à la marginalisation et à l’exclusion dans l’ « inner city ».

 

2.      Les références à des données historiques et géographiques.

 

Les deux auteurs font référence à l’histoire des communautés pour analyser les comportements individuels. Ainsi, P.Bourgois comme W.F.Whyte se penchent sur les conditions de l’immigration, l’histoire de celle-ci, mais aussi sur la culture des immigrants dans leur pays d’origine.  Les personnages interrogés dans les deux cas font souvent référence à la vie telle qu’elle se passe dans leur pays d’origine pour analyser la situation qu’ils sont en train de vivre ; ainsi ressort le fait que la structure sociale des Etats-Unis n’est pas forcément adaptée à la celle des communautés qui y vivent. Les populations étudiées sont empreintes de ce qu’elles et leurs ancêtres ont vécu. De plus, dans le cas des Etats-Unis, le peuplement des grandes villes par les vagues d’immigration est relativement récent, la culture d’origine, bien que tendant à s’estomper, est toujours présente dans les esprits. Ainsi, par exemple, les comportements des hommes à East Harlem reproduisent le modèle patriarcal portoricain. Cette référence aux traditions et à l’histoire des communautés permet à l’observateur de mieux saisir le comportement des acteurs sociaux, de le déceler, mais surtout de comprendre les identités culturelles.

P.Bourgois, à la différence de W.F.Whyte, sort explicitement du cadre de l’enquête de terrain pour se rendre à Porto Rico. Ainsi, dans son paragraphe consacré aux contextes contradictoires des luttes des femmes, P.Bourgois fait référence à son séjour à Porto Rico, où il a fait le tour des villages où vivent les parents de certains des personnages de l’enquête de terrain tels Candy. Ainsi il recrée ce qu’ils ont pu vivre chez eux et lors de leurs départs, alors loin de la culture nord-américaine. Il constate des contradictions entre les deux milieux qui exacerbent par exemple, le fait qu’il est quasiment impossible d’intégrer la culture paysanne portoricaine (jibara) à la culture new-yorkaise. Le voyage aux sources culturelles des acteurs sociaux permet d’une certaine manière de vivre l’immigration, telle que les portoricains ont pu la vivre. C’est  un déracinement quelque part voué à l’échec tellement le choc des cultures est difficile à modérer. Le vécu des individus a une part importante dans leur comportement au sein d’un groupe, c’est pourquoi les données historiques et identitaires sont essentielles dans la compréhension par l’observateur des relations interindividuelles. Cependant, on peut se demander si un déplacement en dehors du cadre d’étude est toujours dans le domaine de l’enquête de terrain. La méthode de l’observation participante n’est pas un modèle théorique particulièrement rigide. Ses interprétations peuvent être multiples, mais il est vrai que d’un côté, si l’étude de terrain porte sur un quartier donné, elle semble devoir s’y limiter ; mais de l’autre, si un déplacement géographique peut apporter des informations utiles à la compréhension du milieu étudié, il n’y a pas de raison de ne pas l’effectuer.

Les références historiques et géographiques semblent donc indispensables, dans le cadre d’une enquête de terrain, à la compréhension des comportements de la population étudiée dans une quête de scientificité.

 

 

B.    Les problèmes inhérents à l’application de la méthode de l’observation participante.

 

1.      En termes de relations entre chercheurs et protagonistes.

 

Lors de leur enquête de terrain, P.Bourgois comme W.F.Whyte sont confrontés à des troubles dans leurs relations avec les personnes étudiées, voire leurs informateurs. Ainsi, lors de la campagne en vue de l’élection de l’Alderman[7] de Cornerville à l’automne 1939, Whyte est sollicité par Tony pour s’exprimer au Club Social Athlétique de Cornerville. Carlo, un des membres du Club s’en prend à Whyte car il lui fait remarquer que sa prise de parole a un poids considérable sur les membres du Club car il est respecté, il est considéré comme intelligent et cultivé. Ainsi, sollicité par Tony, Whyte a orienté le vote en faveur de ce dernier, et son statut d’observateur neutre est alors remis en question.

P.Bourgois rencontre lui aussi un problème relationnel, qui est d’ailleurs la première situation évoquée dans son étude, car elle aurait pu remettre en cause tout son travail de recherche en rompant les liens avec le propriétaire des maisons de crack, Ray, où P.Bourgois passe le plus clair de son temps. Fier de son succès médiatique, il se décide à montrer sa photo et l’article joint, à la quatrième page du New York Post. Il tend le journal à Ray pour qu’il regarde la photo. Alors P.Bourgois se rend contre que ce dernier, le n°1 du trafic de crack à East Harlem est illettré. Mais la scène s’est produite devant une douzaine de gars du quartier, dealers ou consommateurs, qui souhaitaient entendre ce que disait la légende. P.Bourgois est alors mis à l’écart pendant quelque temps, cet acte étant considéré comme un manque de respect envers le chef. Mais, on peut tout de même noter qu’ici il s’agit d’une erreur difficilement prévisible contrairement à la prise de position de Bill Whyte.

De manière générale, l’implication de l’auteur dans la vie des individus qu’il étudie est inévitable. Les sentiments affectifs sont quasiment forcés au bout de cinq années d’immersion, mais ils doivent éviter au maximum d’interférer avec l’étude, or la distinction est d’autant plus difficile à faire pour l’observateur qu’il est lui-même acteur des événements. Les sentiments affectifs et les préférences relationnelles pour certains individus constituent véritablement un danger à l’enquête de terrain. L’implication de l’observateur dans la vie de la communauté peut elle aussi admettre des limites. En effet, son implication peut l’inciter à commettre consciemment mais aussi inconsciemment des erreurs de jugement. Dans Street Corner Society, Whyte lance à un moment, des injures caractéristiques du parler des italo-américains de Cornerville ; lui est alors fait la remarque de la part de la bande à Doc que même s’il doit s’intégrer au milieu il ne doit pas cesser d’être lui-même et il ne doit pas essayer de leur ressembler. Sur le coup, Whyte est interloqué car les injures prononcées l’avaient été de manière inconsciente. L’observateur a un statut qui est reconnu au sein de la communauté qu’il étudie, il ne doit donc pas essayer de le masquer par une intégration aboutie à travers toutes les expressions de la vie sociale.

 

2.      En termes d’objectivité méthodologique.

 

Lorsque l’observateur s’insère dans son objet d’étude, les caractéristiques sociales du milieu étudié paraissent évidentes. Ainsi, W.F.Whyte, sortant d’Harvard a dû arriver à Cornerville  avec des stéréotypes et des évidences, peut-être plus que P.Bourgois qui est marié à une femme portoricaine. Et petit à petit, ce qui paraissait évident est remis en question par les liens progressivement tissés avec les acteurs sociaux de la communauté étudiée.

Pour un observateur extérieur qui a vu un quartier tel que East Harlem à travers les films ou les documentaires sur le trafic de crack, il peut penser qu’un tel quartier ne présente aucun intérêt tellement la drogue pourrit la vie sociale qui y a lieu et dégrade les personnalités. On peut aussi, à la lecture de En quête de respect, être dégoûté et se désintéresser des acteurs sociaux qui pratiquent une extrême violence conjugale, qui ont pratiqué le viol collectif sur des jeunes filles de 12 ans et qui parfois s’en vantent (explicité dans le livre dans les moindres détails), et qui vivent constamment dans un monde ‘parallèle’ défoncés par de dangereux speedball[8]. P.Bourgois a donc du arriver a East Harlem avec des a priori, comme tout acteur social intégré à la logique d’organisation sociale occidentale. Mais l’insertion dans le milieu lui a progressivement permis de connaître Primo, César, Candy, qui sont devenus ses amis. Et l’esprit critique qu’il avait sur ces personnes s’est petit à petit estompé (bien que le viol collectif l’est à tout moment choqué). Les sentiments affectifs peuvent donc aller à l’encontre de l’objectivité méthodologique nécessaire à l’application de la méthode de l’observation participante. Une chose est étonnante dans le livre de P.Bourgois : ce dernier ne remet pas une seule fois en cause l’état de ‘défonce’ dans lequel sont les personnes qu’il interroge. Comment a-t-il réussi à accréditer ce qu’ils disaient alors même qu’il consommaient d’énormes quantités de crack ou de cocaïne ?  Cette dérive du comportement de l’observateur est exprimée par W.F.Whyte dans sa postface à travers une phrase : « observer sans participer, participer sans observer ». Le chercheur atteint un tel degré d’intégration que ce qui lui paraissait caractéristique du milieu étudié, alors qu’il n’était pas intégré, rentre dans une certaine mesure, dans la norme, et devient invisible : il perd sa qualité d’observateur, son regard extérieur.

Une deuxième dérive est à relever concernant les dérives de l’observateur en matière d’observation participante. Lorsque le chercheur tente d’influer sur les événements soit sans but particulier, soit pour accréditer ses analyses, il transgresse alors une des règles majeures de la méthode de l’observation participante qui est la qualité d’observateur extérieur. Ainsi, lorsque W.F.Whyte influe sur le vote en faveur de Tony Cataldo, ceci est pour se rapprocher de lui, pour rétablir les relations amicales rompues après un froid établi précédemment au cours de l’étude. Le chercheur ne doit donc en aucun cas essayer d’influer sur les événements même si cela peut être utile à sa relation avec le cadre d’étude.

 

 

 

 

 

 

 

 

Conclusion.

 

 

            La méthode de l’observation participante n’admet pas de modèle théorique qui en fait une méthode stricte. Ainsi, chaque sociologue qui en fait usage en voit les frontières, et l’adapte au milieu qu’il étudie. W.F.Whyte, lorsqu’il entreprend son étude du North End, fait les frais de cette nouvelle méthode qu’il est le premier à appliquer, ce qui lui vaudra bon nombre de critiques. Dans son étude, il met à l’épreuve la méthode de l’examen d’événements interpersonnels mis en place par C.M.Arensberg, L.Warner, et S.Kimball à travers l’étude irlandaise d’une communauté et Yankee City, méthode qu’il valide au final car permettant d’approcher la réalité sociale. Street Corner Society s’inscrit donc comme une étude avant-gardiste dans les méthodes liées à l’enquête de terrain. Il s’agit d’un manuel qui donne les clés de l’observation participante pour un sociologue en herbe intéressé par le travail sur le terrain et c’est ce qui a fait et continue de faire son succès. Street Corner Society a donc une portée méthodologique mais aussi ethnographique.

L’ouvrage de P.Bourgois n’est pas un manuel mais bien une étude effectuée à l’aide de la méthode de l’observation participante. Si temporellement elle vient beaucoup plus tard, son étude ne pose pas véritablement de problèmes méthodologiques car la méthode a été constamment mise à l’épreuve et validée au cours du 20ème siècle. Le contexte a profondément changé. Ainsi, P.Bourgois adopte un ton beaucoup plus dénonciateur et critique vis-à-vis de la réalité sociale nord américaine. Pour reprendre l’ouvrage de W.F.Whyte, l’économie clandestine du North End n’a cependant pas des conséquences trop néfastes sur les destinées individuelles. Cette économie réside dans le racket qui consiste aux jeux d’argent, de paris, et est liée avec la corruption de la police municipale. Les composants des bandes ne sont pas des criminels sanguinaires, bien qu’il y ait parfois quelques ‘échauffements’ entre bandes. Les relations inter bandes sont régies par un code d’honneur issu des origines italiennes. Ces relations sont cependant en pleine évolution au moment de l’enquête car il semble qu’une nouvelle forme de justice fasse surface. La délation devient un fait courant dans les relations inter bandes, c’est un règlement de comptes propre et légal. Ceci n’est pas le cas à East Harlem où des coups de feu se font fréquemment entendre dans la journée, où les enfants sont exposés à la drogue aussi bien in utero que durant toute leur enfance et leur adolescence, où les conditions de socialisation induisent inévitablement des échecs sociaux. Le milieu étudié par P.Bourgois semble être traversé, aussi bien sur le court que le long terme, par des problèmes aux conséquences graves. Son étude a donc une portée ethnographique et dénonciatrice des inégalités sociales et de la marginalisation aux Etats-Unis.

La méthode de l’observation participante est une méthode adaptée au travail de terrain, qui paraît à première vue assez aléatoire. Contrairement à la méthode quantitative largement plébiscitée au 20ème siècle, la méthode qualitative revêt un aspect plus vivant aussi bien pour le chercheur que pour le lecteur. Cette méthode apparaît très stimulante intellectuellement à travers Street Corner Society de W.F.Whyte et En quête de respect de P.Bourgois car ces auteurs donnent deux grilles de lecture euristiques de réalités sociales méconnues.



[1] Street Corner Society : the structure of an Italian slum, Chicago, University of Chicago Press, 1943.

[2] In Search of Respect, Cambridge University Press, 1995.

[3] Littéralement : la société du coin de la rue.

[4] Voir annexes n°1 : schéma de relations interpersonnelles.

[5] Table de Street Corner Society en Annexe n°2

[6] Table de En quête de respect en Annexe n°3

[7] Membre de haut rang du conseil municipal. On peut l’assimiler à un adjoint au maire dans le système français.

[8] Mélange d’héroïne et de cocaïne que l’on sniffe.