Introduction
« Voter est un droit, c’est
aussi un devoir civique ». Tels sont les mots inscrits sur
la carte
électorale française, que tout citoyen pourrait ou
devrait avoir en sa
possession. Or, aujourd’hui, on assiste à un
phénomène croissant de
non-participation électorale : le phénomène
dit d’abstentionnisme
électoral. On obtient la référence de ce nombre
d’électeurs n’ayant pas
participé au vote lors d’une élection par la
différence entre les inscrits et
les votants. L’abstention est de ce fait
sous-évaluée.
Elle l'est d'autant plus que le taux de non-inscription semble
s'être lui-même
élevé. Dans les années 1980 en France, on
considérait qu'environ 10 % de
la population en âge de voter était absente des listes
électorales. À en croire
les estimations officielles, leur part s'élève maintenant
à 15 %. Ainsi,
pour les élections municipales de 2001, la participation
officielle (par
rapport aux inscrits) s'élevait à 67,2 % mais la
participation effective,
par rapport aux électeurs potentiels, à environ 57 %.
On
peut noter diverses formes d’abstentionnisme, au-delà des
calculs parfois un
peu simplistes : une abstention volontaire ou forcée par
exemple. Il faut
en effet faire la remarque que les taux d’abstention ne tiennent
pas compte de
cela, et le caractère inéluctable de l’abstention
dans certains cas fausse
quelque peu les données chiffrées et les explications
données à ces divers
taux. Car l’électeur peut, pour diverses raisons,
s’abstenir de voter bien
malgré lui : selon la date de l’élection, sa
propre situation géographique
à ce moment-là, etc. Le taux d’abstention peut
également connaître des
variations importantes suivant l’intérêt apparent de
l’élection proposée. On
pourra noter une plus grande participation dans des élections
mobilisatrices,
comme les élections présidentielles, ou
législatives, que par exemple pour des
élections locales ou européennes, ou encore pour des
référendums. De façon
générale, on ne peut pas donner d’indications
chiffrées de l’évolution de
l’abstentionnisme, car elle dépend de
l’élection en jeu, et de nombreux
facteurs.
Par exemple, de 1988 à 2002, en France,
on
peut noter les taux d’abstention suivants, selon la
catégorie d’élection :
|
Élection |
Année |
Taux
d’abstention |
|
Présidentielle |
1988 |
17,9
% |
|
|
1995 |
20,5
% |
|
|
2002 |
24,3
% |
|
Législatives |
1993 |
30,7
% |
|
|
1997 |
31,5
% |
|
|
2002 |
37,6
% |
|
Régionales |
1992 |
31,2
% |
|
|
1998 |
41,9
% |
|
Cantonales |
1994 |
39,6
% |
|
|
1998 |
39,5
% |
|
|
2001 |
34,4
% |
|
Européennes |
1994 |
46,3
% |
|
|
1999 |
52,2
% |
Mais le réel problème est
ailleurs : la plupart des abstentionnistes choisissent de ne pas
voter, ne
font pas du vote l’expression de leur choix politique. La
question qui se pose
alors est la suivante : quelles sont les raisons de ce
désengagement
politique apparent du citoyen abstentionniste ? La crise des
Français par
rapport à la sphère politique peut-elle expliquer
à elle seule le phénomène de
l’abstentionnisme électoral, ou celui-ci peut-il
être causé par d’autres
éléments ? L’abstentionnisme est-il le reflet
d’un désintérêt des Français
face à la politique ou peut-il
expliquer
autre chose ? Le propos tournera autour de ces problèmes
soulevés par
l’abstentionnisme : comment expliquer ce
phénomène, et
qu’indique-t-il ?
Afin d’esquisser une réponse à ces
questions,
nous verrons dans un premier temps une explication politique du
phénomène
abstentionniste, pour nous occuper dans un second temps de la
sociologie du
citoyen abstentionniste.
Première
partie :
La
dimension
politique du phénomène de l’abstentionnisme
électoral.
Comment
expliquer l’abstentionnisme croissant à l’heure
actuelle ? Le problème est
double : non seulement il reflète une crise des
Français par rapport à la
sphère politique, élément que nous traiterons dans
un premier temps, mais il
est aussi dû à des facteurs plus sociologiques, que nous
analyserons plus tard.
Occupons nous à présent de la dimension politique du
phénomène.
L’abstentionnisme
systématique peut être divisé en deux faces :
l’abstentionnisme de l’indifférence,
de la méfiance et l’abstentionnisme contestataire.
Autrement dit,
l’abstentionnisme « passif » et
l’abstentionnisme
« actif », à un niveau
d’idées politiques, ou pour adopter encore une
fois d’autres termes, on peut parler d’abstentionnistes
« par incompétence »
et « par conviction », selon la distinction mise
en relief par
Dominique Reynie[1].
On pourra par la suite associer cette distinction principale avec des
distinctions d’ordre social, le premier abstentionnisme pouvant
être mis en
relation avec une classe sociale basse, d’exclus, de marginaux,
contrairement
au second qui est celui d’une classe sociale plutôt
élevée, de privilégiés,
d’intellectuels, etc. Commençons par tenter de comprendre
l’abstentionnisme mû
par l’indifférence et la méfiance des
Français à l’égard de la politique. Ce
phénomène est-il nouveau ? À quoi est-il
dû ?
Suivant
diverses enquêtes, nous pouvons constater que l’attitude
des Français par
rapport à la politique a considérablement
évolué tout au long de l’histoire de
la V° République. L’abstentionnisme croissant en est
le principal
indicateur : les Français ont des sentiments
partagés face à la sphère
politique. On constate une oscillation entre
désintérêt croissant et méfiance.
Le
désintérêt peut être mû par diverses
raisons. La première est celle de la
résorption progressive du clivage droite gauche en France :
les électeurs
ont de plus en plus l’impression d’entendre les mêmes
discours, d’assister aux
mêmes débats assez stériles, année
après année, élection après
élection. Sans
pouvoir parler de désintérêt réel, les
citoyens ont seulement de plus en plus
de mal à percevoir la pertinence d’une élection,
l’intérêt de se motiver pour
faire leur propre choix politique. Et cela car les politiciens,
à quelques
exceptions près, tiennent à peu près tous le
même discours. Les politiciens
modérés (il faut donc mettre de côté les
extrémistes) sont généralement
conscients des problèmes de la société et
proposent des solutions optimisées,
qui peuvent sembler similaires dans leur globalité à
l’électeur moyen.
L’électeur
moyen
n’a pas toutes les cartes en mains pour pouvoir faire un choix
réfléchi et
objectif lors d’une élection : le vote est une
façon d’exprimer ses idées
politiques, via un parti, via un candidat ; or avoir des
idées politiques
nécessite une certaine maîtrise de la vie de la
société, des affaires
publiques, de la politique. Et il est vrai que la vie du citoyen lambda
n’est
pas tournée autour de la vie de la cité comme celle des
politiciens ; le
vote est donc toujours plus ou moins subjectif, et se dirige vers le
meilleurs
discours, les meilleures idées, ou l’image la plus
attrayante. Les citoyens
abstentionnistes sont-ils de mauvais citoyens car ils ne votent
pas ? La
question est ailleurs. Certains ne votent pas non par
désintérêt, comme on le
croit souvent, mais parce qu’ils ne s’en sentent pas
capables. Ils préfèrent
alors s’abstenir plutôt que de se sentir coupables
d’avoir fait un choix
politique infondé ou inique. Le manque de confiance en soi et en
ses choix est
la première raison de l’abstentionnisme.
On
peut aussi
remarquer qu’un éventail trop large d’options
proposées au scrutin (trop de
candidats, leur tendance, leur personnalité, les tentations
contradictoires)
apporte son soutien au phénomène abstentionniste. Le
nombre de candidats est un
problème car il complique le vote et donc n’incite pas le
plus grand nombre à
se rendre aux urnes. Il faut aussi noter que les électeurs
trouvent de plus en
plus inutile de voter car les candidats appartiennent quasiment tous
à une même
tendance, à quelques détails près. Cela revient
à dire que la compétition
politique est un moteur de la participation électorale.
De
plus, le
caractère plus ou moins décisif d’une
élection pousse le citoyen à voter ou
non. C’est pourquoi l’on peut remarquer de fortes
disparités de taux
d’abstention entre des élections de nature
différente : les élections
présidentielles restent les plus fédératrices,
alors que, par exemple, les
élections locales, ou au contraire européennes, de par
leur trop faible champ
d’action sur le plan politique national, ne sont que faiblement
mobilisatrices.
Le cas des référendums par exemple montre bien cette
abstention provoquée par
le manque d’intérêt apparent d’une
élection. La portée de l’élection influence
la participation électorale. L’électeur sera plus
tenté d’aller voter s’il
croit l’élection décisive. Cela peut varier selon
quelques critères : la
fréquence des élections qui réduit
l’intérêt de l’électeur ; la
portée directe
du scrutin qui doit être décisif plutôt
qu’indicatif ; l’objet de la
consultation qui lui aussi doit être digne
d’intérêt.
On
doit prendre conscience que la crise du Français par rapport
à la politique,
qui se manifeste dans la croissance des taux d’abstention aux
élections, est
multiple ; si, comme nous l’avons vu, elle concerne la perte
de la
perception de la pertinence des discours des hommes politiques, qui met
en
relief la diminution du clivage droite gauche, si elle est à
mettre en relation
avec le sentiment croissant d’incompétence de
l’électeur, en proie au doute
quant à sa capacité à faire des choix justes, il
faut aussi l’associer à une
méfiance, une hostilité croissantes de
l’électeur face aux hommes politiques et
aux partis. C’est ce à quoi nous allons nous attacher
maintenant.
Les
électeurs français souffrent de plus en plus d’un
sentiment de
non-représentation politique. Et ce pour quatre principales
raisons. Tout
d’abord il faut noter que l’alternance au pouvoir depuis
1981 de la droite et
de la gauche semble assez inutile quand on s’aperçoit que
des problèmes majeurs,
comme le chômage, restent toujours irrésolus. Les
intérêts divergent entre
électeurs et politiciens. La seconde raison pour laquelle on
assiste à une
méfiance accrue de la population française par rapport
aux politiques est celle
de la multiplication des scandales, des affaires financières.
Les politiciens,
ou les partis politiques sont discrédités. Ces affaires
de corruption, de
détournement d’argent, éloignent peu à peu
le Français de la vie politique. La
troisième raison envisageable serait à chercher dans le
comportement des partis
politiques eux-mêmes : querelles de chefs, affrontements de
tendance, tout
ceci éloigne les politiciens des problèmes réels
de la société, et de ce fait
éloigne les électeurs des urnes. La quatrième et
dernière raison est la
suivante : les électeurs ont de moins en moins envie de
s’engager de façon
permanente sur des objectifs globaux. Ils votent de ce fait moins, ou
différemment : pour des partis qui n’en sont pas
vraiment (écologistes,
chasseurs…) ou pour les extrêmes. D’une façon
générale, le manque de dialogue
entre politiciens et reste de la population peut expliquer ce repli des
Français, ce refus de voter de plus en plus massif.
L’abstentionnisme et la
participation contestataire (votes extrémistes, associations,
manifestations…)
sont cohérents avec le désenchantement apparent des
Français face à leur
politique ; on peut néanmoins objecter à cela que si
les électeurs sont
critiques, ils ne font pas non plus forcément beaucoup
d’efforts pour faire
changer cette situation qui ne leur convient pas.
Evolution
de
l’image de la politique
(Enquête
de TNS
SOFRES de 1985 à 2004)

Les
hommes
politiques se préoccupent-ils de ce que pensent les
Français ?
(Enquête
TNS
SOFRES de 1977 à 2004)

Les
précédents sondages montrent bien que l’opinion des
Français par rapport à la
politique est, de façon générale, assez, ou de
plus en plus mauvaise. Ce qui
peut en partie expliquer l’abstentionnisme électoral en
France, qui est une
sorte de « thermomètre » des relations des
citoyens à la politique en
France, un des nombreux indicateurs de celles-ci. À partir de
ces opinions
négatives, on peut distinguer maintenant une nouvelle forme d’abstention : si la
première,
celle que nous avons étudié, était surtout due
à l’indifférence ou à un
désenchantement de l’électeur, celle qui suit est
une abstention d’un nouveau
genre : l’abstention contestataire. Elle est la suite
logique de la crise
de confiance des électeurs par rapport à la politique.
Mais pourquoi choisir
l’abstention pour manifester sa colère ?
L’électeur
français est-il enfin entré dans l’âge
adulte ? Fait-il ses choix de vote
d’une faon pondérée, réfléchie, sans
influence aucune ? L’abstention,
comme choix politique, comme expression d’un sentiment
réfléchi du citoyen,
peut exister. C’est ce que nous allons voir maintenant.
L’usage de l’abstention
comme moyen de contester une politique qui ne convient plus aux
électeurs
paraît un bon moyen d’exprimer sa rancœur et/ou sa
colère, sans passer par des
votes extrémistes. En effet, il faut noter que les votes
extrémistes, qui
représentent eux aussi souvent un sentiment de contestation de
l’électorat face
aux politiques mises jusque là en œuvre, sont toutefois
difficilement
applicables à toute la population électorale
contestataire. C’est pour cela que
celle-ci peut choisir la voie de l’abstentionnisme
électoral, par refus total
ou partiel des « règles du jeu
démocratique », mais aussi seulement
par refus des acteurs politiques (partis et politiciens). L'abstention
peut
alors revêtir un caractère actif et militant lorsque c'est
un acte politique
conscient et motivé. Il exprime un refus de choisir, une
hostilité envers les
hommes politiques en compétition lors de l'élection ou
envers les règles de fonctionnement
du régime.
La
crise de la
représentation évoquée plus haut peut expliquer
cette abstention contestataire.
Le problème alors mis en jeu est celui d’un
affaiblissement de la légitimité du
pouvoir politique, élu avec un fort taux d'abstention, qui ne
représenterait
alors qu'une partie de la population. Non seulement le pouvoir
politique est
aux mains de politiciens dotés d’une faible
représentativité de la population,
mais il faut aussi noter que leur place et leur élection perd de
ce fait sa
légitimité. C’est le vote des citoyens qui fonde la
démocratie représentative.
Faut-il, de par le taux d’abstention croissant en France,
remettre en cause ce
système ? L’électorat français a le
droit et le devoir de voter, afin
d’élire ses représentants, mais ce droit
n’est pas une fonction. Le vote n’est
pas une obligation, contrairement à des Etats comme la Belgique,
le Luxembourg,
le Danemark, la Grèce, etc. Ce système est lié
à la théorie de
« l'électorat-fonction » selon laquelle le
droit de vote n'est pas seulement
un droit, qu'il est possible ou non d'exercer, mais une
véritable fonction que
la Nation confie aux citoyens. Dans ces conditions, les
électeurs sont tenus de
voter. Si l'efficacité de la méthode semble
avérée (en Australie, le taux
d'abstention était de 40 % en 1922 ; après
l'instauration du vote
obligatoire, elle n'était plus que de 8 %), on peut en
revanche émettre
des doutes sur son impact sur les causes profondes de l'abstention
électorale.
Le
problème soulevé par l’abstention contestataire est
celui de la difficulté pour
les citoyens à l’heure actuelle d’exprimer leurs
opinions politiques par le
vote : le déclin du clivage droite gauche (cf. annexe 1),
sur diverses questions
de société, ne permet plus vraiment à
l’électeur de trouver une famille
politique qui lui convient, et d’exprimer son avis grâce
à cette appartenance à
une famille politique, un parti par exemple, ou grâce aux urnes.
D’où
l’apparition du vote protestataire (votes extrémistes, ou
pour des partis qui
n’ont pas vraiment de programme politique, ou de programme
gouvernemental
(Verts, CPNT…)) et de l’abstentionnisme contestataire,
celui d’une classe
sociale de privilégiés, conscients des problèmes
de l’Etat et de la société et
ne partageant pas forcément les opinions des candidats
véritablement éligibles.
Dominique Reynie affirme, en 2002[2],
à
propos des votes dits contestataires, mais aussi de la non
participation
électorale : « Quand on associe le vote en
faveur de partis qui n’ont
pas vocation à gouverner, qui contestent l’ordre
démocratique (extrême gauche,
extrême droite), à ceux qui soutiennent un thème,
et non un programme de
gouvernement – les chasseurs, par exemple –, au vote
" blanc et
nul " et à l’abstention, on obtient ce que
j’appelle la dissidence
électorale. Si on les additionne pour évaluer la part qui
reste aux partis de
gouvernement, on observe un trend extraordinairement frappant :
entre 1958
et 1997, la dissidence électorale est passée de 27,4%
à 52,5%. Désormais, quand
le RPR ou le PS rassemblent 20% des suffrages exprimés, cela
correspond à 20%
des 48% restant. La crise électorale des partis de gouvernement
est très
profonde. » Le constat paraît donc assez simple ;
l’abstentionnisme
électoral est, ou peut être, une forme d’expression
d’une opinion politique qui
conteste ce qui est institué (le gouvernement, l’Etat, les
institutions…) ou ce
qui est proposé (les candidats et leurs programmes) : il
peut être
assimilé, dans sa portée, à un vote protestataire.
L’abstentionnisme
électoral, d’un point de vue
politique, semble donc reposer sur un paradoxe : s’il peut
à la fois
paraître comme un désengagement politique du citoyen, qui
ne répond pas à ses
devoirs fondamentaux (le vote), par désintérêt ou
sentiment d’incompétence, il
peut aussi, dans un autre cas, être l’expression d’un
engagement politique,
mais d’un engagement qui non seulement se détourne des
formes politiques
communes, mais qui est aussi le reflet d’un sentiment
contestataire ou
protestataire.
Ainsi,
si, dans
cette première partie, nous avons pu évoquer le
problème de l’abstentionnisme
électoral d’un point de vue de la science politique, il
nous reste à présent,
dans une seconde partie, à traiter d’un point de vue plus
sociologique ce
phénomène. Interrogeons nous maintenant sur les
motivations sociales d’un
tel « fait social », et sur ces origines,
plus générales.
Deuxième
partie :
La
sociologie du citoyen abstentionniste.
On
explique généralement le phénomène de
l’abstentionnisme électoral par un manque
apparent ou avéré d’intégration de
l’individu abstentionniste à la société.
L’abstentionnisme électoral serait le produit d’une
insuffisante intégration
politique liée à une faible insertion sociale. Le
problème alors soulevé est
celui de trouver de bonnes définitions aux termes
d’intégration politique et d’insertion
sociale. Nous nous attacherons ici à la notion d’insertion
sociale :
est-elle synonyme d’appartenance à des groupes sociaux
prédéterminés ?
Fait-elle référence à une certaine acceptation des
normes de la société
globale ? À une réussite professionnelle ? La
notion d’insertion,
d’intégration sociale est riche de sens, vaste, et
c’est la raison pour
laquelle il faut la manier avec précaution. Qu’est-ce que
l’intégration
sociale ? Quel rapport entretient-elle avec le
phénomène d’abstentionnisme
électoral ? Comment peut-on expliquer ce rapport, par
éclatement de la
bulle qu’est l’intégration sociale, en diverses
appartenances ?
Si
dans une première partie nous nous pencherons sur
l’abstentionnisme électoral
suivant les degrés d’insertion sociale, et les divers
facteurs de celle-ci
(âge, catégorie socioprofessionnelle, sexe, milieu rural,
urbain, etc.), nous
étudierons par la suite la notion d’intégration
sociale par rapport à
l’abstentionnisme.
La
situation sociale d’un individu, et, de ce fait, son niveau
d’intégration à la
société globale ou à un groupe
intermédiaire (comme nous le verrons plus tard),
dépend de divers éléments, que nous
étudierons un par un. Ces appartenances
composent la situation sociale d’un individu :
l’appartenance « biologique »
ou « imposée », l’appartenance
socioéconomique, l’appartenance
sociogéographique, et enfin l’appartenance religieuse. Il
faudra mettre ces
composants en relation avec notre sujet.
Commençons
par aborder le thème de l’appartenance
« biologique » ou
« imposée »,
et son rapport au fait social qu’est l’abstentionnisme
électoral en France. L’appartenance
précédemment citée peut se diviser en deux
facteurs : l’âge, le sexe.
L’âge a un réel effet sur l’abstentionnisme
électoral : si l’on peut
remarquer que les jeunes de 18 à 24 ans ne connaissent pas des
taux
d’abstention très élevés, il faut alors
tenir compte du fait que cet âge est
synonyme de premier vote. C’est une sorte de « rite de
passage » que
le jeune citoyen, même s’il ne s’intéresse pas
personnellement à la politique
ou à la vie de la société, accomplit, afin de se
sentir mieux intégré à la
société globale, ou simplement sous l’impulsion de
ses parents. Le vote, même
pour les (futurs) abstentionnistes, est un symbole : symbole
d’un libre
exercice de ses droits individuels ; symbole d’une norme
sociale qu’est la
participation électorale. À partir de 25 ans cependant,
l’abstention devient
caractéristique de la participation électorale des
jeunes. En réaction à
l’angoisse causée par le chômage, ou selon leur
intégration sociale plus ou
moins établie les jeunes sont souvent abstentionnistes. En
effet, les jeunes
n’ont pas dans la majorité des cas un statut familial
encore établi, et n’ont
pas toujours un accès direct au marché du travail
après leurs études. Ainsi, à
mesure que le citoyen vieillit, l’abstention diminue. De plus, de
façon
générale, on peut remarquer que la vision du vote
évolue selon l’âge. Si, de 18
à 49 ans le vote est plutôt considéré comme
un droit, quelque chose d’acquis,
que l’on choisit ou non d’exercer, il est ensuite
perçu comme un devoir, que
l’on est obligé, condamné d’exercer, par
obligation morale, par devoir
électoral. C’est ce que montre le tableau suivant :
La
conception du
vote selon l’âge
|
Le
vote, c’est…% |
18-24
ans |
25-34
ans |
35-49
ans |
50-64
ans |
65
ans et plus |
|
D’abord
un droit |
53 |
51 |
41 |
33 |
28 |
|
D’abord
un devoir |
43 |
43 |
54 |
62 |
72 |
Sources :
FNSP-CSA (extrait Les chemins de l’abstention, cf.
référence dans la
bibliographie)
D’un
point de
vue du genre, la distinction de participation électorale entre
hommes et femmes
n’est pas un indicateur très important, surtout à
l’heure actuelle. S’il est
vrai que les femmes ont subi un retard pour acquérir le droit de
vote (1944),
et que, de ce fait, la différence de participation
électorale entre hommes et
femmes s’est faite ressentir longtemps, comme a pu le noter en
1968 Alain
Lancelot[3],
il faut
noter que, aujourd’hui, la différence s’est
considérablement amoindrie, jusqu’à
disparaître. Aujourd’hui, même si les femmes votent
généralement moins que les
hommes, la différence au niveau des taux d’abstention est
faible, et c’est un
indicateur qui n’est pas à prendre systématiquement
en compte pour calculer
l’insertion sociale, par exemple, d’où
l’abstentionnisme électoral.
Le
deuxième
thème est celui de l’appartenance socioprofessionnelle et
son influence sur la
participation électorale en France (cf. annexe 2).
Généralement, le constat
parait plutôt simple : plus l’individu appartient
à une CSP (catégorie
socioprofessionnelle) basse, plus il y a de chances que celui-ci
s’abstienne de
voter. Cela suit la logique que nous avons pu montrer dans la
première
partie : celle du sentiment d’incompétence des
électeurs. Ceux appartenant
à une classe sociale basse n’ose pas exprimer leurs
opinions politiques, par
sentiment d’incompétence, par peur de faire des erreurs.
Un niveau d’études
élevé, au contraire, est signe de participation
électorale active : il y a
déculpabilisation des convictions politiques de
l’électeur, qui pense maîtriser
davantage son environnement social et politique.
L’abstentionnisme est donc
faible. La catégorie socioprofessionnelle indique à la
fois un certain niveau
d’études, mais aussi un niveau de revenus, de ressources
de l’individu ou du
foyer de chaque chef de famille. L’abstentionnisme
électoral est plus fréquent
dans un contexte socioprofessionnel précaire. De plus, les
exclus du champ
socioéconomique semblent s’exclure eux-mêmes du
champ politique : les
chômeurs, par exemple, sont moins souvent inscrits sur les listes
électorales,
ou sont davantage abstentionnistes que le sont les salariés.
La
troisième
face de l’étude du profil sociologique de
l’abstentionniste concerne son
appartenance au milieu urbain ou rural (cf. annexe 3). Il est à
noter en effet
qu’il existe dans les petites communes une meilleure insertion
sociale :
tout le monde se connaît, c’est un milieu socialement
cohésif. De ce fait, la
participation électorale est favorisée. Contrairement
à ce milieu, le milieu
urbain a tendance à être en proie à
l’abstentionnisme, et ce pour deux
raisons : la « propreté » des listes
électorales est difficile à
contrôler dans une grande ville, et la possible manifestation
d’un contrôle
social, d’un parti sur ses électeurs par exemple
(exemple : élection
présidentielle de 1969 où le PCF a demandé
à ses électeurs de s’abstenir). Le
milieu urbain est instable au niveau de la participation
électorale : il
est donc difficile de mettre en relief une tendance plutôt
qu’une autre, et de
dresser des conclusions sur l’abstentionnisme électoral de
manière générale en
milieu urbain.
La
quatrième
face est celle de l’appartenance à une religion. Lancelot
a pu noter en 1968
que, en ce qui concerne
l’appartenance religieuse,
pour les catholiques, la participation électorale dépend
surtout de l’avis de
l’Église sur le régime politique, mais en
général pratique religieuse et
participation électorale vont de pair ; pour les protestants,
l’abstentionnisme
est plus élevé. Le milieu catholique favorise
généralement la participation
électorale car il est inséré ans des
réseaux sociaux. Et qui dit insertion
sociale, dit certaine condamnation de l’abstentionnisme.
D’autres
éléments peuvent entrer en jeu pour dresser un statut
social d’un individu, et
associer ces résultats au phénomène
abstentionniste. Le statut personnel de
l’individu est un indicateur du degré de son insertion
sociale : un
individu marié, père de famille, possédant un
logement, un terrain, intégré
depuis plusieurs générations sur le territoire
français semble avoir toutes les
qualités sociales requises pour ne pas figurer
l’abstentionniste. Ces marques
sont celles d’une bonne insertion sociale, de ce fait
l’individu n’a pas un
comportement qui favorise l’abstentionnisme électoral.
Ainsi le statut social influence la participation politique
Nous avons pu, pas à pas, étudier
les divers indicateurs qui forment le statut social d’un
individu, tout en les
mettant en relation avec le fait social qu’est
l’abstentionnisme électoral. À
travers eux, nous avons pu dégager une piste sociologique
pouvant expliquer le
phénomène : la manque d’intégration
à la société globale, ou à un groupe
intermédiaire, serait à l’origine de
l’abstentionnisme électoral en France.
C’est cette marginalisation de l’individu que nous allons
étudier plus en
détail maintenant, en commençant par évoquer
l’intégration à un la société
globale pour ensuite parler de celle à un groupe
intermédiaire. Marginalisation
qui s’exprime par l’abstention électorale, et donc
qui peut l’expliquer.
Grâce à l’étude
précédente, nous
pouvons soulever deux caractéristiques de
l’abstentionnisme : il doit être
associé non seulement à es classes sociales
aliénées, mais aussi à des
collectivités mal intégrées à la
société globale. En effet, tout d’abord
l’abstentionnisme électoral caractérise les
rôles sociaux subordonnés :
les catégories sociales dont le destin dépend de choix
faits par d’autres
catégories sont assez souvent abstentionnistes. Cela concerne
les jeunes,
influencés par leurs parents, les plus pauvres, et de
façon générale, les minoritaires
de toute sorte, contrairement aux adultes, patrons, ou à tous
ceux qui
participent activement à la vie de la société. Il
faut ajouter à cela que les
catégories dites « dominantes » votent
plus que les autres, non
seulement par intérêt politique fréquent, mais
aussi et surtout par choix, pas
seulement politique : le vote est une habitude citoyenne. La
participation
est considérée comme un des éléments du
rôle socioculturel de ces catégories,
tout comme la passivité est attendue des catégories considérées comme
« subordonnées ».
L’analyse géographique de l’abstentionnisme a
montré que les électeurs isolés
du reste de la société s’abstiennent
généralement. Ces collectivités, souvent à
l’écart de la société globale
(exemple : communautés rurales, ou alpines, en
tout cas relativement closes), ne se sentent pas
intégrées à elle, et donc font
moins d’effort pour voter.
Mais
si le
sentiment d’être intégré à la
collectivité conditionne généralement le niveau
de la participation politique, il peut être influencé en
retour par la
conjoncture politique. Il faut entendre par là que le niveau de
mobilisation,
les enjeux d’une élection sont importants pour mesurer le
taux d’abstention et
nuancer son impact. De plus, plus les citoyens se sentent
intégrés aux affaires
de la collectivité, plus ils se sentent au cœur même
des objectifs principaux
des programmes politiques, plus ils sont à même de
participer aux élections.
Au niveau de la société globale, le
constat est évident : les catégories sociales les
mieux intégrées sont
aussi celles qui votent le plus ; à l’inverse, les
abstentionnistes font
partie de catégories plus humbles, en général
subordonnées aux précédentes.
Etudions à présent l’abstentionnisme
électoral suivant le degré d’intégration
de l’individu à un groupe intermédiaire.
De façon parallèle à la situation
précédente, dans laquelle nous avons pu remarquer que les
populations
abstentionnistes font partie de catégories sociales peu ou pas
intégrées à la
société globale, l’individu qui est mal
intégré à son cadre de vie sera
davantage amené à s’abstenir qu’un autre.
Plus les individus sont enracinés
dans une communauté, plus ils votent. De ce fait, les nouveaux
arrivants
tardent souvent à s’inscrire sur les listes
électorales, et le font au bout
d’un temps, temps correspondant à leur période
d’intégration dans la
communauté. De plus, cette période sera plus
étendue si le lieu de travail et
le lieu de résidence de l’individu ne correspondent pas.
L’enracinement est
alors plus lent.
A
contrario, le
phénomène d’abstentionnisme recule quand
s’affirme la participation sociale.
Faire partie d’un syndicat, d’une association, profiter de
son temps libre pour
faire de la musique, ou une quelconque activité artistique, en
groupe, permet
aux individus de rompre leur isolement et, de ce fait, sont moins
souvent
abstentionnistes. Il faut ainsi se préoccuper de la relation
entre
participation électorale et socialisation de l’individu.
L’on peut conclure alors cette
deuxième partie en remarquant la forte exiguïté du
fait social qu’est
l’abstentionnisme avec la socialisation de l’individu ou du
groupe
abstentionnistes. Ce phénomène, s’il apparaît
en premier lieu comme fortement
politisé, doit plutôt être considéré
en effet comme une norme culturelle
conditionnée par des facteurs sociaux. La participation
électorale semble
finalement être une dimension secondaire de la participation
sociale. Elle
découle d’un facteur général extrapolitique
qui est celui de l’intégration
sociale.
Conclusion
On
a
pu dégager trois facteurs principaux qui expliquent le
phénomène de
l’abstentionnisme électoral. Le premier dépend de
circonstances individuelles,
la plupart du temps accidentelles, matérielles :
c’est l’abstentionnisme
« forcé ». L’individu ne peut pas
faire autrement que de s’abstenir de
voter, pour des raisons matérielles qui lui sont propres.
Le
deuxième
facteur est politique ; suivant les enjeux de telle ou telle
élection,
suivant le panel des candidats proposés, suivant la conjoncture
politique
générale du moment, le citoyen choisit ou non de voter.
Il faut ajouter à cela
que l’abstention est alors soit l’expression d’un
désintérêt apparent pour le
monde de la politique, soit celle d’une hostilité envers
cette sphère, ou
l’hostilité au système représentatif, ou
bien encore celle d’une véritable
contestation politique, que ce soit au niveau des programmes, des
candidats,
des discours proposés, ou au niveau étatique, ceci
étant couplé avec un profond
désir de réforme. L’abstention est alors un moyen
d’exprimer son désaccord
total avec la politique en vigueur. Le troisième et dernier
facteur est social,
et peut être ramené à un facteur principal :
l’intégration à la société. La
marginalisation de l’individu par rapport à des groupes
sociaux intermédiaires
ou de catégories sociales entières par rapport à
la société globale sont des
facteurs expliquant l’abstentionnisme électoral de
façon générale. Les plus mal
intégrés ne sont d’ailleurs même pas inscrits
sur les listes électorales, et ne
sont donc pas tenus en compte dans l’étude des taux
d’abstention. Il faut noter
aussi que de nombreuses corrélations existent entre
abstentionnisme politique
et social : les groupes sociaux abstentionnistes mal
intégrés à la société
sont généralement ceux qui expriment un
désintérêt général pour la politique,
ou une hostilité au régime représentatif.