Introduction

 

La mondialisation néolibérale dans sa forme actuelle est vue par certains comme un formidable progrès pour l’humanité. D’un côté le Nord qui profite de l’Etat réduit aux institutions régaliennes qui peut enfin constituer des partenariats afin de redynamiser l’économie. De plus, la concurrence accrue entre les entreprises a permis une plus grande compétitivité, et  les richesses produites dans le monde n’ont jamais été aussi grandes. De l’autre les pays du Sud en développement qui profitent des avantages de la mondialisation, ces derniers ont beaucoup à gagner en termes de croissance, de libéralisation des biens, des idées et des connaissances.

Dès 1989, Fukuyama annonce la fin de l’histoire après la chute du communisme portant la triomphe du monde libéral à son paroxysme. Ainsi la croissance exceptionnelle des années 1990 et la nouvelle économie poussée par le développement des NTIC[1] ont provoqué un formidable engouement du monde entier, les problèmes politiques semblaient tous s’effacer les uns après les autres.

Après la longue atonie des années 80, le conflit social semble refaire surface dans la dernière décennie du XXème siècle. Partout, il met en mouvement des jeunes que l'on disait dépolitisés. Pourtant apparurent plusieurs obstacles à cette résurrection : disparition de la lutte des classes, développement du chômage et de la précarité, épuisement des modes d'action classique, culture du consensus et du compromis depuis 1981, toute-puissance des marchés. L'étonnement et la suspicion ont d'abord confiné le mouvement dans la marginalité. Le renouveau d'intérêt pour la politique de la rue s’étend depuis 1999 vers « les mobilisations antimondialisation ».

Ainsi la conférence de l’Organisation Mondiale du Commerce, organisée dans une ville réputée comme rebelle aux Etats-Unis, va voir surgir une contestation de la « marchandisation du monde ». En effet, Seattle est le théâtre d’une manifestation rassemblant plusieurs milliers de personnes défilant dans les rues afin de manifester contre la dérégulation des échanges et l’accroissance des inégalités dans le monde.

Les manifestations lors de grands sommets organisés par les institutions économiques internationales (OMC, FMI et G8) ont rassemblé diverses organisations qui forment un nouveau mouvement.  Il prend corps et se nomme « antimondialisme ». Dans le même temps en France, Ignacio Ramonet Rédacteur en chef du Monde Diplomatique propose, dans un éditorial du mensuel, de relancer la taxe Tobin sur les flux financiers et afin d’y parvenir de créer une association : ATTAC est née, Association pour la taxation des transactions financières et l’aide aux citoyens est aujourd’hui d’envergure internationale.

Après les événements du 11 Septembre 2001 et les violentes manifestations de Gênes, le mouvement s’adapte et se renomme altermondialisme. Les activistes « alters » sont appelés au calme et à la construction d’un projet alternatif réel.  Des Forums Sociaux sont organisés tous les deux ans. Cependant malgré les premiers succès des FSM de Porto Alegre, le succès des Forum Sociaux Européens est en perte de vitesse — le dernier organisé à Londres était, en terme d’influence, bien en dessous de toutes les espérances. Le mouvement semble s’essouffler notamment parce que les dirigeants se déchirent entre partisans de l’élargissement risquant la paralysie totale du mouvement, et partisans de l’approfondissement risquant l’implosion de celui-ci.  De plus, le mouvement ne semble pas réussir à proposer une alternative réelle à la mondialisation néolibérale actuelle.

Toutefois plusieurs traits semblent distinguer radicalement les anciens des nouveaux mouvements contestataires : le profil sociologique (jeunes, femmes, classes moyennes instruites) ; les demandes post matérialistes ; les formes de mobilisation ; la multiforme des acteurs (syndicat, ONG, association) formant des réseaux réunis dans une posture contestataire. Pour répondre aux dilemmes nouveaux/anciens, les obstacles réputés à la contestation et la façon dont ils sont contournés doivent être analysés : par exemple la rencontre insolite entre groupes sociaux ou l’utilisation conjointe de modes d'action longtemps considérés comme antinomiques. La question de l’originalité du mouvement altermondialiste se pose pour démontrer  à la fois son essor et ses limites.

 

             I.      Un mouvement en rupture avec le militantisme traditionnel

En quoi le mouvement altermondialiste est-il nouveau ?  D’où il tient-il son originalité qui en fait sa force ?  Il répond à ces questions par sa structure particulièrement éclatée, ses modes d’action souvent spectaculaires et son modèle en rupture avec l’ancienne contestation socialiste

 

A.     Originalité dans la composition et la structure des mouvements

 

Cette partie a pour but de démontrer que, contrairement à ce que croient les hommes politiques en général, le mouvement altermondialiste ne peut s’inscrire dans une revendication traditionnelle où il serait à classer entre les néocommunistes et les anarchistes.

 

1.      A la recherche de l’internationale contestataire

 

L’interprétation de la situation actuelle à l’aide de grilles de lecture passées et la vision de l'altermondialisme comme un nouveau mouvement communiste, un embryon d'Internationale protestataire sont eronnées. Il n'existe pas de mouvement altermondia­liste structuré qui serait fondé sur une pétition de principes comme le Manifeste communiste, sur une idéologie commune comme le marxisme, et qui s'appuierait sur une structure glo­bale, une Internationale altermondialiste à l'image de ce qu'était l'Internationale communiste. Il s'agit plutôt d'une mouvance ou d'une nébuleuse de groupes disparates organisés en réseau, dont la structuration même du Forum Social Mondial constitue le symbole, et qui fonctionne selon le principe du consensus afin d'éviter toute forme d'hégémonie en son sein. Cette nébuleuse n'a pas de véritable structure, d'idéologie commune, de hiérarchie, de leader ou de centre.

Plus qu'une véritable Internationale, l’altermondialisme apparaît comme un « mouvement des mouvements », ses composantes étant déjà elles-mêmes souvent des réseaux. Ainsi, le Forum Social Mondial n'est pas une structure ou un mouvement à proprement parler ; il est uniquement un "espace" hori­zontal ouvert au service des mouvements, anciens ou nouvellement créés, de même qu'aux syndicats, aux ONG, aux initiatives et associations de tous types, engagés, chacun à sa manière, dans leur propre secteur d'action et selon leurs méthodes, à l'intérieur du même mouvement social mondial contre le néolibéralisme. Il est « un processus permanent de recherche et d'élaboration d'alternatives[2] », c'est-à-dire un espace de dialogue et d'échange d'expériences pour les groupes ayant adopté les prin­cipes de la Charte, un lieu de formulation de propositions, d'arti­culation de luttes et de définition d'un calendrier d'actions communes. Il convient de noter, malgré tout, que cette vision ne fait pas l'unanimité au sein de la mouvance altermondialiste. Elle est simplement dominante.

Le mouvement international ATTAC relève de la même philo­sophie que le FSM. Il n'est pas une Internationale ATTAC dont ATTAC-France serait le mouvement leader et les autres mouve­ments ATTAC de simples « filiales ». En réalité,  ATTAC est créé de façon spontanée dans chaque pays et devient international dès l’acceptation des principes de sa plate-forme. Il n'existe pas de structure permanente qui serait symbolisée par un secrétariat central. Les différents mouvements se reconnais­sent ainsi dans une vision commune, c'est-à-dire dans une même critique de la mondialisation et dans l'acceptation des mêmes principes, par exemple ceux contenus dans la Charte des prin­cipes du FSM et qui sont fondés en particulier sur le respect de la diversité des composantes de la mouvance. Cette structuration extrêmement souple peut cependant constituer un inconvénient pour la mouvance dans la mesure où elle ne permet pas vraiment de « contrôler » certaines dérives.

 

2.      Le contre-modèle du communisme

 

La mouvance altermondialiste n'a donc rien à voir avec un mouvement protestataire structuré comme a pu l'être le mouve­ment communiste. Elle se définit même souvent en opposition à ses principes, ses objectifs et son mode d'orga­nisation. Les principaux mouvements altermondialistes, comme ATTAC ou les membres du Conseil international du FSM, semblent, en effet, voir les mouvements communistes,  ouvriers, de guérilla armée ou insurrectionnels comme des repoussoirs en termes d'objectif et de structure. L'altermondialisme est fondamentalement post-communiste. De ce point de vue, c'est un mouvement de la « fin de l'histoire » telle qu'elle est définie par Francis Fukuyama, qui a pris acte de la disparition du marxisme-léninisme en tant qu'idéologie vivante dotée d'une importance historique mondiale. Le courant altermondialiste dominant paraît ainsi avoir tiré les leçons de l'échec du mouvement communiste, de l'expérience soviétique et des tentatives de soulèvement armé. Le communisme et ses idées d'avant-garde révolutionnaire éclairée, de parti-guide extrême­ment structuré et hiérarchisé, de lutte des classes et d'aspiration à la conquête du pouvoir, y compris par le recours à la force, consti­tue un contre-modèle pour le courant dominant au sein de la mouvance altermondialiste. Même si le discours des altermon­dialistes apparaît souvent marxisant, leur modèle n'est donc en aucun cas marxiste-léniniste.

De façon surprenante, même les plus radicaux d'entre eux, les Black blocs, semblent partager cette vision. Car ces jeunes radicaux ne sont pas uniquement des « casseurs » comme on le pense communément : ils ont une réflexion politique, tant par rapport à leur choix tactique que par rapport à leur mode d'organisation ou à leur analyse de la mondialisation capitaliste ou du système politique. Les générations actuelles auraient tiré les leçons des limites des expériences pas­sées : même si  certaines personnes souhaitent un bouleversement, la plupart d'entre elles sont conscientes que le contexte n'est pas révolutionnaire : la révolution n'est pas pour demain.

Les mouvements altermondialistes, en particulier ceux qui sont composés de jeunes, tendent également à remettre en cause le modèle du militant ouvrier traditionnel basé sur la "remise de soi" à une "institution totale" pyramidale sur l'affirmation de revendications quantitatives. En rupture avec les  mouvements sociaux traditionnels, les altermondialistes aspirent à davantage de mouvements libertaires. Ils en reprennent souvent à leur compte les principes : refus de toute forme d'autorité, de hiérarchies, de délégations, d’approches de type top-down et de bureaucra­tie, ainsi que des modes d'organisation (organisations décentralisées fon­dées sur des groupes d'affinité agissant ensemble sur une base ad hoc) et leurs processus de décision (participation, démocratie directe, adoption des décisions par consensus).

Les mouvements actuels se sont également inspirés de l’action sociale des décennies précédentes, celle des années 1960 en faveur des droits civils aux États-Unis ainsi que des « Nouveaux mouvements sociaux » durant les années 1970-1980 — mouvement féministe, écologiste, antinucléaire, pacifiste ou antiraciste —, en particulier de leur aspiration à changer la société et les pratiques sociales tout en demeurant des contre-pouvoirs. L'influence sur les altermondialistes de pratiques d'ONG comme Greenpeace ou Act-Up, dont les actions particulièrement spectaculaires visent à prendre l'opinion à témoin de la gravité d'une situation suivant le principe du « name and shame » (littéralement : nommer et couvrir de honte), paraît également assez nette. Les groupes altermondialistes se sont inspirés des formes d'action et d'organisation de ces mouvements, mais également de leur approche post-matérialiste en rupture avec les revendications matérialistes et « classistes » des syndicats ouvriers traditionnels. En fait, en dénonçant les formes d'exclusion et les mises en cause des principes démocratiques, ils tendent à défendre à la fois la situation matérielle des exclus et des citoyens de façon plus globale et « post-matérielle », plutôt que celle de catégories sociales spécifiques comme les « prolétaires ».

 

3.      La distinction avec les mouvements ouvriers

 

L’altermondialisme se distingue non-seulement du modèle soviétique à l’échelle internationale, mais aussi sur le plan national au mouvement ouvrier traditionnel. Sans vouloir opposer radicalement le mouvement ouvrier et les nouveaux mouvements contestataires, il convient d’estimer leur originalité propre et leurs différences :

Ø       Alors que les mobilisations syndicales traditionnelles prennent en compte l’unique intérêt du groupe, les altermondialistes n’hésitent pas à mobiliser sur des situations de souffrance individuelle  (sans travail, sans papier, sans toit, victime du sida…). Cette exposition de soi parfois violente (grèves de la faim) est riche d’enseignement : Processus d’individualisation ; refus de la délégation ; mise en avant de la souffrance.

Ø       Alors que les revendications syndicales partent de la base vers leurs pairs délégués, on voit en revanche dans les mouvements au sein de l’altermondialisme, d’anciens responsables syndicaux (étrangers au problème social qu’ils dénoncent) devenir «des professionnels de la contestation » avec les risques de manipulation que cela comporte. Même si l’engagement militant d’anciens syndiqués ou responsables politiques de gauche est source de savoir-faire, leur légitimité est parfois remise en cause par les jeunes générations qui n’occupent pas de postes à responsabilité dans ces mouvements.

Ø       Alors que les syndicats traditionnels butent sur leur lourdeur bureaucratique, leurs luttes intestines ou leurs rivalités d’appareils, le pragmatisme des associations en revanche, les rend perméables à d’autres choix organisationnels ou d’autres modes d’action. Leur exercice de la démocratie directe, sans cadre juridique dûment établi, les met à l’abri de la pensée unique. En ce sens les altermondialistes serait une alternative à la crise de la représentation politique. Cependant, force est de constater que l’absence de formalisation laisse le champ libre aux personnes charismatiques ou « fortes gueules », au détriment du processus démocratique.

Ø       Alors que la pesanteur des structures et des intérêts personnels rend difficile l’établissement de passerelles intersyndicales, les MNS, plus ouverts, favorisent des engagements pluriels. Cependant, la nécessaire disponibilité des militants (absence de compensation financière), limitent les places de leaders aux catégories d’intellectuels (Education, Travail social, Communication) et produisent l’émergence d’une classe moyenne intellectuelle au détriment des jeunes. Cela explique aussi la présence d’autorités morales ou de personnalités du spectacle lors d’opérations médiatisées.

Mais le trait spécifique et original est la forte mobilisation d’ingénieurs, de médecins, de professeurs qui caractérisent par leur expertise, le fort capital social et culturel des altermondialistes. L’ensemble de ces nouvelles organisations fonctionne en effet sur un mode opératoire commun, en s’assurant de la compétence d’avocats, de juristes et d’économistes. Tous ces professionnels servent la contre-expertise destinée à s’opposer à la présentation scientifique du discours néo-libéral au sein des grandes institutions internationales. Agissant comme contre-pouvoir, organisés en réseau d’alerte, oeuvrant sur tous les terrains, ils établissent des rapports, élaborent des contre-argumentations, avancent des choix de société. Le travail des contre-experts est reconnu par toutes les institutions et confère une autorité aux revendications des altermondialistes.

Toutes ces personnes : contre-experts, intellectuels, hommes de loi, personnalités charismatiques politiques ou artistiques, amplifient l’importance des actions par leurs interventions dans la presse écrite et télévisuelle. Avec les pétitions, la rédaction de manifestes, la publication des rapports des contre-experts, la parution de revues militantes (Multitudes, Vacarme, Mouvement…) et l’engagement aux côtés de journaux anti-mondialistes (Politis, Charlie Hebdo…), les contestataires s’emparent de tous les supports de communication et profitent de leur médiatisation grandissante.

 

B.    Originalité dans le mode d’action

 

Les idées des altermondialistes ne peuvent être imposées par une révolution.  Donc les associations proposent de fonder des îlots appelés à se répandre par le futur. La nouveauté de ces initiaitives est frappante. Grâce à une révolution de velours, les altermondialistes veulent changer le monde sans prendre le pouvoir en s’appuyant sur les écoles marxistes et anarchistes. Cependant ce mouvement se différencie largement de toutes luttes des classes et prône son originalité dans la prise de pouvoir.

 

1.      Les actions spectaculaires

 

Deux lignes d’action d’un caractère diamétralement opposé se distinguent. Par souci d’interpeller l’opinion publique, le choix d’actions spectaculaires « à forte audience » s’est vite imposé. Le processus « coup de poing » dont le mode oratoire est bien cadré, donne cependant lieu à des interprétations différentes suivant que les participants espèrent tirer bénéfice immédiat de l’opération, et ce fut le cas pour les « sans-logis » et les « sans-papier » ; ou qu’ils franchissent allègrement le pas de la légalité comme ce fut le cas pour le démontage du Mc Donald‘s de Millau ou la destruction d’un champ d’OGM. Dans le premier cas, par souci de mettre sur le devant de la scène la souffrance des démunis, même si la limite de la légalité est atteinte, leur situation extrême nous renvoie à une injustice telle, que la réparation s’impose aux pouvoirs publics. Dans l’autre cas, la provocation est patente, les cibles sont des multinationales, le mobile est la dénonciation des risques de santé publique.

Eloignées des actions syndicales conventionnelles, les modalités opératoires méritent l’attention : préparation minutieuse, décloisonnement d’informations, destination tenue secrète jusqu’au jour J, action rapide en petits commandos… Elles rappellent les pratiques anarchistes. Cette résurgence anarchique se retrouve, du reste parfois dans des discours très stéréotypés et utopistes[3]. Certains ex-maoïstes ou ex-trotskistes noyautent des groupes de manifestants et les engagent dans des actions de type guérilla. Ainsi est apparu le « Black Bloc » qui recherche la violence en marge des manifestations anti-mondialisation. La dynamique de l’action entraîne souvent des débordements non contrôlés qui jettent le discrédit sur l’intégrité des mouvements. A cette dérive de violences, s’opposent des actions pacifistes largement inspirées de Martin Luther King : « l’action non violente ». Elles sensibilisent l’opinion publique par des actions spectaculaires et inédites : sit-in, chaînes humaines, marches…

 

2.      L’altermondialisme à l’ombre du drapeau noir

 

L’altermondialisme même s’il s’est inspiré des modes de fonctionnement de la mouvance anarchiste n’en reste pas moins méfiant et distant malgré quelque rapprochement qu’aucun groupe contestataire n’avait tenté auparavant.

Déjà, l'anarchiste français Maurice Joyeux admettait que les organisations anarchistes françaises, dont la FA[4], n'avaient eu que peu d'influence sur les événements de Mai 1968 qu'elles n'avaient pas su anticiper. Ce décalage entre l'anarchie politique et sociale d'une part, et l'anarchie autonome de l'autre, s'est reproduit en France au début du mouvement altermondialiste et s'explique par l'histoire des organisations anarchistes, qui au fil des années ont développé des routines de pensée et d'action. Les organisations anarchistes ont appris à penser leurs tactiques et stratégies en fonction d'autres organisations, anarchistes ou non, comme les groupes trotskistes, auxquels elles se sont souvent comparées et confrontées dans la rue et à l'occasion de leurs campagnes de mobilisation. Or les vagues de l'anarchisme autonome liées au mouvement altermondialiste ne cadrent pas tout à fait avec les grilles d'analyse des organisations politiques et sociales anarchistes. .

Certes, les anarchistes ont été présents lors des grèves de décembre 1995, présentées par Le Monde dans son édition du 7 décembre comme l'acte de naissance du mouvement contre la mondialisation en France, et lors des manifestations contre le G7 à Lyon en 1996. Cette présence s'expliquait aisément, puisque l'anarchisme a traditionnellement pris parti pour les grévistes et contre l'impérialisme économique et politique du G7. Il y a toutefois déjà eu, à l'occasion de ce sommet du G7, des tensions entre les partisans des organisations anarchistes politiques et sociales et ceux de l'anarchisme autonome, qui s'identifiaient par exemple au mouvement des squats, tout particulièrement à propos des choix tactiques et du recours à la force pendant une manifestation. En France, les organi­sations anarchistes ont, par la suite, entretenues un rapport distant avec le mouvement altermondialiste en phase de constitution, parce qu'il fut régulièrement associé à ATTAC après sa création, en 1998. Les initiateurs d'ATTAC[5] ont été et sont toujours dénoncés par les organisations anarchistes pour leur réformisme. La CNT[6] se définirait comme « anticapitaliste » et elle considère que la mondialisation est la conséquence du capitalisme. Cela dit, pour les anarchistes, des groupes comme ATTAC cherchent simplement à aménager le capitalisme. Les stratèges d'ATTAC avaient effectivement développé un  argumentaire rejetant toutes références à la lutte de classes ou à la révolution, et justifiant à la fois l'interventionnisme d'État et la participation citoyenne par le biais d'associations. Cette prédominance de l’Etat ne pouvait que susciter la méfiance des organisations anarchistes envers ATTAC en particulier et le mouvement altermondialiste en général.

 

3.      Les médias activistes

 

Outre les leçons tirées de l’école anarchiste et des actions spectaculaires, des entités hétérogènes[7] permettent la coordination du mouvement altermondialiste mais aussi l’accès à une nouvelle forme d’information. Ces entités sont l’une des spécificités du mouvement des mouvements. Dès les années 90, les militants ont mis l’innovation technologique au service de leur cause. L’usage militant d’Internet, qualifié de « hacktivisme » (synthèse de hacker et d’activisme), a considérablement augmenté les capacités d’information et de communication interactionnelle des mouvements.

En effet, l’opportunité de transmission d’informations par les réseaux pallie le manque de moyens des militants, et leur confère une capacité de réaction en temps réel. L’universalité du paysage virtuel favorise le désenclavement et la globalisation des luttes. La chasse aux informations, l’« espionnage de la toile » et leur répercussion immédiate enrichit le registre des argumentaires. Se sentant à l’abri de poursuites, les hackers s’attaquent aux sites officiels en opérant des détournements ou des saturations par envois de mails et font de la « guérilla cybernétique », une force de dissuasion.

Compte tenu du fonctionnement éclaté de ces organisations, l’outil informatique fédère les énergies inter-groupes, favorise les débats internes et garantit le volet démocratique, par l’accès individualisé. Cette capacité à relayer par les réseaux alternatifs, d’une manière plus efficiente a conduit l’altermondialisme à construire un collectif international dont l’objectif est double : d’une part appuyer toutes les initiatives contestataires, et d’autre part instituer des bases de données pour coordonner et organiser les grands mouvements.

Mais à terme, pourrait émerger un autre objectif, en raison du potentiel subversif de l’outil informatique, celui de la politisation de la technique. Au delà du vivier d’informations recueillies et transmises, pour sa capacité à saisir l’opinion publique mondiale, le cyberactivisme s’inscrit dans une stratégie de contre-pouvoir. Surfant sur tous les réseaux toilés, du Mouvement des sans-terre brésiliens (Via Campesina) à l’Assemblée des Pauvres Thaïlandais, la dynamique de la transnationalisation opère sur les critères des problèmes universels : le développement durable, la biodiversité, le commerce équitable… Pour que ces mouvements, que l’on pourrait qualifier d’hyper-activisme contestataire, gagnent en crédibilité dans la lutte contre le néolibéralisme, à laquelle s’ajoute la thématique récurrente de lutte pour la paix dans le monde et contre le racisme, l’organisation d’épisodes transnationaux périodiques est impérative. Au service des alter-mondialistes, l’outil informatique ouvre le champ de l’alternance politico-économique.


 

           II.      Les multiples limites du mouvement altermondialiste

 

Malgré un essor particulièrement rapide, le mouvement des mouvements fait  face à des dérives de violence physique et verbale, des déficits et des besoins qui ne peuvent pas être résolus à court terme. Toutes ces limites prouvent que l’originalité du mouvement altermondialiste n’est pas forcément positive et le fait d’innover amène obligatoirement à trouver des solutions sans s’appuyer sur l’exemple du passé.

 

A.     Les dérives doivent être contenues

 

La violence visible lors des manifestations de Gênes a provoqué un profond discrédit de la société civile envers le mouvement. Même si les appels au calme ont largement été entendus, les mouvements altermondialistes revendiquent la désobéissance civile non-violente. L’autre discrédit vient des volontés extrémistes d’un mouvement facile à infiltrer par sa diversité.

1.      La désobéissance civile

 

L’altermondialisme renoue avec les formes violentes ou non de la désobéissance civile. Cependant comment justifier une désobéissance souvent mal vue par la société civile ? Pour légitimer cette résistance il faut étudier dans quelles circonstances elle est justifiée.

Le premier point concerne les injustices qui peuvent donner légitimement lieu à la désobéissance civile. Or, si l'on pense qu'une telle désobéissance est un acte politique s'adressant au sens de la justice de la communauté, il semble alors raisonnable de n'y recourir que dans les cas d'injustice majeure et évidente (le principe de la liberté égale pour tous et  celui de la juste égalité des chances). Il n’est pas toujours facile de dire si ces principes sont respectés. Cependant, ils imposent certaines exigences strictes que les institutions doivent exprimer de façon visible. Ainsi, lorsque des menaces écologiques graves ne sont pas dénoncées, quand des sans-abris vivent dans des conditions insalubres, quand certains groupes sociaux sont l'objet d'une répression et que d'autres ne peuvent avoir accès à certaines possibilités, tout le monde peut constater ces injustices. Elles font publiquement partie de la pratique sociale, même si ce n'est pas inscrit dans son organisation.  Il n'est pas besoin d'un examen solide des effets institutionnels pour établir la réalité de ces abus.

Il y a une seconde condition pour la désobéissance civile. Nous pouvons supposer qu'il a déjà été fait appel, de bonne foi, à la majorité politique et constater cet échec. Les moyens légaux de remédier à la situation se sont révélés sans effet. Ainsi, par exemple, les partis politiques existants sont restés indifférents aux revendications de la minorité ou bien n'ont montré aucun désir de les prendre en considération (l’exemple des sans-papiers). Tous les efforts pour faire abroger les lois ont été ignorés et les protestations et les manifestations légales n'ont eu aucun succès. La désobéissance civile étant un dernier recours, nous devrions être sûrs qu'elle est nécessaire. De toute façon, les démarches normales doivent être répétées; la liberté d'expression est toujours possible. Mais si les actions passées ont montré que la majorité ne pouvait pas changer ou était apathique, les nouvelles tentatives laissent penser qu’elles seront infructueuses. C’est la seconde condition pour justifier la désobéissance civile.

Les deux conditions précédentes ne suffisent, en général, pas toujours à justifier la désobéissance civile et impliquent une troisième condition. Dans quelques circonstances, le devoir naturel de justice peut exiger une certaine retenue. Si une minorité recourt à juste titre à la désobéissance civile, alors toute autre minorité peut agir ainsi dans des circonstances semblables si elle a souffert pendant aussi longtemps du même degré d'injustice. Il est concevable que plusieurs groupes aient des raisons aussi fondées de recourir à la désobéissance civile, mais cela entraînerait des désordres considérables, risquant de nuire au fonctionnement d'une juste constitution. Il y a donc une limite à l'utilisation de la désobéissance civile pour qu'elle ne nuise pas au respect de la loi et de la constitution. D'autre part, le public a une capacité de compréhension limitée pour des contestations de ce genre ; l'appel lancé par des groupes de désobéissance civile peut être déformé et leur intention de toucher le sens de la justice  peut être perdue de vue. Pour l'une ou l'autre de ces raisons, l'efficacité de la désobéissance civile comme forme de protestation diminue à partir d'un certain point.  Les mouvements altermondialistes qui pensent à son utilisation devraient réfléchir à ces contraintes.

 

2.      Les attirances extrémistes

 

La dangereuse dérive vers les extrêmes (gauche et droite) et l’alliance d’une partie du mouvement avec les islamistes doivent être analysées et nuancées, car les médias ont tendance à déformer la réalité à ce sujet.

Pour montrer l'esprit d'intolérance souvent perçue comme liée à l'altermondialisme, prenons un exemple représentatif, à savoir le déchaînement d’incompréhension lors de la troisième conférence mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance qui s’est déroulée à Durban le 31 août 2001. Sous l'influence d’ONG du Sud, arabe notamment, la déclaration finale du forum a été extrêmement controversée, tant dans son contenu que par son processus d'élaboration. Ainsi la déclaration du forum des ONG qualifiait d'Israël d’« État raciste », l'accusait de « crimes contre l'humanité », de « génocide » et de « nettoyage ethnique », et parlait à son propos de « nouvelle forme d'apartheid ». Un certain nombre d'ONG ont également réclamé de la part des pays occidentaux un droit à la réparation pour les victimes de la traite des noirs, de l'esclavage et du colonialisme. La partie de la déclaration consacrée à la mondialisation apparaît tout aussi radicale : « la mondialisation n'est que le prolongement du contrôle colonial et impérialiste. Elle est essentiellement raciste et antidémocratique. La richesse et le pouvoir issus de la mondialisation sont concentrés dans les mains d'une élite mondiale globale ; ils sont naturellement liés au racisme et au castéisme, y compris le racisme environnemental et ils engendrent une autre forme de violence, la militarisation et la nucléarisation des pays et des villes. »

Les groupes impliqués étaient loin d'être tous altermondialistes au sens strict du terme. Mais une partie de l'altermondialisme notamment incarné par le mouvement Jubilé Sud développe des points de vue assez similaires.

L'autre grande forme d'intolérance dont la mouvance d'altermondialiste est souvent accusée, est l'antisémitisme. Ainsi Roger Cukierman[8] dénonce une alliance rouge, en faisant référence à une entente objective contre Israël de l'extrême gauche, de l'extrême droite et les intégristes musulmans. Ce point de vue est partagé par un certain nombre d'intellectuels français (Finkielkraut et Taguieff par exemple), ils tendent à mettre en relation altermondialisme et nouvel antisémitisme. Quatre accusations ont été formulées à l'encontre du mouvement altermondialiste en matière d'antisémitisme :

v                         les slogans entendus ou affichés lors de manifestations altermondialistes tels que : « les sionistes et les fascistes sont des terroristes », « holocauste palestinien, où est l'Europe ? »

v                         l’utilisation de principe de libres publications sur certains sites Internet alternatifs comme Indymédia.org pour diffuser des textes de nature antisémite. Certains articles de tribune libre s'intitulent par exemple « l'islam aux phobies juives, le plus violent de toutes » où l'on pouvait y voir :      « pourquoi est-ce que je haie l'Amérique de façon si absolue, si profonde et, effectivement si juste : pour moi en tant que palestinien, elle représente ce que l'Allemagne nazie représentait pour les juifs ». Ou encore un titre évocateur traduit de l'anglais « les terroristes Sionazis - les seuls terroristes »

v                         ATTAC Allemagne est le troisième sujet de reproche. Cette association a diffusé une brochure ambiguë de l'image bien connue de l'oncle Sam qui pourrait faire penser aux représentations traditionnelles des juifs caricaturés à la manière des journaux allemands antisémites des années 1920-1930. Certains reprochent également à ATTAC Allemagne un certain laisser-faire face à la participation des néonazis à ses manifestations. Ces accusations ont amené l'association à produire une mise au point par la publication d'un texte, qui fait état des différentes accusations portées contre ATTAC. L'association reconnaît qu'il est évident que ces événements doivent être clarifiés publiquement, qu'il ne peut être question d'une quelconque coopération avec les éléments d’extrême-droite.  Elle a affirmé à cette occasion son attachement à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et le nationalisme.

v                         La présence de Tariq Ramadan au Forum Social Européen organisé en France au mois de novembre 2003 qui a diffusé  un texte extrêmement controversé, notamment dénoncé par André Glucksmann ou Bernard Henri Lévy en raison de son ce contenu qualifié d'antisémite.

 

Sur ce dernier point, ATTAC-France a  publié un communiqué visant quelque peu à clarifier les relations que l'association entretient avec Tariq Ramadan. Cela n'épuise pas bien évidemment la question des liens entre altermondialistes et organisations musulmanes radi­cales. Cependant, compte tenu de la position centrale d'ATTAC dans la mouvance altermondialiste française et même internatio­nale, ceci donne tout de même une bonne indication de la nature des liens supposés entre ces différents groupes. Ce communiqué fait état de rencontres tendues entre Tariq Ramadan et des res­ponsables d'ATTAC, ATTAC « s'interrogeant sérieusement sur la nature et la portée de l'engagement de Tariq Ramadan et de ses amis, en tant que musulmans [...] dans le mouvement altermon­dialiste ». Ces relations tendues sont confirmées par les tribunes publiées dans Politis par Tariq Ramadan en juin 2003 et par Bernard Cassen, sous forme de réponse au moins de Juillet.

A noter que les altermondialistes ont exprimé le souhait d'élargir leur mouvement à des couches popu­laires, en particulier auprès des jeunes issus de l'immigration. Ils s'appuient notamment sur des groupes laïcs comme le Mouve­ment de l'Immigration et des Banlieues (MIB), qui figurait parmi les organisateurs de Larzac 2003. L'implication de Tariq Ramadan dans la mouvance fait certainement partie de cette entreprise d'élargissement de l'assise sociale de l'altermon­dialisme. Malgré tout, il est difficile d'affirmer qu'il s'agirait là du symptôme d'un axe « rouge-vert » anti-américain et anti-Israël. Des dérives, attestées par les faits cités ici existent donc bien. Elles semblent être notamment la conséquence d'un mode d'organisation en réseau « souple » visant à respecter la diversité de l'ensemble des acteurs et leur libre expression, et qui peut de fait accueillir des éléments indésirables. Les difficultés rencontrées par Indymedia et son principe de « publication ouverte » en attestent, tout comme la présence au sein des manifestations ou des forums sociaux de groupuscules au discours souvent radical. Elles sont également la rançon du succès de l'altermondialisme qui attire à lui des groupes ne partageant pas ses valeurs et qui cherchent à bénéfi­cier de sa dynamique ou à la détourner à leur propre profit. C'est le cas de groupes d'extrême droite et peut-être d'organisations musulmanes.

Depuis le double tournant de Gênes et des attentats outre­-Atlantique, les mouvements altermondialistes ne paraissent plus vraiment être perçus comme des facteurs de risque en termes de sécurité (violence, voire terrorisme). En revanche, les accusations faisant de l'altermondialisme l'un des ferments d'une « nouvelle judéophobie » pourraient conduire à gravement le discréditer et contribuer à renforcer le déficit de crédibilité dont souffre la mouvance aux yeux de l'opinion et a fortiori aux yeux des gou­vernements et de nombreux mouvements politiques. Toutes ces dérives engendrent un profond discrédit du mouvement au sein d’une grande partie de la population mondiale.

 

 

B.    Des échecs plus ou moins flagrants

1.     La démocratie participative à Porto Alegre : le rôle indispensable des hommes politiques

 

A Porto Alegre, capitale de l’Etat de Rio Grande do Sul, le cours de l’histoire a changé dans ce domaine.  En 1989, la municipalité élue l’année précédente créa un système innovant et révolutionnaire de formulation et d’accompagnement du budget municipal, appelé budget participatif. C’était la pièce maîtresse d’une série de mesures visant à créer ou à renforcer des structures de participation pour la gestion publique du budget  municipal, et pour l’élection des directeurs et des conseillers éducatifs dans le réseau des établissements scolaires municipaux. Dans le budget participatif, ce ne sont pas les techniciens ou les dirigeants qui décident : c’est la population elle-même qui, au travers d’un mécanisme maintenant bien rodé de débats de consultations et de décisions, définit le montant des recettes et des engagements financiers, décide où seront effectués les investissements et selon quelles priorités.

Contrairement à ce que voudraient laisser croire certains technocrates, la participation populaire a favorisé l’efficacité de la dépense publique, et les projets décidés ont entraîné des investissements de plus de 700 millions de dollars. Selon les années, ces investissements ont représenté entre 15 % et 25 % des rentrées fiscales, le reste étant utilisé pour les salaires des fonctionnaires et l’entretien de l’administration. Au fil de la décennie écoulée, ce sont les travaux d’assainissement qui ont été prioritairement retenus. Aujourd’hui, pratiquement tous les foyers ont accès à l’eau potable et, de 1989 à 1997, la fraction de la population bénéficiant du tout-à-l’égout est passée de 46 % à 74 %. Des progrès comparables ont été enregistrés dans l’éclairage public, la voirie, le logement, la santé et l’éducation.

Un rapide bilan du budget participatif ne peut cependant pas se résumer à des pourcentages. Il est tout aussi important d’avoir montré que la gestion démocratique et transparente des ressources est le meilleur moyen d’éviter la corruption et les malversations. De même, la preuve a été apportée que les mécanismes pratiques de participation - même s’ils ne touchent encore qu’une petite partie de la population - et l’engagement des autorités municipales à faire ce que les habitants ont décidé, jouent un rôle fondamental pour briser les barrières bureaucratiques entre la société et l’Etat, et pour construire une citoyenneté active et mobilisée.

Le système n’est ni parfait ni achévé. Bien au contraire, il pose des problèmes qui appellent une attention constante et exigent une évaluation et des améliorations permanentes. Même si, dans sa courte histoire, il a acquis le statut de référence nationale et internationale, le budget participatif ne saurait être transposé de manière automatique à un autre modèle. Il reste qu’à Porto Alegre les habitants sont au fait des affaires publiques, qu’ils décident sur elles, devenant ainsi chaque jour davantage des citoyens informés. Mais les propositions alternatives restent difficiles à mettre en œuvre sans intervention politique du gouvernement. Cet exemple de la démocratie participative à Porto Alegre est le plus flagrant ; sans une intervention décisive de la municipalité le projet ne serait jamais né.

 

2.      L’altermondialisme confronté à ses limites

 

Le triple déficit de l’altermondialisme (déficit de crédibilité, globalité et  popularité) montre les limites réelle d’un mouvement encore jeune qui doit donc se restructurer afin de combler ces manques évidents.

 

a.   Déficit de crédibilité

 

Peu de responsables politiques, économiques ou internationaux voient les altermondialistes comme porteurs d'un projet alternatif crédible. La « réussite » de leurs espaces autonomes et de leur travail de changement de la société par le bas et l'éducation populaire suffira-t-il à les rendre plus crédibles ? On peut sérieuse­ment en douter.

 

b.   Déficit de globalité

 

Même si les groupes protestataires tentent d'élargir leur mou­vement, l'altermondialisme reste un phénomène relativement concentré sur le plan géographique. Les altermondialistes tendent à s'enorgueillir du caractère global de leur mouvement notamment à travers l'évaluation du nombre de délégations étrangères présentes lors des forums sociaux — entre 120 et 130 pays représentés pour les FSM. Cependant, le caractère global de l'altermondialisme est très relatif.

Au total plus de 80 % des « sommets parallèles » aux réunions officielles mis en place par les organisations de la société civile sont organisés en Europe (32 %), en Amérique du Nord (12 %) et en Amérique latine (38 %). L'Afrique et l'Asie-Océanie, avec 9 %, sont beau­coup moins concernées. Même si ces sommets parallèles n'impli­quent pas uniquement des altermondialistes, d'autres données concernant des groupes altermondialistes au sens strict confir­ment cette tendance à la concentration. Ainsi, parallèlement aux manifestations à Seattle de novembre-décembre 1999, des formes de protestation se sont déployées dans le monde entier. Or, sur un total de 82 manifestations répertoriées, un tiers se sont déroulées aux Etats-Unis, 49 % dans d'autres pays du Nord et 18 % dans un pays du Sud. Quatre pays concen­trent à eux seuls les trois quart du total de ces manifestations : États-Unis, France, Inde et Royaume-Uni.

Il existe des inégalités de ressources matérielles entre les organisations des pays du Nord et celles du Sud. On ne comptait, par exemple, que 500 Africains au FSM de Mumbai en 2004. Cet écart en termes de res­sources économiques des militants du Sud vis-à­-vis des ressources du Nord ont été significatifs, par exemple, pour la participation des Marocains aux FSM. Les contraintes matérielles font que ce sont plutôt les groupes et les militants des pays du Nord qui ont les moyens de se déplacer et de participer aux principales rencontres. Avant le FSM de Mumbai, ATTAC reconnaissait ainsi que les forums se sont sur­tout développés jusqu'ici sur un axe Europe-Amérique latine, rejoint ensuite par l'Amérique du Nord, avec moins de représentants des mouvements d'Afrique, du Proche­ Orient et d'Asie.

Une autre tendance notable est la forte présence latino-amé­ricaine et européenne de l'altermondialisme. Les trois premiers FSM ont été organisés au Brésil et ont principalement réunis des Latino-américains, à l'exception des groupes français et italiens qui ont été les éléments étrangers les plus représentés lors des dif­férents forums de Porto Alegre. À Mumbai, les Français étaient également, avec les Allemands cette fois, les étrangers les plus nombreux. Enfin, même si des forums sociaux sont organisés un peu partout dans le monde, la participation y est beaucoup plus faible qu'en Europe ou en Amérique latine. Alors que le Forum social européen réunissait quelque  50 000 personnes en France en 2003, le Forum Social Asiatique organisé en Inde au mois de janvier de la même année n'a regroupé que 20 à 25 000 participants, ce qui est ce qui est peu par rapport a la population.

 

c.   Déficit de popularité

 

II convient tout d'abord de signaler que les enquêtes d'opinion internationales n'indiquent pas un rejet de la mondialisation, notamment dans les pays du Sud. Elles révèlent plutôt l'existence d'une certaine indifférence face à ce phéno­mène, en raison du nombre élevé de personnes ne se prononçant pas sur ce thème. Ces mêmes enquêtes ne font pas apparaître non plus un soutien envers les altermondialistes. Ils font davantage l'objet d'indifférence et les points de vue néga­tifs l’emporte sur les points de vue positifs, surtout dans les pays du Sud, d'Europe de l'Est et aux États-Unis. En définitive, il faut admettre que contrairement à certaines idées reçues, l'idée d'un rejet franc et massif de la mondialisation ne fait pas l’objet analyse sérieuse. À ce jour, aucun gouver­nement  est arrivé au pouvoir avec un programme antimondialiste.

En outre, la composition et les soutiens sociaux des altermon­dialistes ne semblent pas vraiment populaires, ainsi que l'ont montré diverses enquêtes menées auprès de militants d'organisa­tions comme ATTAC. De nombreuses données existent à propos d'ATTAC-France, qui est certainement l'une des organisations les plus représentatives de la mouvance altermon­dialiste. Le nombre d'employés et surtout d'ouvriers ou de chômeurs est relativement faible parmi les membres de l'association, tandis que celui des cadres et des pro­fessions intermédiaires est très important. Ces derniers représenteraient 55,5 % selon l'en­quête interne d'ATTAC. Bernard Cassen admettait lui-même que l'association n’était pas enracinée au sein « des catégories ouvrières ou plus largement au sein des catégories populaires ». Il faut cependant reconnaître que la composition sociale d'un groupe comme ATTAC n’est pas une exception. En effet, des profes­sions intermédiaires et des employés, des cadres et professions libérales intellectuelles supérieures prédominent dans la compo­sition sociale des associations. Il y a surreprésentation des professions libérales et des professeurs. Enfin, il faut reconnaître qu'à Porto Alegre, les mouve­ments étaient représentés par leurs responsables, et non par leurs militants de base.

En réalité, les catégories les plus exposées à la mondialisation ne soutiennent pas les mouve­ments altermondialistes. Ils sont très fortement concurrencés par d'autres mouvements, en particulier les partis politiques de la droite radicale. Les populations en situation de précarité plus affectées que d'autres par des conséquences de la mondialisation ne soutiennent pas forcément les altermondialistes. Leur crainte s'exprime plutôt par une abstention et un soutien à l'extrême droite. L'étude de la Commission européenne indique que les ouvriers et les personnes les moins éduquées sont une majorité à ne pas faire confiance aux mouvements altermondialistes. On peut même noter que la confiance envers ces derniers tend à augmenter avec le niveau de qualification des personnes interrogées, mesuré par le nombre d'années d'études. En fait, on peut affirmer que l'exposition sociale face aux conséquences de la mondialisation n'a pas d’effet sur la participation à un mouvement altermondialiste. C'est la raison pour laquelle l'élargissement social de l'altermondialisrne est devenu une priorité de la mouvance. Le FSM de Mumbai avait aussi cet objectif en ouvrant le forum à des groupes représentant des catégories parti­culièrement défavorisées, comme les intouchables ou les prosti­tuées. La politique d'un groupe comme ATTAC est désormais d'élargir son action aux milieux populaires en s'adres­sant directement à eux et en orientant toutes ses campagnes en direc­tion de ces populations. On peut même affirmer que l'objectif principal des altermondialistes en Europe est de reconquérir les catégories défavorisées attirés par l’extrême droite car se sont les plus exposées aux effets de la mondialisation.

Il s'agit là d'une différence notable avec les mouvements de contestation passés, les mouvements ouvriers, qui s'appuyaient alors sur ceux qui souffraient consé­quences néfastes de l'économie de marché. Aujourd'hui, ce sont plutôt les mouvements d'extrême droite qui recueillent les angoisses des catégories les plus directe­ment affectées par le marché. La percée du parti de Jôrg Haider en Autriche en octobre 1999 se produit, en effet, seulement quelques semaines avant les manifestations de Seattle.

 

C.    Le paradoxe altermondialiste

 

Le plus grand défi pour la mouvance altermondialiste est de définir une alternative globale au libéralisme après l'échec de l'expérience soviétique, tout en évitant de tomber dans les ornières passées. Même si, comme on l'a vu, elle a largement rompu avec les pratiques révolutionnaires du passé, elle n'en est pas moins dans une sorte d'impasse.

 

1.      Un l’élargissement vers la paralysie…

 

Le rejet de tout modèle centralisateur et hiérarchique autour d'une avant-garde a conduit la mouvance à respecter la diversité de ses composantes par un consensus et un fonctionnement en réseau. Cela l'a égale­ment amené à éliminer toutes les questions qui ne font pas l'objet d'un consensus. Mais, concrètement, cela rend impossible toute tentative de définition d'un accord commun sur une alternative ou d'une position colective concernant le « débou­ché politique » de l'altermondialisme, d'autant que l'élargisse­ment géographique et social renforce cette diversité. La polémique sur le « consensus de Porto Alegre » l’affirme, comme celle d’un projet avorté de liste 100% altermondialistes lors de la campagne européenne de juin 2004 en France.

Plus le mouvement s'élargit, plus il devient difficile d'élaborer une stratégie qui soit commune à tous, plus le respect de la diversité peut aboutir à la paralysie ou, au contraire, plus la tentation est forte de dépasser les raisons d'efficacité avec le risque possible d'éclatement. Il s'agit là de l'une des contradictions majeures de la mouvance. Celle-ci a besoin de s'élargir si elle souhaite construire un rapport de force favorable et gagner les majorités. A partir du moment où le mouvement n'a pas de « direction », cela ne peut conduire effectivement qu'à une sorte de paralysie. La mise en cause de cette diversité par la récupé­ration de la mouvance à l'instigation d'un groupe altermondialiste, ou encore la constitution d'un « noyau dur » en son sein pourraient conduire à son éclatement. Par ailleurs, comme on l'a vu à propos du site Indymedia, d'ATTAC en Pologne ou en Allemagne, une struc­turation éclatée de la mouvance peut conduire à certaines dérives que les alter­mondialistes ne pourraient contenir.

 

2.      …ou un approfondissement qui risque d’imploser

 

Le refus de se transformer en partis politiques ou de recourir à la violence armée au nom d'une logique de contre-pouvoir peut conduire à de grandes déceptions. Les idées altermon­dialistes peuvent certes être récupérées, mais surtout être détour­nées de leur sens originel à des fins électorales ou de pure logique marketing pour les entreprises, sans réel effet sur la mondialisation néolibérale actuelle. Pour s'en convaincre, leurs réactions sur la question de la dette en faveur des pays pauvres très endettés ou de l'accès aux médicaments et la santé publique en novembre 2001, adoptée lors de la conférence ministérielle de l'OMC de Doha et complétée par l'accord du 30 août 2003 en est un exemple flagrant.

Les altermondialistes souhaitent plutôt créer des espaces alter­natifs à une échelle plus réduite qui feraient progressivement tâche d'huile en raison de leur aura. Ils ont, en effet, renoncé à toute expérimentation de leurs idées à une échelle nationale, en particulier suite à leurs désillusions face à l'expérience Lula au Brésil. Celui-ci tente davan­tage de mettre en oeuvre une « troisième voie», en combinant rigueur économique et préoccupations sociales, dont le programme de lutte contre la malnutrition « Faim zéro » constitue l'exemple le plus significatif, qu'un « programme » altermondialiste à proprement parler. Mais rien n’indique que leurs idées puissent devenir majoritaires, car la composition sociale des mouvements est loin d’être populaire.

 


 

 

Conclusion Générale

 

L’altermondialisme, qui tend à se transformer quelque peu en mouvement « attrape-tout », peut malgré tout se définir comme une mouvance d'organisations de la société civile rejetant la mondialisation dans sa forme « néolibérale » actuelle et aspirant à une « autre mondialisation ». Ce mouvement des mouvements vaste et sans consensus intervient en rupture avec les mouvements ouvriers traditionnellement centralisé et hiérarchisés.

 

Ces mouvements ne sont pas révolutionnaires au sens marxiste-­léniniste du terme. Ils ne cherchent pas non plus à prendre le pouvoir. Ils aspirent plutôt à changer la société par la création d'espaces alternatifs. Ils entendent également transformer le système économique glo­bal en vue d'instaurer une « autre mondialisation ». Ce modèle se différentie largement de la révolution prolétaire soviétique. L’altermondialisme a ainsi tiré les leçons de l’échec du communisme et se distingue maintenant par son originalité et c’est grâce a celle-ci que ce mouvement contestataire global prétend désormais être le mouvement protestataire du XXIème siècle.

 

Néanmoins les mouvements altermondialistes sont souvent perçus comme des mouvements violents et nourrissant un nouvel antisémitisme. L'analyse des faits indique qu'il s'agit de dérives plutôt marginales. Elles peuvent néanmoins conduire à grave­ment nuire à leur crédibilité. Cependant toutes ces limites s’expliquent principalement par l’extrême diversité des mouvements au sein de l’altermondialiste, ainsi les militants ne peuvent contrôler la totalité des dérives violentes (morales, verbales ou physiques). Faut-il en conclure que l'altermondialisme est une simple résistance et une réaction momentanée au triomphe du libéralisme économique et poli­tique, ou bien est-il un mouvement durable ?



[1] Nouvelles technologies de l’information et de la communication

[2] Tiré de la Charte des principes du FSM

[3] Les relations entre l’altermondialisme et les anarchistes seront développées plus tard

[4] Fédération anarchiste

[5] Dont des militants trotskistes et des intellectuels groupés autour du journal Le Monde diplomatique

[6] La Confédération national du travail est un syndicat anarchiste revendiquant un projet communiste libertaire.

[7] Tel que des médias alternatifs, des associations de démocratisation de l’information, les « hacktivistes », des  collectifs de militants de l’Internet citoyens ou encore des sites Internet libres (Indymédia).

[8] Président du conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF)