INTRODUCTION :

 

            Les relations entre l’Etat et la religion sont très importantes, et divergent selon les pays. La place d’une religion au sein d’un Etat est source de débat, comme en témoigne le problème au niveau du Traité Constitutionnel Européen avec l’introduction ou non d’une référence religieuse dans le texte, ou les débats en Europe à propos de la laïcité, ou encore la polémique suscitée par Nicolas Sarkozy quand il s’est prononcé sur la loi de 1905 séparant l’Eglise et l’Etat. Max Weber a élaboré une définition de l’Etat qui est une forme d’organisation politique caractérisée par le monopole du pouvoir de contrainte (monopole contrainte physique légitime) sur un territoire et une population donnés et par un ensemble de règles juridiques stables (constitution, lois).

            De toutes les religions du Livre, l’islam est celle qui entretient les relations les plus spéciales avec l’Etat. De par ses dogmes, mais aussi l’histoire des pays islamiques, l’Etat peut difficilement se détacher de la religion. En effet, l’islam est plus qu’une religion, c’est aussi une tradition globale et une culture politique Ce qui sera exposé ici a trait à une interprétation du rapport entre religion et politique dans l’islam en général, et de sa relation à l’Etat, et à l’Etat-Nation en particulier car celui-ci est la composante la plus courante de structure ou d’organisation politique de par le monde. Le contenu et l’approche ne se fondent pas uniquement sur l’examen d’idées propres à l’islam, mais aussi sur la relation de ces idées aux évènements politiques, à l’expérience historique de la société musulmane et à l’évolution de la foi et de la pratique islamique à l’épreuve de l’expérience concrète. Quand la nation implique une communauté humaine définie comme entité politique, réunie sur un territoire propre et partageant une identité collective (« Conscience objective de caractéristiques communes et d'un vouloir vivre en commun » Renan), l’Etat-Nation est quant à lui une autorité souveraine s’exerçant sur l’ensemble d’une nation. L’Etat-Nation pour l’Europe est un mélange d’histoire, de langue, d’ascendance, d’identité nationale commune et de loyalisme politique commun. Pour Diderot, il s’agit d’un « Mot collectif dont on fait usage pour exprimer une quantité considérable de peuple qui habite une certaine étendue de pays, renfermé dans certaine limite, et qui obéit au même gouvernement » (1772).

            Entre la Turquie et son éventuelle adhésion à l’Union Européenne, le conflit Israélo-palestinien, les récentes guerres en Afghanistan et en Irak, et les attentats islamistes (en particulier celui du 11 septembre 2001), on entend parler de l’islam et de pays islamiques tous les jours. On en parle beaucoup, et souvent, on en parle mal : la confusion entre ‘islamique’ et ‘islamiste’ est très fréquente, alors que leur signification est très différente : islamique est l’adjectif qualificatif relatif à la religion musulmane ; alors que l’islamisme est un courant plus radical de l’islam qui ne veut pas la religion musulmane comme simple religion, mais aussi en véritable idéologie politique par l’application rigoureuse de la Charia et la création d’Etats islamiques intransigeants. Il y a aussi une différence entre islam et Islam : L'islam, avec un i minuscule, est la religion des musulmans, tandis que l'Islam, avec un I majuscule, est l'ensemble des peuples ou des pays musulmans, ainsi que la civilisation de ces peuples ou pays.

            Pour cet étude, l’islam sera étudié d’un point de vue politique et non religieux, en tenant compte des dogmes de l’islam par rapport à l’exercice du pouvoir. La ligne directrice de ce mémoire sera les relations de l’islam avec l’Etat en général et l’Etat-Nation en particulier, de par l’originalité des relations entre ces deux concepts, sans pour autant dégager une réflexion avec des idées marqués, il s’agira juste d’une réflexion sur le sujet, sans apporter de réponses, puisqu’il n’en existe aucune. Ainsi, la question serait de savoir si le système d’Etat-Nation peut répondre aux exigences politico-religieuses de l’islam ?

Après avoir étudier les raisons de cet antagonisme, nous verrons qu’il s’agit en fait plus de causes relevant de l’Histoire, en concluant sur l’existence d’autres formes d’Etat-Nation, n’étant pas forcément moins efficace que le modèle occidental.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I /  Parler d’un Etat-Nation islamique serait un antagonisme

 

A/ Dans les dogmes (dogmes de l’Islam provoquant un antagonisme)

 

                             1 - Dogmes contraires à l’Etat-Nation

 

            a)  l’umma

 

            La nation est aujourd’hui acceptée comme un concept politique essentiel de notre époque, et elle est synonyme ou bien d’un Etat ou de ses habitants, ou bien d’un groupe d’hommes unis par une solidarité et par un loyalisme communs. Le loyalisme étant la fidélité au régime et aux institutions établies. Ainsi, un Etat-Nation est une entité territoriale où l’Etat coïncide avec la nation. Le nationalisme d’autre part, est le désir de former et de maintenir un Etat, et précède souvent l’émergence de la nation, comme on a pu le voir dans le Discours à la nation allemande (1808) du philosophe allemand Johann Gottlieb Fichte (1762-1814).

            C’est dès le XVIIIe siècle qu’est apparu le principe de nationalité en Europe occidentale et septentrionale, où il s’est solidement implanté grâce à des dynasties et à des élites dirigeantes remontant au Moyen-Âge, lesquelles ont assuré la continuité du pouvoir politique. La nationalité devint un fondement déterminant de l’identité et du loyalisme politiques. Dans certains cas, en France et aux Etats-Unis par exemple, s’agissant d’identité et de loyalisme, nation et pays sont synonymes, si bien que classer les peuples en nations et faire de celles-ci la base essentielle de leur identité physique et politique fut, jusqu’à une époque récente, un usage propre à l’Europe occidentale. Elie Kedourie (Professeur à la London School of Economics et spécialiste du monde Arabe et Juif) a soutenu dans son essai Nationalisme (1960) que le nationalisme est une doctrine inventée par l’Europe, responsable de la division de l’humanité en nations, définies par leur histoire, leur langue, etc., et habilitées à former des Etats souverains.

            Quand cette doctrine européenne progressa vers l’est, à la suite de Bonaparte, ou fut importé au Proche-Orient, elle devint vulnérable, car elle se heurtait à dans loyalismes plus anciens et profonds, et resta de peu de poids dans la définition de l’identité politique et la place du loyalisme politique dans l’islam.

            Dans l’histoire islamique, un pays est un lieu, et une nation est un peuple - ou l’umma : la communauté – caractérisée par la croyance religieuse, c'est-à-dire la nation des croyants. L’identité est restée fondée sur la foi religieuse, et le loyalisme, par la force de circonstances historiques, se manifesta envers un Etat, un gouvernement ou un souverain.

            L’Etat-Nation naquit en Occident quand la connotation religieuse eut été réduite à un aspect, distincts des autres, de la vie de l’individu. Dans l’islam, la connotation religieuse est plus vaste, elle englobe les aspects privés et publics de la vie individuelle, puisque la loi religieuse de Dieu s’applique à la totalité de la vie humaine. C’est la raison pour laquelle en Occident, Etat-Nation comme unité de base peut inclure des communautés religieuses diverses ; dans l’islam, la communauté religieuse est l’unité de base, ou nation, composée d’Etats historiques. La religion est restée le facteur déterminant de l’identité politique, le foyer du loyalisme et la source de l’autorité.

            Ainsi, le concept de territorialité induit par l’expression Etat-nation est mis à mal par la religion islamique, l’Etat n’étant pas synonyme de nation. Aussi, il est possible de voir les différences entre les trois religions dites du Livre, n’étant en faite pas si proches que l’on pourrait imaginer. Ces différences ont influé sur la vision que chacun pouvait avoir sur les Etats. Cette différence de vision est très nette : lorsque les pays occidentaux, majoritairement chrétiens, ont désigné telle ou telle nation, après la Première ou la Seconde Guerre Mondiale, ils n’ont pas envisagé les problèmes qui allaient survenir plus tard, comme le conflit Israélo-palestinien.

 

            b)  Islam et nationalisme

 

            Il est nécessaire de préciser en premier lieu que le nationalisme (doctrine politique revendiquant la primauté de la puissance nationale sur toute autre considération de rapports internationaux ; il s’agit aussi d’un sentiment d’attachement passionné et exclusif à la nation dont on fait partie) en tant qu’idéologie n’est pas originaire du Proche-Orient, région dont la majorité des habitants possède sa propre idéologie, à savoir l’islam. Le nationalisme, idéologie politique étrangère, fut adopté au début du XXème siècle, par quelques élites politiques locales, afin d’éviter des tensions internes, des luttes civiles, et de résister aux menaces et influences étrangères. Mais pour avoir une chance de survivre, cette idéologie d’importation devait se lier à l’idéologie politique indigène, c'est-à-dire l’islam.

            Son adoption et sa diffusion ne furent pas uniformes dans tous les pays. Quand le nationalisme fut associé à l’islam, il n’a pas réussi à intégrer l’autre, le non musulman. Non seulement, le nationalisme était d’origine étrangère et laïque, mais il exigeait une adhésion personnelle et sociale à une philosophie politique de culture laïque, une philosophie laissant de côté le dogme, en faveur de la tolérance, qui acceptait l’expérimentation et qui soustrayait l’autorité, le pouvoir et la loi à leur source et à leur relation divine. Bien plus, il exigeait la création d’une « éthique publique » (à laquelle souscriraient la plupart des membres de la société), une nouvelle espèce de consensus civil, avec pour résultat de combler le fossé entre l’organisation du pouvoir la plus durable au Proche-Orient, et les annales islamiques, entre l’Etat et la société, ou entre l’Etat et l’ordre public. Et pour cela, il était nécessaire d’avoir une société qui formait réellement un corps, un peuple ayant conscience de lui-même.

            Il reste que, dans l’histoire récente, la majorité des Etats du Proche et du Moyen-Orient, se sont servis du nationalisme à deux fins. Ils ont d’abord essayé de créer, à l’intérieur de leurs frontières respectives, un vague consensus, fondé sur le nationalisme (à des degrés divers). Ils ont ensuite essayé de créer un consensus entre quelques Etats arabes pour arriver à constituer un Etat-Nation plus vaste (essence et expression pratique du panarabisme, étant mouvement qui tend à développer et à renforcer les relations entre les différentes nations arabes. En tant que manifestation absolue de la laïcité politique, le nationalisme est mis à mal – résultat du défi violent de l’islam militant ou radical. Il est en fait l’objet des attaques de sectes et du courant dominant de l’islam.

            Par conséquent, le nationalisme ne peut pas vraiment s’appliquer à des pays islamiques, même si ce concept a été utilisé à des fins particulières durant le siècle dernier. Le statut particulier que donne l’islam à l’umma et aux non musulmans, est un facteur très important. Un autre argument montrant l’antagonisme entre l’islam et l’Etat-Nation, est celui concernant les relations spéciales qu’entretiennent le pouvoir politique et le pouvoir religieux dans les pays islamiques.

 

2       - Dogmes liant le politique au religieux

 

a)      Pouvoir religieux et pouvoir politique

 

            Le pouvoir religieux est le pouvoir spirituel, le pouvoir politique est quant à lui le pouvoir temporel. Cette distinction qui ne semble pas forcément très importante au vue de l’histoire occidentale, le pouvoir spirituel et temporel a été lié et séparé au gré des siècles, sans que cela cause de grands problèmes aux populations

            Mais pour la religion musulmane, le pouvoir spirituel ne peut être dissocié du pouvoir temporel. Comme on a pu le voir à travers l’histoire, le spirituel a toujours contrôlé le temporel, que ce soit au temps de l’émergence des califats qu’aujourd’hui. Par conséquent, il paraît improbable qu’un pouvoir politique se mette en place dans un pays islamiques et que celui-ci ne soit pas contrôlé par les instances religieuses.

            Une autre caractéristique propre à l’islam, est celui de la hiérarchie dans la religion. Dans les pays islamiques, il n’y a aucune hiérarchie, il n’y a que les ulémas (interprètes de la loi divine) et les croyants, contrairement à la religion chrétienne. Ainsi, la hiérarchie induite par un système politique et une administration ne va pas de soi pour les musulmans. C’est pour cela que l’amalgame est souvent fait entre les autorités religieuses et les autorités politiques.

            Le fait qu’une minorité puisse déchiffrer les lois islamiques (les ulémas) est aussi très caractéristique. Le domaine du juridique est lié au religieux, et seule une minorité peut vulgariser la loi. Le pouvoir politique ne peut donc avoir aucune emprise sur le religieux et le juridique, et dépend totalement d’eux.

 

b)     La Charia

            Charî'a signifie en arabe "fil conducteur dans la vie". La charia est plus qu'un droit, puisqu'elle inclut les prescriptions cultuelles, et que sa fin dernière est non seulement d'organiser en ce monde la vie la plus vertueuse et la plus utile, mais aussi de préparer les membres de la communauté à leur salut futur. La charia est orientée eschatologiquement – l’eschatologie étant la partie de la théologie qui concerne le sort ultime de l’homme et du monde. Elle classe les actions humaines en cinq catégories : ce qui obligatoire ; recommandé ; indifférent ou licite ; blâmable ; et interdit. Les actions obligatoires sont notamment les obligations cultuelles (cinq piliers de l’islam). La charia a été codifiée sous l'impulsion de deux grands théologiens-juristes Shâfi'î (Châfi'î) (Gaza 767 - 820 Le Caire) et Ahmad ben Hanbal (Bagdad 740-31 juillet 855 Bagdad). 

            La Charia établit la loi musulmane, c’est une Loi divine et non une loi énoncée par des politiques. Ainsi, elle ne peut pas être changée au gré des gouvernements, elle ne peut ni être modifiée, ni être développée. Cette caractéristique renforce le pouvoir du religieux sur le politique. En effet, le politique n’a aucun pouvoir dans le domaine judiciaire, et ne peut s’occuper que des questions d’économie ou encore de politique extérieure. La Charia est restée la règle idéale d’une conduite modèle islamique.

            L’interprète de la Loi Sainte fournit la légitimité nécessaire à quiconque détient et exerce le pouvoir. Par conséquent, le pouvoir politique dépendait et dépend toujours du pouvoir religieux. Car si un uléma ne veut plus appuyer un dirigeant politique, celui-ci n’a plus de légitimité, et devra partir de son poste. Au contraire, si le dirigeant politique est appuyé par les ulémas, il peut mener la politique qu’il entend.

 

B/ Dans les faits (impossibilité de l’établissement d’un Etat-Nation)

 

a)      L’exemple de l’Iran

             Soutenu par les Britanniques qui craignaient l'influence communiste dans un pays en proie au désordre, Riza Khan se fit proclamer chah en 1925, et fut couronné le 25 avril 1926. Il entreprit sur le modèle d'Atatürk, avec énergie et souvent brutalité, la modernisation du pays, dans un esprit nationaliste. Il créa de véritables ministères et une administration avec l'aide de conseillers américains, l'université de Téhéran (1935), une armée nationale et non plus tribale. Pour casser les systèmes sociaux en place, il lutta contre le clergé et les chefs de tribus, interdit le port du voile pour les femmes. Pour permettre l'industrialisation du pays, Riza Chah ordonna la construction de routes et de chemins de fer, développa les relations avec l'extérieur mais abolit (1928) les monopoles étrangers. La réaction populaire aux interventions étrangères dans la région durant la Seconde Guerre mondiale porta au pouvoir, en 1951, Mossadegh, leader du Front national, parti libéral et nationaliste.                        Avec l'aide des Britanniques, les Etats-Unis organisèrent, le 23 août 1953, un coup d'Etat dirigé par le général Zahedi: celui-ci rendit le pouvoir à Mohammad Riza Chah, qui s'était exilé mais qui reprit progressivement en main la situation politique: intégration de l'Iran dans le pacte militaire de Bagdad (CENTO) en 1955, création de l'Organisation de la sécurité nationale (Savak) en 1957, signature d'un accord militaire (1962) avec les Etats-Unis, qui joueront désormais un rôle central dans le pays et ne seront pas étrangers au lancement de la politique de développement économique et social mise en œuvre en 1963.                            La «révolution blanche du chah et du peuple», dont la clé de voûte fut la réforme agraire, accéléra l'expansion économique dans un climat de despotisme politique. Encore renforcé par l'augmentation du prix du pétrole en 1973, ce bouleversement industriel provoqua une crise sociale et culturelle dans la jeunesse libérale des grandes villes, chez les ouvriers d'obédience communiste, et surtout dans le clergé, qui prendra vite la tête de l'opposition.   L'alliance paradoxale des intellectuels libéraux proches du Front national, des partis de gauche, des mollahs, et finalement de l'armée, permit le développement d'un mouvement révolutionnaire populaire qui débuta en janvier 1978, après la répression sanglante d'une manifestation à Qom, et aboutit, le 11 février 1979, au renversement du chah (qui mourut au Caire le 27 juillet 1980) et au retour du chef spirituel de la communauté chiite, l'imam Khomeyni, exilé depuis quinze ans.                                                                       La nouvelle république islamique d'Iran, instaurée le 1er avril 1979 et largement dominée par la personnalité de son fondateur, concentra le pouvoir dans les mains d'une nouvelle classe politique dirigée par le seul clergé, qui fit exécuter les principaux représentants de l'ancien régime, imposa une stricte morale islamique, organisa la répression contre tous les opposants et pratiqua une politique résolument anti-occidentale.               L'Iran se trouva vite isolé du fait de sa politique farouchement anti-américaine (prise en otages des diplomates américains) et de son activisme islamiste (intervention militaire au Liban).

            L’exemple de l’Iran nous montre que pour se développer et devenir un Etat-Nation au sens de l’Occident, un Etat islamique doit rejeter ses influences religieuses. Ceci n’est qu’un exemple, bien sûr, et l’histoire du Proche-Orient nous montrerait un contre exemple, mais l’histoire de l’Iran est très importante, en matière de relation entre le politique et le religieux. Riza Chah, pour pouvoir gouverner comme l’Occident et lui-même le souhaitait, a minimisé le pouvoir religieux, qui n’était pas favorable à ses politiques. Comme le religieux influe sur le politique dans la religion islamique (cf. partie précédente), le Chah a délibérément exilé les ulémas les plus importants, pour n’avoir aucune opposition. Afin de mettre en place un système moderne, avec une administration, la Charia n’étant plus respectée.                         

            La situation après le renversement du Chah, est très caractéristique aussi. Sous Khomeyni, le pouvoir religieux est revenu à un radicalisme exacerbé, montrant le poids de la religion dans le politique. Les Iraniens ont été complètement déboussolés par ces changements dans leur façon de vivre.[1]

 

 

b)      Le Liban

 

            Face à la question israélienne, la position libanaise s'est toujours placée en retrait par rapport à celle de ses voisins arabes. Les 77 Km de frontière commune entre les deux pays étaient restés assez calmes. Le Liban accueillit les Palestiniens chassés de Galilée après 1948. Après la guerre israélo-arabe de 1967, à laquelle le Liban ne prit pas part, les réfugiés palestiniens affluèrent en masse. Au lendemain des affrontements avec l'armée hachémite, en septembre 1970 («Septembre noir»), l'OLP (Organisation de libération de la Palestine), chassée de Jordanie, s'installe avec ses combattants sur le territoire libanais. Cette présence palestinienne, habilement circonscrite dans le territoire libanais, allait provoquer l'intervention des armées de deux puissants voisins: la Syrie et Israël. La fragile construction étatique ne pouvait résister à ces événements et la guerre civile éclata en avril 1975. Elle opposa le Mouvement national libanais qui rassemblait de nombreux musulmans, nationalistes progressistes ou nassériens, et des membres d'organisations de gauche sous l'égide de l'OLP, au Front libanais regroupant essentiellement, autour des phalanges maronites, les partis chrétiens hostiles à l'OLP. Les milices palestiniennes prirent une part prépondérante dans les affrontements avec les phalanges chrétiennes.                                           En 1976, une première intervention de la Syrie tenta de contenir les Palestiniens, auxquels elle avait pourtant apporté son appui dans le passé (1965). En 1978, Israël occupa le Sud-Liban, mais son armée dû composer avec la Force d'interposition des Nations unies (FINUL). Cette dernière ne pu cependant empêcher en 1982 une nouvelle, et plus meurtrière, intervention israélienne (opération «Paix en Galilée»), au cours de laquelle Beyrouth fut assiégée et l'OLP chassée. Les Israéliens se retirèrent en 1985, mais gardèrent le contrôle d'une bande de territoire d'environ 1 200 Km² dans le sud du Liban.                            Amine Gemayel (maronite) devenu président de la République en 1982, forma en 1984 un gouvernement d'union nationale soutenu par la Syrie. La guerre civile se poursuivit néanmoins, compliquée par des luttes entre les différentes tendances musulmanes, parti socialiste progressiste (druze), Amal et Hezbollah. Ces conflits entre les communautés libanaises firent craindre une rapide désagrégation : l'ordre imposé et garanti par le «protectorat» syrien sembla à beaucoup préférable à la perpétuation de la guerre civile.        Après l'expiration du mandat du président Gemayel en 1988, les accords de Taef (octobre 1989), définissant un rééquilibrage de la représentation légale des communautés religieuses au profit des musulmans, permirent un progressif retour au calme, malgré une dernière résistance de certaines factions chrétiennes (tentative de rébellion du général Michel Aoun). Ces accords, entérinant le protectorat syrien, prévoyaient la réduction du pouvoir du président maronite en faveur du Premier ministre (sunnite), du président de l'Assemblée nationale (chiite) et du Conseil des ministres.

 

            L’exemple du Liban est différent de celui de l’Iran, car le Liban n’a pas les mêmes caractéristiques que ce dernier. En effet, les communautés religieuses au Liban sont aussi diverses que nombreuses. Ainsi, le concept de nationalisme développé précédemment montre les problèmes qu’ont les musulmans avec les non musulmans. D’où la pérennité des conflits intérieurs. La guerre civile a éclatée entre les musulmans qui étaient sous représentés, et les autres communautés religieuses notamment les chrétiens maronites.                      La guerre du Liban (1975-1990) découle de structures sociopolitiques spéciales, basées sur un confessionnalisme rigide dans un pays multireligieux et très instable depuis son indépendance en 1945. La diversité des communautés est telle qu’afin de garantir une stabilité, ne serait-ce que précaire, les autorités évitent les recensements (dernier en date 1932). Toutes ces religions sont divisées en une multitude de groupes confessionnels plus ou moins divergents. Pas moins de 17 groupes communautaires sont officiellement reconnus au Liban. Ainsi, comment créer un pays où l’Etat rime avec la nation, quand les habitants ne se pensent pas comme une même population, et n’ont pas la même image de leur pays ?

 

 

 

Il est vrai que les dogmes de l’islam montrent des difficultés pour fonder un Etat-Nation dans un pays islamique. Mais ces difficultés ne sauraient être suffisante pour prouver une impossibilité d’établissement d’un Etat-Nation dans un pays musulman. En effet, il existe beaucoup d’autres raisons, notamment historiques, expliquant cet antagonisme. De plus, un contre-exemple pertinent, incarné par la Turquie moderne nous montre qu’il est possible d’établir un Etat-Nation, certes différent du type occidental, mais assez près pour répondre à toutes les caractéristiques.

 

 

 

II /  Les dogmes ne suffisent pas à expliquer un antagonisme

 

A/ Des raisons historiques

 

a)      les dissensions au sein des communautés islamiques

 

Le Chiisme est une des deux grandes divisions de l'islam, avec le sunnisme. Cette branche est issue des partisans d'Ali, gendre de Mahomet, et de ses descendants, qui estimaient que les khalifes précédents étaient des usurpateurs. La particularité des chiistes est de croire à l'hérédité des prophètes et donc à la légitimité des descendants de Mahomet jusqu'à la douzième génération. Le dernier d'entre eux, Al Mahdi ne serait pas mort. Il vivrait dans un "monde caché" et devrait revenir sous forme de "messie" pour faire régner la justice. Opposé à l'orthodoxie sunnite, le chiisme est plus ouvert au mysticisme (soufis, derviches). Le chiisme est devenu la religion officielle de la Perse au XVIe siècle. Il représente aujourd'hui environ 10% de l'islam.

Le Sunnisme est le principal courant de l'islam, dit orthodoxe, par opposition au chiisme. Le mot a pour origine sunna (orthodoxie, tradition musulmane). Les sunnites sont fidèles aux premiers compagnons du Prophète Mahomet. Ils reconnaissent l'autorité des quatre khalifes qui lui ont succédés et du système de législation qui s'est mis en place sous la conduite d'experts. Les sunnites représentent environ 90% des musulmans et se répartissent selon quatre rites (hanafisme, mâlikisme, shafisme et hanbalisme) dont les différences ne portent que sur des détails ou sur la jurisprudence.

Les sunnites, qui sont en quelque sorte les «orthodoxes» de l'islam, fondent leur pratique religieuse sur le Coran et la sunna («tradition du Prophète»). Les chiites, qui forment un groupe hétérodoxe, contestent les conditions dans lesquelles fut assurée la succession de Mahomet. Soutenant que celle-ci doit revenir à un membre de la famille du Prophète, ils choisissent Ali, gendre et neveu de ce dernier, comme imam - dépositaire du sens caché des versets coraniques - et se séparent de l’umma («communauté des croyants»). Ces deux courants sont les deux principaux courants islamiques, et sont contradictoires. Même dans la religion islamique il y a des dissensions, ce qui montre l’impossible relation entre un musulman et un non musulman.

 

Une autre caractéristique de l’histoire du Proche-Orient montre les mauvaises relations qu’entretiennent les différents pays. Il y a eu de nombreuses guerres entre les peuples arabes, et ceux-ci ont eu des changements de régime très fréquent durant le temps des conquêtes et cela a joué sur leur culture. En effet, les différents règnes successifs ont apporté à des peuples une nouvelle religion, des nouvelles pratiques culturelles et autres. Ainsi, les populations ont nourris des ressentiments envers d’autres populations, d’autres confessions et pratiques religieuses. Ces mauvaises relations ne concernent pas seulement les pays du Proche-Orient entre eux, mais aussi envers les autres religions comme les religions chrétiennes ou juives. Ainsi, les faits montrent que l’établissement d’un Etat qui coïncide avec une nation unie, et loyale est très dur.

 

b)     La Guerre Froide

 

Durant la guerre du Golfe, a été remis en cause du tracé des frontières issues de la Première Guerre Mondiale (Machrek) et de la Seconde Guerre Mondiale (conflit Israélo-palestinien), remise en cause également des alliances nées durant la Guerre Froide, ainsi qu’une crainte du surarmement de petits états jadis contrôlés par l'Union Soviétique (armes nucléaires, chimiques, bactériologiques). A cela doit s'ajouter un élément primordial à la survie des grandes puissances économiques occidentales : la protection des réserves pétrolières de la région du Golfe.

Chaque pays défend désormais ses propres intérêts, ceux de sa population, malgré certaines contradictions intrinsèques à certains pays. Ainsi, les pays entre eux ne forment plus une union solide face à l’Occident. La Guerre Froide a vu se former des clans partagés entre les Etats-Unis et le continent soviétique. Mais c’est le conflit Israélo-palestinien qui engendre la plus grande crise entre les pays du Moyen-Orient.

 

Le conflit Israélo-palestinien : source de désaccord 

L'idée d'un partage entre un Etat juif et un Etat arabe est entérinée le 29 novembre 1947 par une résolution de l'Assemblée générale de l'ONU, à laquelle tente de faire face le Conseil de la Ligue arabe. Le 14 mai 1948, veille de l'expiration du mandat britannique, le Conseil national juif proclame l'indépendance d'Israël : David Ben Gourion en devient le premier Premier ministre.                                                                                        Le nouvel Etat est aussitôt envahi par les armées égyptienne, jordanienne, irakienne, syrienne et libanaise, qui sont repoussées au prix de lourdes pertes: cette première guerre israélo-arabe aboutit à la fixation des frontières le long des lignes d'armistice de 1949 et au départ de la majorité de la population arabe vers la bande de Gaza, sous administration égyptienne, ou vers la Cisjordanie, rattachée à la Jordanie.                                                      Le nouvel Etat, en même temps qu'il mettait en place ses institutions, a dû faire face à l'afflux d'immigrants, particulièrement ceux venus d'Afrique et d'Asie. La population juive double en quatre ans pour atteindre 1 300 000 personnes en 1952. En octobre 1956, Israël lance une campagne dans le Sinaï contre l'armée égyptienne, de concert avec les Franco-britanniques qui mènent une expédition contre la nationalisation du canal de Suez par Gamal Abdel Nasser. Le pays bénéficie ensuite d'une période de consolidation et de croissance économique, malgré les attaques de groupes palestiniens, ceux-ci vont constituer l'Organisation de libération de la Palestine (OLP).       

   En mai 1967, l’Egypte exige le départ des unités de l'ONU du Sinaï, y transfère d'importantes forces militaires et impose le blocus du détroit de Tiran. La Jordanie, la Syrie et l'Irak massent leurs troupes à l'est du Jourdain. Le 5 juin, l'armée israélienne, menée par le général Moshé Dayan, déclenche une attaque préventive. Après une guerre éclair, Israël occupe le Sinaï, la bande de Gaza, Jérusalem-Est, la Cisjordanie et les hauteurs du Golan. L'Etat hébreu se trouve alors à la tête d'un territoire agrandi qu'il a placé sous administration militaire (hormis Jérusalem réunifiée).                                                                                             Des premières implantations juives ont lieu aux emplacements stratégiques. Israël place sous sa tutelle la population arabe. En novembre est adoptée la résolution 242 du Conseil de sécurité de l'ONU: document de référence pour toute tentative de règlement du conflit, elle vise à établir une paix équitable et durable, assurant des frontières sûres et reconnues à tous les Etats de la région.                                                                                         Deux autres guerres suivront: la «guerre d'usure» menée par l'Egypte d'avril 1969 à août 1970 sur le front du Sinaï; la guerre du Kippour lancée par l'Egypte et la Syrie le 6 octobre 1973, jour du Yom Kippour, point de départ du premier choc pétrolier déclenché par les pays arabes producteurs de pétrole.

Les élections de 1977 portent au pouvoir le Likoud, bloc de partis de la droite libérale. Le Premier ministre, Menahem Begin, répond positivement à l'initiative de paix engagée par le président égyptien Anouar el-Sadate, successeur de Nasser, qui se rend à Jérusalem en novembre 1977. Les négociations menées à l'initiative du président américain Jimmy Carter aboutissent aux accords de Camp David.                                                                                      La signature d'un traité de paix en mars 1979 conduit à la restitution progressive du Sinaï à l'Egypte. Mais le Likoud, soucieux de satisfaire les tenants du «Grand Israël», annexe le Golan (1981), lance l'opération «Paix en Galilée» (1982) pour déloger l'OLP du Liban, et implante des colons juifs dans les Territoires occupés.

L’histoire de ce conflit nous montre l’éclatement un peu plus grand des pays du Moyen-Orient. En effet, l’Egypte signe un traité de paix avec Israël, alors que tous les pays voisins veulent continuer à se battre contre cet ‘ennemi’. Car si en politique intérieure les pays ne sont pas si différents, ce n’est pas le cas de la politique extérieure. Chacun a ses alliés, qui sont eux-mêmes souvent en conflits, ce qui entraîne d’importantes dissensions.

B/ Le cas Turc

 

a)      Vers un nouveau régime ? Faits et interrogations

                        Un Etat-Nation a pu se développer car il existait en Turquie une identité préislamique, distincte de l’islam, ou au moins l’ayant précédé. La Turquie est une république depuis 1923. Elle est dotée d’un régime parlementaire et pluraliste en phase de transition démocratique depuis 1983. Une période de transition qui s’éternise tant le système politique turc est rongé par la corruption et coupé des réalités sociales. Ce régime bureaucratico-militaire avait été conçu pour une société à dominante paysanne, la Turquie est aujourd’hui un pays industriel.                                                                                                        Le régime précédent a été renversé par l’armée, lors du coup d’État de 1980 qui a fait disparaître la démocratie. Le parlementarisme a été rétabli en 1983, mais la démocratie turque reste bridée par l’armée dans le cadre d’un régime mis en place par elle-même. La Turquie a un régime parlementaire depuis 1950, mais celui-ci a connu trois interruptions dues à des coups d’État de l’armée : en 1960-1961, en 1971-1973 et en 1980-1983. Fin juillet 2003, le parlement a voté un certain nombre de mesures réduisant nettement le rôle de l'armée dans la vie politique (sans pour autant le faire disparaître).                                       Le Conseil national de sécurité ou MGK est composé de quatre membres issus du système démocratique (président de la République, Premier ministre, ministres de la Défense et des Affaires étrangères) et des cinq commandants de l’armée. Le conseil est présidé par le président de la République qui tranche en cas de blocage. Le MGK est souvent dénoncé comme un gouvernement de l’ombre qui impose ses vues au gouvernement issu de la majorité parlementaire, voire provoque sa chute comme ce fut le cas du gouvernement Erbakan en 1997. Selon la Constitution, ses décisions doivent avoir un caractère prioritaire pour le gouvernement. En juillet 2003, les députés ont voté une réduction du rôle du MGK, qui ne se réunira plus qu'une fois tous les deux mois et dont le secrétariat sera désormais ouvert aux civils (nommé par le Premier ministre).                                                                              La constitution a été promulguée le 7 novembre 1982. Elle a été rédigée et imposée, après plébiscite, par la junte issue du coup d’État de 1980. Elle a été amendée deux fois, en 1987 et 1995 dans un sens plus démocratique, mais continue d’accorder à l’armée un rôle de surveillance de l’exécutif, unique dans le monde occidental. En outre, des entraves demeurent en matière de liberté d’expression. Cette constitution remplace celle de 1961 que les militaires avaient jugée trop libérale et trop démocratique.                                                           Le pouvoir judiciaire manque encore d’indépendance par rapport au pouvoir exécutif : La Cour de sûreté de l’État (DGM) est un héritage du régime militaire, mais elle est devenue une juridiction totalement civile en 1999. Elle juge notamment les très controversés délits d’opinion. Le président de la Cour de cassation, Sami Selçuk, plaide pour une démocratisation de son pays. « La Turquie a une constitution, mais n’est pas un État constitutionnel » estimait-il en septembre 1999.                                                                   Enfin, on commence à évoquer une l’instauration d’une IIe république, qui serait débarrassée du Kémalisme, réconciliée avec l’histoire ottomane et ouverte à l’islam politique (qui en Turquie n’est que marginalement extrémiste). C’est un peu ce qu’attendent les partenaires européens de la Turquie dans le cadre des négociations pour l’intégration de la Turquie dans l’UE. Un consensus assez large pourrait être trouvé dans la population. Mais il reste à surmonter le veto de l’armée et à savoir quelle place donner aux citoyens turcs de culture kurde dans ce nouveau régime.

b)     L’Etat et la religion

            L’islam est la religion dominante : plus de 99 % des habitants de la Turquie sont issus d’une famille musulmane. Les trois quarts d’entre eux sont musulmans sunnites et un quart, alevis (une branche du chiisme). Les petites minorités chrétiennes ou juives ne sont que les vestiges de communautés plus importantes qui vivaient sur le sol de l’actuelle Turquie jusqu’au début du XXe siècle.                                                                           Schématiquement, la population se divise en un pôle laïc, un pôle sunnite conservateur, marginalement islamiste et un pôle alévis plus ou moins pratiquant, mais généralement tolérant et progressiste.

La Turquie est-elle vraiment un Etat Laïc ?

            La hiérarchie religieuse intégrée dans la bureaucratie ottomane a disparu avec l’ancien empire. En 1924, après avoir instauré la république, Mustapha Kemal a aboli le Califat (l’autorité suprême de l’islam, que les grecs détenaient depuis la prise de La Mecque par les armées ottomanes en 1517. Le futur Atatürk a laïcisé l’enseignement, interdit les confréries islamiques (1925) et remplacé la législation d’inspiration coranique par des codes empruntés à des pays occidentaux (la Suisse pour le code civil). Depuis 1928, l’islam n’est plus religion d’État.                                                                                                                                  Au cours du dernier demi-siècle, l’islam (dans sa version sunnite) a été peu à peu réintroduit par le biais de l’État. Des cours de religions ont réapparu dans les écoles primaires publiques en 1949. L’arabe a été à nouveau autorisé pour l’appel à la prière (1950), les confréries religieuses sont peu à peu sorties de la clandestinité. Des partis politiques d’inspiration islamique sont nés. Dans les années 1970, trois gouvernements ont accueilli des ministres islamistes (dont Necmettin Erbakan).                                                                         Le renforcement de l’islam par le pouvoir turc est surtout le fait de la junte militaire qui a pris le pouvoir en 1980. Dans le dessein de lutter contre le progrès des idées de gauche, le gouvernement militaire a misé sur les islamistes. La constitution de 1982 rend obligatoire l’enseignement coranique (dans sa version sunnite exclusivement) dans toutes les écoles et collèges public. Le gouvernement multiplie les autorisations d’ouverture d’école religieuses (officiellement prévu pour former des imams).                                                                          Il a fallu les victoires électorales des islamistes en 1994 et 1995, et la formation du gouvernement de Necmettin Erbakan en 1996, pour que l’armée, organisation tutélaire du régime turc, retrouve ses accents kémalistes et engage le combat contre les islamistes. Le débat s’est porté sur le thème du foulard islamique (interdit par la loi) et surtout le poids des écoles religieuses qui accueillent aujourd’hui plus d’un demi millions d’élèves. La loi sur l’éducation de septembre 1998, inspirée par le MGK, rend obligatoire 8 ans d’enseignement (au lieu de 5) dans le secteur public.                                                                                         En juillet 2000, N. Erbakan est condamné à la prison pour « incitation à la haine raciale et religieuse ». En septembre 2000, Huseyin Kivrikoglu, chef d’état-major de l’armée, a appelé le gouvernement à procéder d’urgence à une purge des « milliers » de fonctionnaires islamistes, qui selon lui « sapent les fondements laïcs » de l’État. De son côté, l’islam officiel (sunnite) reste sous la tutelle et la protection de l’État qui par le biais de la Direction des affaires religieuses, gère les mosquées, nomme les imams et finance les manifestations religieuses. La laïcité prônée par Atatürk est bien loin.                                             La construction de salle de prières au sein des habitations privées ou des entreprises est aujourd'hui encouragée par le gouvernement officiellement au nom de la « liberté de culte » que réclame l'UE dans la perspective d'une adhésion. L'armée et les milieux laïques s'inquiètent de cette prolifération de mosquées non contrôlées par l'État.

            La Turquie est en passe de devenir un vrai Etat-Nation au sens occidental du terme, en reconnaissant ses différentes populations, et en établissant une autre loi que celle de la Charia (même si certains problèmes apparaissent de ce côté-là). Elle est bien un des seuls exemples au Moyen-Orient où la situation entre l’Etat et la religion est telle quelle. L’Etat n’a pas du vraiment renier la religion, comme avait pu le faire Riza Chah en Iran, et la garder quand même sous contrôle. Le problème de la laïcité évoqué en première partie à propos du nationalisme ne s’applique pas ici, puisque les religions fonctionnent ensemble dans ce pays, contrairement au Liban.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CONCLUSION :

 

 

            L’Etat nation est un concept primordial dans le monde occidental d’aujourd’hui, et le fait que les pays islamiques ne répondent pas à cette condition pose problème. Tout d’abord parce que le monde fonctionne aujourd’hui selon les critères définis par les pays occidentaux ; ainsi, l’Etat-Nation et la démocratie sont devenues des valeurs universelles, et si un pays veut fonctionner dans les institutions internationales, il doit se fondre dans ce moule. Cela parait caricatural, mais pour des organisations comme l’OMC ou le FMI voire l’ONU, les pays se doivent d’avoir des frontières clairement établies, une population nettement identifiable, avec un gouvernement institutionnalisé.

            Comprenant ceci, il est légitime de se demandait, si les pays islamiques, dont la religion a une ‘relation’ spéciale avec l’Etat, répond à ces concepts occidentaux désormais appliqués aux institutions internationales. Nous avons vu que malgré de nombreux et profonds antagonismes entre le concept d’Etat-Nation et la religion musulmane, entérinés par des exemples historiques, ces oppositions ne sont pas seulement dues à l’islam, et ne sont pas complètement immuables, en témoigne l’exemple de la Turquie.

            Cette réflexion peut se poursuivre pour montrer que la Turquie est sur la voie de devenir un Etat-Nation, comme l’entendent les pays occidentaux, même si le devenir complètement risque d’être compliqué. En effet, l’exemple de l’Iran sous Riza Chah l’a montré : devenir totalement un Etat-Nation au sens occidental du terme demanderai au pays islamique de renier certains de ses principes les plus fondamentaux.

            Ainsi, les Etats islamiques en se modernisant et en essayant de s’adapter aux conditions des institutions internationales, deviendront des Etats-Nations, ne correspondant que partiellement à la vision occidentale, mais ne reniant pas ses origines. Il n’y a pas de réponse ni de modèle tout fait, il y a beaucoup de points de désaccord entre l’islam et l’Etat-Nation, néanmoins il ne faut pas voir l’Etat-Nation comme forme fini et souhaitable de l’Etat.

            Cette analyse montre les relations entre le politique et le religieux dans les pays islamiques, mais surtout les relations de l’islam avec l’Etat-Nation. De nombreux auteurs se sont prononcés sur ce thème, et il est vrai que ce sujet reste assez difficile à discuter, à débattre, car il ne faut pas tomber dans l’extrême et penser que si l’Etat-Nation islamique est un sorte d’antagonisme, ce n’est pas seulement dû à l’islam, et le fait que ces pays créent une nouvelle sorte d’Etat-Nation, non fondé sur les mêmes principes que l’Occident, car ne reniant pas ses valeurs fondatrices.

            L’islam et l’Etat entretiennent des relations, que n’entretiennent pas, ou plus, les autres religions du Livre avec l’Etat. Il est très intéressant de voir que lorsqu’en Occident, le rôle de l’Etat devient prépondérant, après le déclin progressif des religions, alors qu’en Orient, la religion a toujours la même place au sein de l’umma et au sein du pays lui-même.


[1] Il est possible de voir cette situation dans les Bandes Dessinés de Marjane Satrapi, Persepolis.