Introduction

 

 

            « Voter est un droit, c’est aussi un devoir civique ». Tels sont les mots inscrits sur la carte électorale française, que tout citoyen pourrait ou devrait avoir en sa possession. Or, aujourd’hui, on assiste à un phénomène croissant de non-participation électorale : le phénomène dit d’abstentionnisme électoral. On obtient la référence de ce nombre d’électeurs n’ayant pas participé au vote lors d’une élection par la différence entre les inscrits et les votants. L’abstention est de ce fait sous-évaluée. Elle l'est d'autant plus que le taux de non-inscription semble s'être lui-même élevé. Dans les années 1980 en France, on considérait qu'environ 10 % de la population en âge de voter était absente des listes électorales. À en croire les estimations officielles, leur part s'élève maintenant à 15 %. Ainsi, pour les élections municipales de 2001, la participation officielle (par rapport aux inscrits) s'élevait à 67,2 % mais la participation effective, par rapport aux électeurs potentiels, à environ 57 %.

 

On peut noter diverses formes d’abstentionnisme, au-delà des calculs parfois un peu simplistes : une abstention volontaire ou forcée par exemple. Il faut en effet faire la remarque que les taux d’abstention ne tiennent pas compte de cela, et le caractère inéluctable de l’abstention dans certains cas fausse quelque peu les données chiffrées et les explications données à ces divers taux. Car l’électeur peut, pour diverses raisons, s’abstenir de voter bien malgré lui : selon la date de l’élection, sa propre situation géographique à ce moment-là, etc. Le taux d’abstention peut également connaître des variations importantes suivant l’intérêt apparent de l’élection proposée. On pourra noter une plus grande participation dans des élections mobilisatrices, comme les élections présidentielles, ou législatives, que par exemple pour des élections locales ou européennes, ou encore pour des référendums. De façon générale, on ne peut pas donner d’indications chiffrées de l’évolution de l’abstentionnisme, car elle dépend de l’élection en jeu, et de nombreux facteurs.

 Par exemple, de 1988 à 2002, en France, on peut noter les taux d’abstention suivants, selon la catégorie d’élection :

 

 


 

Élection

Année

Taux d’abstention

Présidentielle

1988

17,9 %

 

1995

20,5 %

 

2002

24,3 %

Législatives

1993

30,7 %

 

1997

31,5 %

 

2002

37,6 %

Régionales

1992

31,2 %

 

1998

41,9 %

Cantonales

1994

39,6 %

 

1998

39,5 %

 

2001

34,4 %

Européennes

1994

46,3 %

 

1999

52,2 %

 

 

            Mais le réel problème est ailleurs : la plupart des abstentionnistes choisissent de ne pas voter, ne font pas du vote l’expression de leur choix politique. La question qui se pose alors est la suivante : quelles sont les raisons de ce désengagement politique apparent du citoyen abstentionniste ? La crise des Français par rapport à la sphère politique peut-elle expliquer à elle seule le phénomène de l’abstentionnisme électoral, ou celui-ci peut-il être causé par d’autres éléments ? L’abstentionnisme est-il le reflet d’un désintérêt des Français face à  la politique ou peut-il expliquer autre chose ? Le propos tournera autour de ces problèmes soulevés par l’abstentionnisme : comment expliquer ce phénomène, et qu’indique-t-il ?

 

            Afin d’esquisser une réponse à ces questions, nous verrons dans un premier temps une explication politique du phénomène abstentionniste, pour nous occuper dans un second temps de la sociologie du citoyen abstentionniste.


Première partie :

La dimension politique du phénomène de l’abstentionnisme électoral.

 

Comment expliquer l’abstentionnisme croissant à l’heure actuelle ? Le problème est double : non seulement il reflète une crise des Français par rapport à la sphère politique, élément que nous traiterons dans un premier temps, mais il est aussi dû à des facteurs plus sociologiques, que nous analyserons plus tard. Occupons nous à présent de la dimension politique du phénomène.

 

L’abstentionnisme systématique peut être divisé en deux faces : l’abstentionnisme de l’indifférence, de la méfiance et l’abstentionnisme contestataire. Autrement dit, l’abstentionnisme « passif » et l’abstentionnisme « actif », à un niveau d’idées politiques, ou pour adopter encore une fois d’autres termes, on peut parler d’abstentionnistes « par incompétence » et « par conviction », selon la distinction mise en relief par Dominique Reynie[1]. On pourra par la suite associer cette distinction principale avec des distinctions d’ordre social, le premier abstentionnisme pouvant être mis en relation avec une classe sociale basse, d’exclus, de marginaux, contrairement au second qui est celui d’une classe sociale plutôt élevée, de privilégiés, d’intellectuels, etc. Commençons par tenter de comprendre l’abstentionnisme mû par l’indifférence et la méfiance des Français à l’égard de la politique. Ce phénomène est-il nouveau ? À quoi est-il dû ?

 

Suivant diverses enquêtes, nous pouvons constater que l’attitude des Français par rapport à la politique a considérablement évolué tout au long de l’histoire de la V° République. L’abstentionnisme croissant en est le principal indicateur : les Français ont des sentiments partagés face à la sphère politique. On constate une oscillation entre désintérêt croissant et méfiance.

 

Le désintérêt peut être mû par diverses raisons. La première est celle de la résorption progressive du clivage droite gauche en France : les électeurs ont de plus en plus l’impression d’entendre les mêmes discours, d’assister aux mêmes débats assez stériles, année après année, élection après élection. Sans pouvoir parler de désintérêt réel, les citoyens ont seulement de plus en plus de mal à percevoir la pertinence d’une élection, l’intérêt de se motiver pour faire leur propre choix politique. Et cela car les politiciens, à quelques exceptions près, tiennent à peu près tous le même discours. Les politiciens modérés (il faut donc mettre de côté les extrémistes) sont généralement conscients des problèmes de la société et proposent des solutions optimisées, qui peuvent sembler similaires dans leur globalité à l’électeur moyen.

L’électeur moyen n’a pas toutes les cartes en mains pour pouvoir faire un choix réfléchi et objectif lors d’une élection : le vote est une façon d’exprimer ses idées politiques, via un parti, via un candidat ; or avoir des idées politiques nécessite une certaine maîtrise de la vie de la société, des affaires publiques, de la politique. Et il est vrai que la vie du citoyen lambda n’est pas tournée autour de la vie de la cité comme celle des politiciens ; le vote est donc toujours plus ou moins subjectif, et se dirige vers le meilleurs discours, les meilleures idées, ou l’image la plus attrayante. Les citoyens abstentionnistes sont-ils de mauvais citoyens car ils ne votent pas ? La question est ailleurs. Certains ne votent pas non par désintérêt, comme on le croit souvent, mais parce qu’ils ne s’en sentent pas capables. Ils préfèrent alors s’abstenir plutôt que de se sentir coupables d’avoir fait un choix politique infondé ou inique. Le manque de confiance en soi et en ses choix est la première raison de l’abstentionnisme.

On peut aussi remarquer qu’un éventail trop large d’options proposées au scrutin (trop de candidats, leur tendance, leur personnalité, les tentations contradictoires) apporte son soutien au phénomène abstentionniste. Le nombre de candidats est un problème car il complique le vote et donc n’incite pas le plus grand nombre à se rendre aux urnes. Il faut aussi noter que les électeurs trouvent de plus en plus inutile de voter car les candidats appartiennent quasiment tous à une même tendance, à quelques détails près. Cela revient à dire que la compétition politique est un moteur de la participation électorale.

De plus, le caractère plus ou moins décisif d’une élection pousse le citoyen à voter ou non. C’est pourquoi l’on peut remarquer de fortes disparités de taux d’abstention entre des élections de nature différente : les élections présidentielles restent les plus fédératrices, alors que, par exemple, les élections locales, ou au contraire européennes, de par leur trop faible champ d’action sur le plan politique national, ne sont que faiblement mobilisatrices. Le cas des référendums par exemple montre bien cette abstention provoquée par le manque d’intérêt apparent d’une élection. La portée de l’élection influence la participation électorale. L’électeur sera plus tenté d’aller voter s’il croit l’élection décisive. Cela peut varier selon quelques critères : la fréquence des élections qui réduit l’intérêt de l’électeur ; la portée directe du scrutin qui doit être décisif plutôt qu’indicatif ; l’objet de la consultation qui lui aussi doit être digne d’intérêt.

 

On doit prendre conscience que la crise du Français par rapport à la politique, qui se manifeste dans la croissance des taux d’abstention aux élections, est multiple ; si, comme nous l’avons vu, elle concerne la perte de la perception de la pertinence des discours des hommes politiques, qui met en relief la diminution du clivage droite gauche, si elle est à mettre en relation avec le sentiment croissant d’incompétence de l’électeur, en proie au doute quant à sa capacité à faire des choix justes, il faut aussi l’associer à une méfiance, une hostilité croissantes de l’électeur face aux hommes politiques et aux partis. C’est ce à quoi nous allons nous attacher maintenant.

 

Les électeurs français souffrent de plus en plus d’un sentiment de non-représentation politique. Et ce pour quatre principales raisons. Tout d’abord il faut noter que l’alternance au pouvoir depuis 1981 de la droite et de la gauche semble assez inutile quand on s’aperçoit que des problèmes majeurs, comme le chômage, restent toujours irrésolus. Les intérêts divergent entre électeurs et politiciens. La seconde raison pour laquelle on assiste à une méfiance accrue de la population française par rapport aux politiques est celle de la multiplication des scandales, des affaires financières. Les politiciens, ou les partis politiques sont discrédités. Ces affaires de corruption, de détournement d’argent, éloignent peu à peu le Français de la vie politique. La troisième raison envisageable serait à chercher dans le comportement des partis politiques eux-mêmes : querelles de chefs, affrontements de tendance, tout ceci éloigne les politiciens des problèmes réels de la société, et de ce fait éloigne les électeurs des urnes. La quatrième et dernière raison est la suivante : les électeurs ont de moins en moins envie de s’engager de façon permanente sur des objectifs globaux. Ils votent de ce fait moins, ou différemment : pour des partis qui n’en sont pas vraiment (écologistes, chasseurs…) ou pour les extrêmes. D’une façon générale, le manque de dialogue entre politiciens et reste de la population peut expliquer ce repli des Français, ce refus de voter de plus en plus massif. L’abstentionnisme et la participation contestataire (votes extrémistes, associations, manifestations…) sont cohérents avec le désenchantement apparent des Français face à leur politique ; on peut néanmoins objecter à cela que si les électeurs sont critiques, ils ne font pas non plus forcément beaucoup d’efforts pour faire changer cette situation qui ne leur convient pas.


Evolution de l’image de la politique

(Enquête de TNS SOFRES de 1985 à 2004)

 

Les hommes politiques se préoccupent-ils de ce que pensent les Français ?

(Enquête TNS SOFRES de 1977 à 2004)


Les précédents sondages montrent bien que l’opinion des Français par rapport à la politique est, de façon générale, assez, ou de plus en plus mauvaise. Ce qui peut en partie expliquer l’abstentionnisme électoral en France, qui est une sorte de « thermomètre » des relations des citoyens à la politique en France, un des nombreux indicateurs de celles-ci. À partir de ces opinions négatives, on peut distinguer maintenant une nouvelle  forme d’abstention : si la première, celle que nous avons étudié, était surtout due à l’indifférence ou à un désenchantement de l’électeur, celle qui suit est une abstention d’un nouveau genre : l’abstention contestataire. Elle est la suite logique de la crise de confiance des électeurs par rapport à la politique. Mais pourquoi choisir l’abstention pour manifester sa colère ?

 

L’électeur français est-il enfin entré dans l’âge adulte ? Fait-il ses choix de vote d’une faon pondérée, réfléchie, sans influence aucune ? L’abstention, comme choix politique, comme expression d’un sentiment réfléchi du citoyen, peut exister. C’est ce que nous allons voir maintenant. L’usage de l’abstention comme moyen de contester une politique qui ne convient plus aux électeurs paraît un bon moyen d’exprimer sa rancœur et/ou sa colère, sans passer par des votes extrémistes. En effet, il faut noter que les votes extrémistes, qui représentent eux aussi souvent un sentiment de contestation de l’électorat face aux politiques mises jusque là en œuvre, sont toutefois difficilement applicables à toute la population électorale contestataire. C’est pour cela que celle-ci peut choisir la voie de l’abstentionnisme électoral, par refus total ou partiel des « règles du jeu démocratique », mais aussi seulement par refus des acteurs politiques (partis et politiciens). L'abstention peut alors revêtir un caractère actif et militant lorsque c'est un acte politique conscient et motivé. Il exprime un refus de choisir, une hostilité envers les hommes politiques en compétition lors de l'élection ou envers les règles de fonctionnement du régime.

La crise de la représentation évoquée plus haut peut expliquer cette abstention contestataire. Le problème alors mis en jeu est celui d’un affaiblissement de la légitimité du pouvoir politique, élu avec un fort taux d'abstention, qui ne représenterait alors qu'une partie de la population. Non seulement le pouvoir politique est aux mains de politiciens dotés d’une faible représentativité de la population, mais il faut aussi noter que leur place et leur élection perd de ce fait sa légitimité. C’est le vote des citoyens qui fonde la démocratie représentative. Faut-il, de par le taux d’abstention croissant en France, remettre en cause ce système ? L’électorat français a le droit et le devoir de voter, afin d’élire ses représentants, mais ce droit n’est pas une fonction. Le vote n’est pas une obligation, contrairement à des Etats comme la Belgique, le Luxembourg, le Danemark, la Grèce, etc. Ce système est lié à la théorie de « l'électorat-fonction » selon laquelle le droit de vote n'est pas seulement un droit, qu'il est possible ou non d'exercer, mais une véritable fonction que la Nation confie aux citoyens. Dans ces conditions, les électeurs sont tenus de voter. Si l'efficacité de la méthode semble avérée (en Australie, le taux d'abstention était de 40 % en 1922 ; après l'instauration du vote obligatoire, elle n'était plus que de 8 %), on peut en revanche émettre des doutes sur son impact sur les causes profondes de l'abstention électorale.

 

Le problème soulevé par l’abstention contestataire est celui de la difficulté pour les citoyens à l’heure actuelle d’exprimer leurs opinions politiques par le vote : le déclin du clivage droite gauche (cf. annexe 1), sur diverses questions de société, ne permet plus vraiment à l’électeur de trouver une famille politique qui lui convient, et d’exprimer son avis grâce à cette appartenance à une famille politique, un parti par exemple, ou grâce aux urnes. D’où l’apparition du vote protestataire (votes extrémistes, ou pour des partis qui n’ont pas vraiment de programme politique, ou de programme gouvernemental (Verts, CPNT…)) et de l’abstentionnisme contestataire, celui d’une classe sociale de privilégiés, conscients des problèmes de l’Etat et de la société et ne partageant pas forcément les opinions des candidats véritablement éligibles. Dominique Reynie affirme, en 2002[2], à propos des votes dits contestataires, mais aussi de la non participation électorale : « Quand on associe le vote en faveur de partis qui n’ont pas vocation à gouverner, qui contestent l’ordre démocratique (extrême gauche, extrême droite), à ceux qui soutiennent un thème, et non un programme de gouvernement – les chasseurs, par exemple –, au vote " blanc et nul " et à l’abstention, on obtient ce que j’appelle la dissidence électorale. Si on les additionne pour évaluer la part qui reste aux partis de gouvernement, on observe un trend extraordinairement frappant : entre 1958 et 1997, la dissidence électorale est passée de 27,4% à 52,5%. Désormais, quand le RPR ou le PS rassemblent 20% des suffrages exprimés, cela correspond à 20% des 48% restant. La crise électorale des partis de gouvernement est très profonde. » Le constat paraît donc assez simple ; l’abstentionnisme électoral est, ou peut être, une forme d’expression d’une opinion politique qui conteste ce qui est institué (le gouvernement, l’Etat, les institutions…) ou ce qui est proposé (les candidats et leurs programmes) : il peut être assimilé, dans sa portée, à un vote protestataire.

 

L’abstentionnisme électoral, d’un point de vue politique, semble donc reposer sur un paradoxe : s’il peut à la fois paraître comme un désengagement politique du citoyen, qui ne répond pas à ses devoirs fondamentaux (le vote), par désintérêt ou sentiment d’incompétence, il peut aussi, dans un autre cas, être l’expression d’un engagement politique, mais d’un engagement qui non seulement se détourne des formes politiques communes, mais qui est aussi le reflet d’un sentiment contestataire ou protestataire.

Ainsi, si, dans cette première partie, nous avons pu évoquer le problème de l’abstentionnisme électoral d’un point de vue de la science politique, il nous reste à présent, dans une seconde partie, à traiter d’un point de vue plus sociologique ce phénomène. Interrogeons nous maintenant sur les motivations sociales d’un tel  « fait social », et sur ces origines, plus générales.

Deuxième partie :

La sociologie du citoyen abstentionniste.

On explique généralement le phénomène de l’abstentionnisme électoral par un manque apparent ou avéré d’intégration de l’individu abstentionniste à la société. L’abstentionnisme électoral serait le produit d’une insuffisante intégration politique liée à une faible insertion sociale. Le problème alors soulevé est celui de trouver de bonnes définitions aux termes d’intégration politique et d’insertion sociale. Nous nous attacherons ici à la notion d’insertion sociale : est-elle synonyme d’appartenance à des groupes sociaux prédéterminés ? Fait-elle référence à une certaine acceptation des normes de la société globale ? À une réussite professionnelle ? La notion d’insertion, d’intégration sociale est riche de sens, vaste, et c’est la raison pour laquelle il faut la manier avec précaution. Qu’est-ce que l’intégration sociale ? Quel rapport entretient-elle avec le phénomène d’abstentionnisme électoral ? Comment peut-on expliquer ce rapport, par éclatement de la bulle qu’est l’intégration sociale, en diverses appartenances ?

 

Si dans une première partie nous nous pencherons sur l’abstentionnisme électoral suivant les degrés d’insertion sociale, et les divers facteurs de celle-ci (âge, catégorie socioprofessionnelle, sexe, milieu rural, urbain, etc.), nous étudierons par la suite la notion d’intégration sociale par rapport à l’abstentionnisme.

 

La situation sociale d’un individu, et, de ce fait, son niveau d’intégration à la société globale ou à un groupe intermédiaire (comme nous le verrons plus tard), dépend de divers éléments, que nous étudierons un par un. Ces appartenances composent la situation sociale d’un individu : l’appartenance « biologique » ou « imposée », l’appartenance socioéconomique, l’appartenance sociogéographique, et enfin l’appartenance religieuse. Il faudra mettre ces composants en relation avec notre sujet.

 

Commençons par aborder le thème de l’appartenance « biologique » ou « imposée », et son rapport au fait social qu’est l’abstentionnisme électoral en France. L’appartenance précédemment citée peut se diviser en deux facteurs : l’âge, le sexe. L’âge a un réel effet sur l’abstentionnisme électoral : si l’on peut remarquer que les jeunes de 18 à 24 ans ne connaissent pas des taux d’abstention très élevés, il faut alors tenir compte du fait que cet âge est synonyme de premier vote. C’est une sorte de « rite de passage » que le jeune citoyen, même s’il ne s’intéresse pas personnellement à la politique ou à la vie de la société, accomplit, afin de se sentir mieux intégré à la société globale, ou simplement sous l’impulsion de ses parents. Le vote, même pour les (futurs) abstentionnistes, est un symbole : symbole d’un libre exercice de ses droits individuels ; symbole d’une norme sociale qu’est la participation électorale. À partir de 25 ans cependant, l’abstention devient caractéristique de la participation électorale des jeunes. En réaction à l’angoisse causée par le chômage, ou selon leur intégration sociale plus ou moins établie les jeunes sont souvent abstentionnistes. En effet, les jeunes n’ont pas dans la majorité des cas un statut familial encore établi, et n’ont pas toujours un accès direct au marché du travail après leurs études. Ainsi, à mesure que le citoyen vieillit, l’abstention diminue. De plus, de façon générale, on peut remarquer que la vision du vote évolue selon l’âge. Si, de 18 à 49 ans le vote est plutôt considéré comme un droit, quelque chose d’acquis, que l’on choisit ou non d’exercer, il est ensuite perçu comme un devoir, que l’on est obligé, condamné d’exercer, par obligation morale, par devoir électoral. C’est ce que montre le tableau suivant :

 

La conception du vote selon l’âge

 

Le vote, c’est…%

18-24 ans

25-34 ans

35-49 ans

50-64 ans

65 ans et plus

D’abord un droit

53

51

41

33

28

D’abord un devoir

43

43

54

62

72

Sources : FNSP-CSA (extrait Les chemins de l’abstention, cf. référence dans la bibliographie)

 

D’un point de vue du genre, la distinction de participation électorale entre hommes et femmes n’est pas un indicateur très important, surtout à l’heure actuelle. S’il est vrai que les femmes ont subi un retard pour acquérir le droit de vote (1944), et que, de ce fait, la différence de participation électorale entre hommes et femmes s’est faite ressentir longtemps, comme a pu le noter en 1968 Alain Lancelot[3], il faut noter que, aujourd’hui, la différence s’est considérablement amoindrie, jusqu’à disparaître. Aujourd’hui, même si les femmes votent généralement moins que les hommes, la différence au niveau des taux d’abstention est faible, et c’est un indicateur qui n’est pas à prendre systématiquement en compte pour calculer l’insertion sociale, par exemple, d’où l’abstentionnisme électoral.

Le deuxième thème est celui de l’appartenance socioprofessionnelle et son influence sur la participation électorale en France (cf. annexe 2). Généralement, le constat parait plutôt simple : plus l’individu appartient à une CSP (catégorie socioprofessionnelle) basse, plus il y a de chances que celui-ci s’abstienne de voter. Cela suit la logique que nous avons pu montrer dans la première partie : celle du sentiment d’incompétence des électeurs. Ceux appartenant à une classe sociale basse n’ose pas exprimer leurs opinions politiques, par sentiment d’incompétence, par peur de faire des erreurs. Un niveau d’études élevé, au contraire, est signe de participation électorale active : il y a déculpabilisation des convictions politiques de l’électeur, qui pense maîtriser davantage son environnement social et politique. L’abstentionnisme est donc faible. La catégorie socioprofessionnelle indique à la fois un certain niveau d’études, mais aussi un niveau de revenus, de ressources de l’individu ou du foyer de chaque chef de famille. L’abstentionnisme électoral est plus fréquent dans un contexte socioprofessionnel précaire. De plus, les exclus du champ socioéconomique semblent s’exclure eux-mêmes du champ politique : les chômeurs, par exemple, sont moins souvent inscrits sur les listes électorales, ou sont davantage abstentionnistes que le sont les salariés.

La troisième face de l’étude du profil sociologique de l’abstentionniste concerne son appartenance au milieu urbain ou rural (cf. annexe 3). Il est à noter en effet qu’il existe dans les petites communes une meilleure insertion sociale : tout le monde se connaît, c’est un milieu socialement cohésif. De ce fait, la participation électorale est favorisée. Contrairement à ce milieu, le milieu urbain a tendance à être en proie à l’abstentionnisme, et ce pour deux raisons : la « propreté » des listes électorales est difficile à contrôler dans une grande ville, et la possible manifestation d’un contrôle social, d’un parti sur ses électeurs par exemple (exemple : élection présidentielle de 1969 où le PCF a demandé à ses électeurs de s’abstenir). Le milieu urbain est instable au niveau de la participation électorale : il est donc difficile de mettre en relief une tendance plutôt qu’une autre, et de dresser des conclusions sur l’abstentionnisme électoral de manière générale en milieu urbain.

La quatrième face est celle de l’appartenance à une religion. Lancelot a pu noter en 1968 que, en ce qui concerne l’appartenance religieuse, pour les catholiques, la participation électorale dépend surtout de l’avis de l’Église sur le régime politique, mais en général pratique religieuse et participation électorale vont de pair ; pour les protestants, l’abstentionnisme est plus élevé. Le milieu catholique favorise généralement la participation électorale car il est inséré ans des réseaux sociaux. Et qui dit insertion sociale, dit certaine condamnation de l’abstentionnisme.

D’autres éléments peuvent entrer en jeu pour dresser un statut social d’un individu, et associer ces résultats au phénomène abstentionniste. Le statut personnel de l’individu est un indicateur du degré de son insertion sociale : un individu marié, père de famille, possédant un logement, un terrain, intégré depuis plusieurs générations sur le territoire français semble avoir toutes les qualités sociales requises pour ne pas figurer l’abstentionniste. Ces marques sont celles d’une bonne insertion sociale, de ce fait l’individu n’a pas un comportement qui favorise l’abstentionnisme électoral. Ainsi le statut social influence la participation politique

 

            Nous avons pu, pas à pas, étudier les divers indicateurs qui forment le statut social d’un individu, tout en les mettant en relation avec le fait social qu’est l’abstentionnisme électoral. À travers eux, nous avons pu dégager une piste sociologique pouvant expliquer le phénomène : la manque d’intégration à la société globale, ou à un groupe intermédiaire, serait à l’origine de l’abstentionnisme électoral en France. C’est cette marginalisation de l’individu que nous allons étudier plus en détail maintenant, en commençant par évoquer l’intégration à un la société globale pour ensuite parler de celle à un groupe intermédiaire. Marginalisation qui s’exprime par l’abstention électorale, et donc qui peut l’expliquer.

 

            Grâce à l’étude précédente, nous pouvons soulever deux caractéristiques de l’abstentionnisme : il doit être associé non seulement à es classes sociales aliénées, mais aussi à des collectivités mal intégrées à la société globale. En effet, tout d’abord l’abstentionnisme électoral caractérise les rôles sociaux subordonnés : les catégories sociales dont le destin dépend de choix faits par d’autres catégories sont assez souvent abstentionnistes. Cela concerne les jeunes, influencés par leurs parents, les plus pauvres, et de façon générale, les minoritaires de toute sorte, contrairement aux adultes, patrons, ou à tous ceux qui participent activement à la vie de la société. Il faut ajouter à cela que les catégories dites « dominantes » votent plus que les autres, non seulement par intérêt politique fréquent, mais aussi et surtout par choix, pas seulement politique : le vote est une habitude citoyenne. La participation est considérée comme un des éléments du rôle socioculturel de ces catégories, tout comme la passivité est attendue des catégories  considérées comme « subordonnées ». L’analyse géographique de l’abstentionnisme a montré que les électeurs isolés du reste de la société s’abstiennent généralement. Ces collectivités, souvent à l’écart de la société globale (exemple : communautés rurales, ou alpines, en tout cas relativement closes), ne se sentent pas intégrées à elle, et donc font moins d’effort pour voter.

Mais si le sentiment d’être intégré à la collectivité conditionne généralement le niveau de la participation politique, il peut être influencé en retour par la conjoncture politique. Il faut entendre par là que le niveau de mobilisation, les enjeux d’une élection sont importants pour mesurer le taux d’abstention et nuancer son impact. De plus, plus les citoyens se sentent intégrés aux affaires de la collectivité, plus ils se sentent au cœur même des objectifs principaux des programmes politiques, plus ils sont à même de participer aux élections.

 

            Au niveau de la société globale, le constat est évident : les catégories sociales les mieux intégrées sont aussi celles qui votent le plus ; à l’inverse, les abstentionnistes font partie de catégories plus humbles, en général subordonnées aux précédentes. Etudions à présent l’abstentionnisme électoral suivant le degré d’intégration de l’individu à un groupe intermédiaire.

 

            De façon parallèle à la situation précédente, dans laquelle nous avons pu remarquer que les populations abstentionnistes font partie de catégories sociales peu ou pas intégrées à la société globale, l’individu qui est mal intégré à son cadre de vie sera davantage amené à s’abstenir qu’un autre. Plus les individus sont enracinés dans une communauté, plus ils votent. De ce fait, les nouveaux arrivants tardent souvent à s’inscrire sur les listes électorales, et le font au bout d’un temps, temps correspondant à leur période d’intégration dans la communauté. De plus, cette période sera plus étendue si le lieu de travail et le lieu de résidence de l’individu ne correspondent pas. L’enracinement est alors plus lent.

A contrario, le phénomène d’abstentionnisme recule quand s’affirme la participation sociale. Faire partie d’un syndicat, d’une association, profiter de son temps libre pour faire de la musique, ou une quelconque activité artistique, en groupe, permet aux individus de rompre leur isolement et, de ce fait, sont moins souvent abstentionnistes. Il faut ainsi se préoccuper de la relation entre participation électorale et socialisation de l’individu.

 

            L’on peut conclure alors cette deuxième partie en remarquant la forte exiguïté du fait social qu’est l’abstentionnisme avec la socialisation de l’individu ou du groupe abstentionnistes. Ce phénomène, s’il apparaît en premier lieu comme fortement politisé, doit plutôt être considéré en effet comme une norme culturelle conditionnée par des facteurs sociaux. La participation électorale semble finalement être une dimension secondaire de la participation sociale. Elle découle d’un facteur général extrapolitique qui est celui de l’intégration sociale.


Conclusion

 

On a pu dégager trois facteurs principaux qui expliquent le phénomène de l’abstentionnisme électoral. Le premier dépend de circonstances individuelles, la plupart du temps accidentelles, matérielles : c’est l’abstentionnisme « forcé ». L’individu ne peut pas faire autrement que de s’abstenir de voter, pour des raisons matérielles qui lui sont propres.

Le deuxième facteur est politique ; suivant les enjeux de telle ou telle élection, suivant le panel des candidats proposés, suivant la conjoncture politique générale du moment, le citoyen choisit ou non de voter. Il faut ajouter à cela que l’abstention est alors soit l’expression d’un désintérêt apparent pour le monde de la politique, soit celle d’une hostilité envers cette sphère, ou l’hostilité au système représentatif, ou bien encore celle d’une véritable contestation politique, que ce soit au niveau des programmes, des candidats, des discours proposés, ou au niveau étatique, ceci étant couplé avec un profond désir de réforme. L’abstention est alors un moyen d’exprimer son désaccord total avec la politique en vigueur. Le troisième et dernier facteur est social, et peut être ramené à un facteur principal : l’intégration à la société. La marginalisation de l’individu par rapport à des groupes sociaux intermédiaires ou de catégories sociales entières par rapport à la société globale sont des facteurs expliquant l’abstentionnisme électoral de façon générale. Les plus mal intégrés ne sont d’ailleurs même pas inscrits sur les listes électorales, et ne sont donc pas tenus en compte dans l’étude des taux d’abstention. Il faut noter aussi que de nombreuses corrélations existent entre abstentionnisme politique et social : les groupes sociaux abstentionnistes mal intégrés à la société sont généralement ceux qui expriment un désintérêt général pour la politique, ou une hostilité au régime représentatif.

 

À l’heure actuelle, l’abstentionnisme est toujours croissant, bien qu’ardemment combattu, à travers des campagnes de publicité, ou l’extension des possibilités de vote, en trouvant des alternatives au vote traditionnel dans les mairies (création en 2003 du vote électronique par Internet pour les Français à l’étranger ; depuis 2004  possibilité de voter sur le site Internet du parti politique de l’UMP ; création à Brest de « la machine à voter », etc.). Tout semble se diriger vers une amélioration des conditions de vote pour les citoyens ; mais faut-il rappeler que le problème n’est pas tant sur la forme que sur le fond ? L’abstentionnisme « forcé » reste en effet minoritaire, c’est pourquoi il faudrait trouver d’autres solutions pour mobiliser les citoyens que de nouvelles expériences techniques.


[1]Enseignant-chercheur au CEVIPOF (Centre d’Etudes de la Vie Politique Française).

[2] Cf. référence de l’interview dans la bibliographie.

[3]Cf.  L’abstentionnisme électoral en France, 1968, Armand Colin.