Introduction :

            « Des médias concentrés et financiarisés de plus en plus dépendants de leurs actionnaires et des publicitaires. Des journalismes fragilisés, minés par les effets de la précarité, dépendants de la communication institutionnelle et mercantile. Des informations prostituées, assujetties à la concurrence, à l’audience commerciale et au mélange des genres qui noie l’information sous le divertissement.

Telles sont quelques-unes des tendances le plus lourdes et les plus menaçantes. Certes, elles ne s’imposent pas uniformément. Et elles ne renvoient pas à un improbable âge d’or où les médias auraient été délivrés de toute tutelle politique ou économique. » (Henri Maler
Enseignant à l’Université Paris-VIII, et co-animateur de l’association Acrimed ).

            Cette critique du sociologue Henri Maler du monde de la presse aujourd’hui montre bien que le journalisme , dans la presse écrite ou autre  a perdu de son image de rôle démocratique en France. Tout du moins on assiste à une remise en cause des méthodes et des révélations, du fonctionnement de la presse en général et, plus récemment de la presse écrite. En effet des ouvrages divers dénoncent les « travers » du journalisme contemporain. La sortie, il y a deux ans, de « Bévues de presse » ( a été accueillie par un silence assourdissant de la part de la presse. Son auteur, Jean-Pierre Tailleur, était sur Internet le 31 mars, pour discuter du « maljournalisme », un concept de son cru. Pourtant aujourd’hui le terme est utilisé par beaucoup. Une courte note de lecture dans Le Monde Diplomatique, une colonne dans Le Point, une 4e place dans le « Top 10 - 2003 » de Technikart… Il fallait être un lecteur de presse particulièrement attentif pour savoir qu'un certain Jean-Pierre Tailleur publiait, en février 2002, un livre intitulé « Bévues de presse ». Le « maljournalisme » pourrait se résumer à un mélange de manque de sérieux et d'enquête bâclée ou inexistante. « En publiant ce livre, Jean-Pierre Tailleur ne se fera pas beaucoup d'amis dans son milieu professionnel, car il ose briser quelques tabous sans épargner les vaches sacrées que sont Le Monde ou Le Canard Enchaîné », écrivait à l'époque Alain Woodrow, ancien journaliste au Monde, dans la postface du livre. A la différence des nombreux pamphlets cherchant à démontrer les intentions malveillantes de certains patrons de presse, Jean-Pierre Tailleur dénonce, exemples à l'appui, la qualité médiocre d'articles et enquêtes parus dans la presse française. L'exercice l'amène ainsi à ouvrir au hasard des éditions de la presse quotidienne régionale. Cet inventaire empirique, conforté par une comparaison internationale avec les périodiques espagnols et anglo-saxons, permet à l’auteur de diagnostiquer avec précision certaines des « maladies dédaignées du journalisme français .». Si l'accumulation des exemples a une force de persuasion certaine, la méthode a cependant ses limites En effet on il ne suffit pas d’énumérer les erreurs dans une investigation pour établir des généralités. Mais l’existence de ce types d’ouvrages montre bien qu’il y a de nos jours une remise en cause de la légitimité des journalistes dans les dénonciations qu’ils peuvent faire dans certains de leurs sujets. En effet les scandales découverts par la presse ne sont pas rares et on peut dire qu’il est beaucoup plus courants de les rencontrer dans les quotidiens de la presse écrite plutôt que par les informations de médias tels que la télévision ou bien la radio. Le scandale paraît être une spécificité de la presse écrite. Pour revenir au livre de Jean Pierre  Tailleur, comme le précise Alain Woodrow dans la post-face, l'auteur ose remettre en cause la réputation de sérieux et d'investigation du Canard Enchaîné, dont il reconnaît toutes les qualités par ailleurs. Son étude des articles consacrés à la chute de Vivendi met en évidence un manque de compréhension des chiffres et des notions économiques maniés par les rédacteurs du Canard . Tout en précisant qu'en fait d'investigation, beaucoup de papiers se fondent sur des notes et des rapports plus ou moins confidentiels, confiés à la rédaction par des sources anonymes, du moins pour le lecteur. « Il faut aussi avoir le courage d'attaquer les journaux qu'on nous présente comme inattaquables », commentait Jean-Pierre Tailleur .

 A cet instant on peut se demander ce en quoi la remise en cause de cet organe de presse précis paraîtrait plus improbable que celle du Monde , d’un quotidien régional ou autre. Jean Pierre Tailleur dit dans une interview « comme je l’ai montré dans mon livre, «  (…)«Le Canard» n’a pas la rigueur et la fiabilité que l’on peut attendre du journal d’investigation qu’il prétend être. ». On peut alors se poser la question : Le « Canard enchaîné » est –il réellement un journal d’investigation ? Outre son classement dans les journaux dit « alternatifs » ou « satiriques » d’information, cela veut-il dire pour autant qu’il ne remplisse pas les mêmes fonctions que les autres journaux ? A t-il toujours été un journal avec une fonction d’investigation ?

On peut se demander à travers l’exemple du « Canard Enchaîné » s’il est normal est même souhaitable pour la démocratie que les médias et, en particulier la presse écrite dénonce régulièrement les agissements des milieux politiques. Nous laisserons de côtés les autres types de scandales et enquêtes (telle que la dénonciation de mouvements sociaux dangereux comme les sectes), pour étudier seulement les cas de scandales politiques soulevés par des grands quotidiens. Contre les abus des pouvoirs, la presse et les médias ont été, pendant de longues décennies, dans le cadre démocratique, un recours des citoyens. En effet, les trois pouvoirs traditionnels - législatif, exécutif et judiciaire - peuvent faillir, se méprendre et commettre des erreurs. La liberté des médias n’est que l’extension de la liberté collective d’expression, fondement de la démocratie. Elle implique donc de surcroît une « responsabilité sociale », et, par conséquent, son exercice doit demeurer, en dernière instance, sous le contrôle responsable de la société. Le problème est alors que la presse joue un rôle important qui peut être souillé. La presse peut être "bonne" lorsqu'elle contribue, à la "formation de l'opinion" en informant les lecteurs qui sont aussi des citoyens. La presse est alors conçue comme une institution indispensable au bon fonctionnement de la démocratie, fonctionnement qui suppose la liberté d'expression et d'information. Mais la presse peut être également, pour des raisons soit mercantiles soit politiques, la pire des choses parce qu'elle peut diffamer, mentir, désinformer (on invoque alors les campagnes de presse, la propagande, etc.). Les hommes politiques ne peuvent ni l'ignorer ni la condamner . Il y a donc un rapport étroit entre la presse et le politique qui s’il paraît naturel n’est pas toujours légitime. On peut alors voir que le rôle de la presse dans le fait de soulever des scandales politiques est à double tranchant : Du côté positif, et en nous tournant vers le passé , on peut évoquer le rôle majeur et fondateur joué par la presse dans la révision du procès de Dreyfus (grâce notamment à l'article célèbre, "J'accuse", de Zola paru "à la une" du quotidien L'Aurore). Mais on peut tout aussi bien illustrer le côté négatif des médias, soit, pour prendre un exemple récent et qui concerne plus spécifiquement les médias audiovisuels, la "couverture" de la guerre du Golfe. La presse peut, par exemple dans une situation de crise internationale, servir le pouvoir en place et n'être, malgré les journalistes et sans qu'il soit nécessaire d'instaurer une censure politique explicite, qu'un simple instrument de propagande qui, en définitive, est destiné moins à informer qu'à tromper l'opinion et à soutenir la politique du pouvoir en place . Mais dans un cadre quotidien et national, les scandales les plus rapportés sont ceux des gouvernants évidemment et du monde politique. Doit-on y voir une certaine normalité, et est-ce le rôle de la presse ? La presse doit-elle conserver un rôle d’investigation dans le monde politique et en dénoncer les travers pour gagne une légitimité de contre pouvoir ? La presse a toujours été un enjeu de lutte majeur pour les acteurs politiques qui, de diverses manières, cherchent à mettre "de leur côté" les journalistes (ou du moins ceux des supports de presse les plus importants), dans les régimes de type autoritaire, par la contrainte directe en instaurant un régime de censure préalable, et dans les régimes de type démocratique, par la mise en oeuvre de stratégies douces ou à caractère incitatif (séduction, campagnes de communication, etc.). Il reste que l'existence de pressions d'origine politique sur le milieu journalistique est une donnée constante.

I )  Presse et scandales, un contre pouvoir essentiel 

A)    Histoire de la presse comme contre pouvoir

1) Inscrit dans le rôle de la presse écrite ?

            « Dans le débat politique, «Libération» est toujours en situation de contre-pouvoir, c'est son statut, sa fonction. Ce qui explique qu'il ait eu d'ailleurs avec tous les gouvernements de gauche des relations exécrables, même quand il s'agissait d'hommes et de femmes avec qui «Libération» pouvait avoir avant ou après leur passage au pouvoir des relations de proximité. »(Serge July, jeudi 09 octobre2003, « Libération. »). Cet extrait d’une interview du directeur de Libération est une illustration du fait que ,plus dans la presse écrite qu’à la télévision par exemple, on retrouve dans tous les journaux une volonté de s’imposer face aux gouvernants, aux politiques, de façon à incarner une sorte de « défense » du peuple toujours nécessaire et parfois salutaire lorsque le pouvoir se fait oppressant. Si dans l’audiovisuel, il est rare de voir les journalistes s’opposer radicalement  aux politiques (ce qui a valu le mépris de ceux ci longtemps de la part de leurs collègues de la presse écrite), dans les grands quotidiens nationaux,  plus indépendants par rapports aux éditions régionales et souvent plus largement diffusée, on retrouve une opposition directe et selon les cas , jusqu’à la critique la plus acide du pouvoir et de certaines figures du monde politique.

La fin du XIXème siècle vit l'apparition d'une nouvelle forme de journalisme : le journalisme d'investigation. La presse cherchait de plus en plus à "s'émanciper", et les petites gazettes firent place aux journaux à grands tirages, friands de scandales et fréquemment orientés politiquement ou religieusement, incarnés par les éditions de W. R. Hearst, le magnat de la presse américaine. Chaque journal prend alors position, souvent en connivence avec des partis politiques ou des lobbys. Le cas le plus frappant est celui des journaux de W. R. Hearst. Celui ci, en accord avec Théodore Roosevelt, sous secrétaire d'Etat à la Marine des USA, se lance dans une campagne visant à dénoncer les atrocités commises par les Espagnols à Cuba (petite île de l'Océan Atlantique dont la principale ressource est sa vente de canne à sucre) alors en révolte. Il cherche à émouvoir l'opinion publique au moyen de photographies pathétiques et, allant même jusqu'à épouser une évadée de reconcentrados (sorte de camp de concentration "à l'espagnole") vise à conduire les USA à la guerre, but partagé avec Théodore Roosevelt.
En France aussi, la presse, libérée du carcan césariste de Napoléon III, prend position. Sur fond d'affaire Dreyfus, chaque journal annonce clairement ses convictions. Citons l'Aurore, dans lequel Emile Zola dresse un terrible réquisitoire contre l'Etat français et la hiérarchie militaire, accusés d'incompétence et de mensonges, au moyen d'une lettre ouverte intitulée "J'accuse". Les antidreyfusards s'en donnent à coeur joie dans des journaux catholiques (La Croix, Le Pélerin), anarchistes (Le Père Peinard) et l'Extrème Droite. Si le pouvoir de la presse est croissant en cette fin de XIXème siècle, il n'en reste pas moins orienté. La liberté d'expression étant de plus en plus respectée, la dénonciation de scandale ou d'injustice devient possible, d'autant plus que les tirages des journaux sont de plus en plus importants. Mais les tirages de masse permettent d'avoir une réelle emprise sur l'opinion, il devient alors facile pour un lobby de véhiculer ses idées et ses convictions à la manière du lobby colonial de Marchand ou du lobby belliqueux de T. Roosevelt, ou des mouvances antisémites françaises.
Le XXème s'ouvre sous le signe d'une dictature de l'image, toujours d'actualité aujourd'hui.

2 ) Quel contre pouvoir ?

            Les libertés de penser, d’écrire, de publier, la liberté de la presse sont des éléments fondamentaux des libertés d’opinion et d’expression. La démocratie, qui est censée être le pouvoir partagé par tous, ne peut s’épanouir sans le respect plein et entier de ces libertés. La conquête de ces libertés reste un combat dans de nombreux pays du monde, mais elle est aussi un enjeu d’actualité dans nos pays. . La presse, qui peut être un formidable outil de liberté, peut devenir avec la puissance médiatique d’aujourd’hui son contraire : un outil de confiscation de la parole citoyenne. Dominée et uniforme, l’information devient alors un élément de la crise démocratique. « Je pense qu'il est bon que les journalistes exercent un contre-pouvoir. C'est même fondamental en démocratie puisque, s'il ne peuvent plus l'exercer c'est qu'alors nous ne sommes plus en démocratie… Mais il n'est pas bon non plus que les journalistes exercent un pouvoir tel que ça devient le pouvoir principal et que ça prenne le pas sur le pouvoir politique, culturel, syndical. » (Jean-François Kahn, directeur de la publication de la revue « Marianne »). Presse et démocratie sont liés et évoluent l’un avec l’autre. Pourtant on se demande aujourd’hui lequel à un ascendant sur l’autre, car dans son évolution , plus qu’un simple outil de communication et de critique la presse se risque à devenir un élément de  la société à part entière avec ses détracteurs propres . En effet on se retrouve aujourd’hui dans une situation ou la presse qui critique est elle-même critiquée, ce qui est du a plusieurs facteurs ; tout d’abord la concurrence c’est à dire le nombre croissant entre le XIXème siècles et nos jours de journaux plus ou moins orientés politiquement, l’orientation politique de la plupart d’entre eux étant un de ces facteurs, la remise en cause du travail des journalistes comme on l’a vu dans l ’ouvrage de Jean Pierre  Tailleur,  ou encore dans les livres de journalistes dénonçant les pratiques de grands quotidiens des plus renommés , comme avec « La Face cachée du Monde » (La Face cachée du Monde : Du contre-pouvoir aux abus de pouvoir de Pierre Péan, Philippe Cohen , Editions Mille et Une Nuits, 2003, 640 pages). Pour la première fois deux journalistes sérieux et réputés - Philippe Cohen et Pierre Péan- ont enquêté avec minutie sur le quotidien du soir, le "quotidien de référence", dont la puissance -symbolique et réelle- en inquiète plus d'un. Ce que dénoncent Pierre Péan et Philippe Cohen dans leur ouvrage-fleuve (631 pages) c'est que le journal Le monde soit devenu le quatrième pouvoir, s'éloignant ainsi de sa vocation première telle que conçue par son fondateur, feu Hubert Beuve-Méry. Une phrase, aux dires des auteurs, résumerait le résultat de leur longue enquête : « le pouvoir du Monde ne repose plus sur la confiance ou le respect de ses lecteurs, mais sur la crainte qu'il inspire et le bénéfice qu'il tire des autres pouvoirs. » (p16). Voilà qui est inquiétant : qu'un quotidien réputé pour le sérieux de ses informations puisse inspirer de la crainte … Comment un grand quotidien lu par des gens qui sont supposés avoir une certaine culture, un certain niveau intellectuel, comment de tels gens réussissent-ils à être manipulés - ou orientés,  par un média ? On trouve dans le début du livre cette phrase «  Mais quand un journal se sert du contenu de ses propres colonnes pour contraindre ou séduire des actionnaires, voire renvoyer l'ascenseur à des amis politiques susceptibles de le soutenir ou de le faire soutenir financièrement, on est plus près des personnages du Bel-Ami de Maupassant ou des journaux évoqués par Balzac dans Les Illusions perdues que de l'épure anglo-saxonne. » . Les critiques les plus courantes d’un grand quotidien sont le plus souvent soi de mal faire leur travail, soit de le faire pour les mauvaises raisons. Ici on se trouve dans le second cas, et il est fréquent de vois de tels critiques. On ne pourra pas étudier leur fondement ou non mais la naissance de  ce type de crises est caractérisé par un constat ; les grands quotidien reçoivent aujourd’hui les mêmes critiques que celles adressées au pouvoir politique. On leur reproche leur manque d’objectivité, d’éthique et une corruption qui prend diverses formes. Ces considérations posent la question de savoir si la presse se doit alors d’être considérée comme un quatrième pouvoir démocratique ou si elle ne devrait dans l’idéal que rester un élément rapportant l’actualité, sans émettre une opinion, qui obligatoirement peut avoir une influence dans la société. Pour en revenir à La face cachée du monde, un des accusés du livre, E. Plenel donnant une interview dans Télérama en 1993 déclarait ; « La presse n’est pas un quatrième pouvoir, ou alors on reconnaît déjà qu’elle fait partie de l’establishment. Les journalistes ne sont pas la pour apporter des réponses mais pour poser sur la table les questions qui dérangent. Alors faisons de la presse un vrai contre pouvoir et inscrivons, comme les américains, le droit à l’information dans la constitution. (…) »

            B ) Des caractéristiques du journal d’investigation

 

1 ) Histoire de l’investigation dans la presse écrite

            De la « Déclaration des droits de l’homme » de 1789, énonçant le principe de la liberté d’expression, à la loi du 29 juillet 1881, qui l’institue enfin en affirmant que « l’imprimerie et la librairie sont libres », il a fallu près d’un siècle de combats acharnés pour que la liberté de la presse soit reconnue comme l’une des libertés publiques fondamentales. Pour avoir tant souffert de la censure et de la soumission au pouvoir sous le second Empire, les républicains ont attaché leur nom à cette avancée. Leur République, la IIIe, fut l’âge d’or de la presse écrite. Elle reste à ce titre, dans notre histoire, comme un moment fort du long cheminement de l’Hexagone vers les formes modernes de la démocratie. A la fois moteur de la vie politique et antichambre du pouvoir, elle est le vecteur du débat public, le lien entre candidats et électeurs, la chambre d’écho des joutes parlementaires, la tribune des pouvoirs et des oppositions. Avec elle, le plus reculé des villages entre dans le jeu. Par elle, le suffrage universel devient une réalité. Ainsi, avec l’école de la République, la presse a joué ce rôle essentiel de pédagogue de la démocratie et de la citoyenneté. L'investigation est un genre journalistique dans lequel on retrouve : l'enquête, le reportage, l'interview, et le portrait.  Dans l'investigation, le journaliste va au fond des choses, il gratte le vernis pour mieux comprendre afin d'éclairer l'opinion publique. Pour ce faire, le journaliste va enquêter sur le terrain en utilisant la technique de l'interview, du portrait et beaucoup plus celle du reportage qui donne à voir, à sentir, ou à entendre. Dans les années 1970, la presse a joué un rôle essentiel en révélant ce qui est devenu le plus grand scandale politique des États-Unis de la période suivant la Deuxième Guerre mondiale. Des journalistes de Washington, attentifs aux indices laissés lors d'un vulgaire cambriolage commis dans les bureaux de l'immeuble Watergate, ont remonté une piste qui les a menés jusqu'à la Maison-Blanche. Leur reportage a été suivi par des enquêtes du Congrès, qui ont abouti à la démission du président Richard Nixon.

Le comportement de la presse durant cette période a été présenté comme l'image de ce que le journalisme a de meilleur à offrir à la démocratie : veiller à ce que les autorités soient tenues responsables de leurs actes. La tendance s'est installée dans les salles de rédaction américaines et, dans les années qui ont suivi, la profession a bénéficié d'une grande crédibilité. On a enregistré durant la même période une augmentation notable des inscriptions dans les écoles de journalisme.

Toutefois, près de trois décennies plus tard, la situation a changé. Le journalisme d'investigation n'est plus, semble-t-il, l'étoile la plus brillante qui scintille au firmament de l'information américaine. Si le ton de la presse dénotait l'autosatisfaction durant les années qui ont suivi le scandale de Watergate, l'état du journalisme aux États-Unis suscite aujourd'hui des propos pessimistes. Beaucoup d'observateurs ont fait remarquer que le nombre accru de médias détenus par un seul propriétaire et la tendance au sensationnalisme sapent la vigueur nécessaire au journalisme d'enquête. Les pressions de nature commerciale ont également un effet dissuasif : le journalisme d'investigation exige du temps et des ressources humaines et financières substantielles, ce qui est difficile à concilier avec la réalisation des bénéfices prévus et la maîtrise des coûts de production. Par ailleurs, les entreprises de presse hésitent à appuyer les enquêtes de leurs journalistes devant les risques de poursuites judiciaires coûteuses auxquels celles-ci les exposent.

2) Une presse moins héroïque ?

Qu'est-ce que le journalisme d'investigation ? Cette forme de journalisme se caractérise par son objectif, qui est de dénoncer les abus et les atteintes à l'intérêt public. Les informations publiées sont le fruit de la recherche des journalistes plutôt que celui de fuites et de renseignements communiqués aux organes de presse.

Elle était jadis le fait de reporters solitaires agissant de leur propre chef avec un appui limité, voire nul, de la part des organisations de presse. Toutefois, des exemples récents font ressortir l'importance fondamentale du travail en équipe. La production d'articles bien documentés et exhaustifs exige des compétences diverses. Reporters, rédacteurs, juristes, analystes en statistiques, bibliothécaires et chercheurs doivent oeuvrer de concert. Il est essentiel de connaître les lois relatives à l'accès aux informations publiques pour savoir quels renseignements peuvent être disponibles dans le cadre de la législation sur la « liberté de l'information » et quels problèmes juridiques risquent de survenir lors de la publication de documents incriminants. Les nouvelles technologies sont d'une grande utilité pour les journalistes. Elles leur permettent de se familiariser en profondeur avec les divers sujets à traiter dans toute leur complexité et, grâce à l'informatisation des dossiers gouvernementaux et à la présence d'une foule d'informations en ligne, leur offrent aujourd'hui le recours au reportage assisté par ordinateur. Le journalisme d'investigation doit son importance au fait qu'il peut contribuer à la gestion démocratique des affaires publiques. Il s'inscrit en cela dans le cadre d'une presse considérée comme le « quatrième pouvoir », à savoir d'une presse ayant pour fonction de veiller à ce que les autorités gouvernementales soient tenues responsables de leurs actes en publiant des informations sur les questions d'intérêt public, même si c'est pour révéler des abus ou des crimes commis par ces autorités. De ce point de vue, le journalisme d'investigation est l'un des instruments les plus importants de la presse, par lequel celle-ci contribue à la démocratie. Il relève de la logique des freins et contrepoids des systèmes démocratiques en ce qu'il constitue un mécanisme utile qui permet de surveiller le fonctionnement des institutions démocratiques au sens le plus large du terme, c'est-à-dire les entités gouvernementales, les organisations civiques et les sociétés cotées en bourse.

La place centrale occupée par les médias dans les démocraties contemporaines sensibilise les élites politiques aux nouvelles, en particulier aux « mauvaises » nouvelles qui suscitent souvent des émotions au sein du public. La publication d'informations concernant les irrégularités politiques et économiques peut inciter le parlement et les autorités judiciaires à enquêter.

Lorsque les institutions gouvernementales s'abstiennent de mener des enquêtes, ou que la conduite d'investigations se heurte à des problèmes ou éveille des soupçons, la presse peut les amener à faire face à leurs obligations de reddition de comptes. Après la publication dans la presse de rapports faisant état de dysfonctionnements, de malhonnêtetés et de malversations au sein des instances gouvernementales ou de la société, les journalistes peuvent examiner dans quelle mesure ces institutions s'acquittent de leur mandat constitutionnel de gouverner de manière responsable. En tout état de cause, le journalisme d'investigation a le pouvoir d'influencer les questions brûlantes figurant à l'actualité, en rappelant aux citoyens et aux élites politiques l'existence de certains problèmes. Rien ne garantit, toutefois, qu'une attention soutenue de la presse aboutira à des interventions des organes parlementaires ou judiciaires sous forme d'enquêtes et d'éventuelles poursuites des auteurs de délits.

Le journalisme d'investigation appuie également la démocratie en contribuant à l'information de la population. L'information est une ressource essentielle qui confère à un public vigilant le pouvoir de tenir le gouvernement responsable de ses actes, pouvoir qui se manifeste par le vote et la participation. Avec l'avènement, dans les démocraties contemporaines, d'une vie politique axée sur les médias, celles-ci ont éclipsé les autres institutions sociales en tant que principale source d'information sur les questions et les processus qui affectent la vie des citoyens.

II ) Etude de cas : Le canard enchaîné, un hebdomadaire qui inquiète

            A ) Un journal à part dans la presse française

1 ) Historique du journal

« Le Canard Enchaîné » est, comme son sous-titre l’indique, un "hebdomadaire satirique paraissant le mercredi" .Plus précisément, on peut le définir comme un organe d’information critique et dérangeante dans ses intentions, comme un organe satirique, ironique, humoristique et de bonne humeur dans ses moyens d’expression.                                  
C’est l’un des plus anciens titres de la presse française actuelle : fondé le 10 septembre 1915 par Maurice et Jeanne Maréchal avec la complicité de Victor Snell en réaction contre les outrances de la censure, les excès de la propagande, les méfaits du conformisme. Il se proposait de lutter contre le "bourrage de crâne". A cet égard, depuis 80 ans, son combat n’a pas changé... Né du "Canard du Boyau", journal de poilus du 74° Régiment d’infanterie, il effectue un dandinement d’essai pendant deux mois mais se noie en octobre de la même année pour revenir en 1916, le "Canard", fondé avec peu de ressources, a obtenu dès les premières semaines de sa création un succès suffisant pour pouvoir se passer de commanditaire et de publicité. Il est resté un journal qui refuse la publicité, ce qui est un cas presque unique dans la presse mondiale et a grandement contribué à sa réputation .                   .
Journal de forte identité, le "Canard" a une sensibilité générale de gauche mais il est toujours resté rigoureusement indépendant de toutes les organisations politiques et économiques.
Entre les deux guerres, son tirage hebdomadaire était d’ environ 150.000 à 200.000 exemplaires. Il a cessé de paraître en juin 1940 après l’ occupation allemande. Reparaît à la Libération en septembre 1944 .                                                       .                                         
Au début des années 50, le "CANARD" a traversé une période de langueur qui a ramené son tirage autour de 100.000 exemplaires .                                  .
Il a alors remusclé sa formule, développé l’information, doublé sa pagination et pratiqué le journalisme d’enquête dont il a été l’initiateur en France. Il a retrouvé sa vigueur et son essor.
Son tirage moyen actuel se situe entre 500.000 et 550.000 exemplaires. Il a parfois atteint et dépassé un million d’exemplaires à l’occasion de certaines affaires dans les années 1970 et 1980.
Juridiquement, le "CANARD"  est constitué en société anonyme. Selon le voeu de son fondateur Maurice Maréchal, il appartient à ses collaborateurs qui en sont les actionnaires et les gestionnaires. En fait, ils sont plutôt les dépositaires que les propriétaires des actions qui ne peuvent être ni vendues, ni transmises à des tiers et dont la possession est liée à la présence au journal. Quand cette présence cesse, les actions sont redistribuées à l’intérieur du journal.
Ces dispositions visent à garantir la continuité, l’intégrité et l’indépendance du "CANARD", hors de toute intervention extérieure .                     .                                          
L’équipe du journal se compose d’environ soixante collaborateurs permanents, dont une quarantaine de journalistes. Parmi eux, treize dessinateurs (BRITO, CABU, CARDON, DELAMBRE, ESCARO, GHERTMAN, GUIRAUD, KERLEROUX, LEFRED-THOURON, PANCHO, PETILLON, POTUS, WOZNIAK) et une quinzaine d’administratifs, ce qui représente une structure relativement légère. Le journal se vend toujours bien dans le pays. Certes, ce n'est plus la vente record du 13 mai 1981 (1,2 million), pour l'élection de François Mitterrand à la présidence du pays, ni celle des diamants de Giscard (1979, 900 000)... Mais le «volatile» se porte toujours bien, avec 400 000 exemplaires hebdomadaires. Il coûte peu à fabriquer: huit pages grand format, sans photo mais avec dessins.                                       .
Surtout, Le Canard reste craint par tous les pouvoirs. Les services secrets français ont voulu en 1973 espionner. Rappelant cette tentative d'écoutes l'hebdomadaire a apposé cette plaque: « dans la nuit du 3 décembre 1973 deux «plombiers» furent pris en flagrant délit d'installation d'écoutes».

 

2 ) Le canard dérange

            Champion pour les jeux de mots et  pour sa maquette, le canard n'est pas juste un journal qui fait rire,  mais c'est un véritable journal d'investigation aux nombreuses sources qui a déjà fait l'objet de nombreux procès et cambriolages, certaines infos étant vraiment gênantes. N'appartenant qu'à ses lecteurs, le canard est devenu une référence pour le reste des médias. On le cite partout : de France-info à Joystick. Mais « Le Canard » n’est pas toujours apprécié et son rôle de contre pouvoir, accentué par le caractère satirique de cette publication est un de ceux qui dérangent le plus dans l’ensemble de la presse écrite. Durant la période du pouvoir Giscardien, on aurait pu voir de l’acharnement dans les railleries du Canard. En effet celui-ci était devenu la terreur du pays, certains articles coûtant la carrière politique de ses protagonistes. La publication en 1971 et en 1972 de la feuille d’impôts et des déclarations fiscales du Premier ministre (J.Chaban-Delmas) a eu un grand retentissement. La presse attendra une semaine avant de reprendre cette information (certains journaux reprochent au Canard enchaîné d’avoir commis un acte de délation en publiant un document qui, selon eux , relevait de la vie privée de J.Chaban-Delmas. On a pu s’interroger sur la volonté claire du Canard de faire du tort à Chaban-Delmas ou à d’autres personnages de la République. L’objectivité parfois défaillantes de la rédaction peu soulever des questions. Mais cette liberté de paroles prouve aussi que le journal est indépendant du pouvoir en place et on peut plus lui reprocher les erreurs qu’une quelconque corruption.  

L’image du Canard à pâti de l’arrivée de la gauche au pouvoir. En effet si l’arrivée de la gauche pouvait être une satisfaction pour les rédacteurs du Canard, ce n’était pas aussi bon pour sa ligne éditoriale. Le Canard a soutenu indirectement la candidature de Mitterrand et cela romps avec une traditions de placer tous les hommes politiques à la même enseigne. Durant la période 1988-1993, le Canard a tiré les leçons de ses inhibitions lors du précédent septennat du président socialiste. Le journal redevient insolent envers le gouvernement et n’hésite plus à remettre en cause les dirigeants socialistes. C’est ce retour de la virulence dans le journal qui lui vaudra les reproches du reste de la presse au moment de la mort de Pierre Bérégovoy. Le journal avait en effet  publié des articles sur la manière dont il avait acquis un appartement rue des Belles-Feuilles à Paris. L’image du Canard a beaucoup souffert de ce suicide car il faisait suite à la mort sous le septennat de Giscard d’Estaing du ministre du travail Robert Boulin. Le journal avait aussi mis en cause ce dernier à propos de la construction d’une maison à St Tropez, dont les conditions d’achat étaient contestables . Le ministre se suicidera , créant l’émotion autour de sa mort. Le lynchage médiatique restera longtemps en cause dans ces affaires. A propos de l’affaire Bérégovoy, le président Mitterrand qui avait mis en cause «  les chiens » à qui l’on avait jeté en pâture l’honneur d’un homme, fit savoir à l’hebdomadaire, qu’il n’était pas compris dans la meute. L a presse peut alors constater que ses erreurs n’appartenaient plus au domaine privé et que l’on risquait le danger public dans certaines situations. Le Canard est pourtant peu assigné en justice et étant le symbole de la presse d’investigation, lorsqu’il est attaqué et mis en faute, c’est tout ce type de presse qui est remis en cause.

Durant les dernières années, le Canard a du faire face sur le terrain de l’investigation à la concurrence d’autres agences de presse. Mais les polémiques visant à ternir l’image de l’hebdomadaire ne font que conforter le poids et l’influence qu’il a ou qu’on lui attribue sur la société.

            B ) Caractéristiques de l’investigation ; les questions qui dérangent

1)      Le rôle du journaliste :

 On remarque ici la difficulté de l’investigation par les journaliste dont le travail est parfois entravé par ses propres collègues sur une question difficile à traiter : la légitimité du journaliste. On l’a vu le rôle clé de la presse et d’informer et de créer le débat et la réflexion du citoyen dans la démocratie.

            Les journalistes et la société en général entretiennent le mythe du pouvoir de la presse et des journalistes. S'il est bien certain que les médias ne sont pas sans influence aucune sur le cours de nos sociétés, la confusion pouvoir des médias - pouvoir des journalistes est fautive . D'abord parce que parler des " journalistes " sous un même vocable, en postulant ainsi leur unité est un non-sens. Jamais la profession ne fut aussi éclatée, traversée de tensions et de réalités différentes et contradictoires. Ensuite parce qu'au sein même des entreprises de médias et dans leurs relations avec les divers intervenants au processus de création de l'information, le plus notable n'est pas l'emprise des journalistes. La radiographie des 31 903 journalistes titulaires de la carte de presse 2000 montre la très grande hétérogénéité du groupe, reliée à quatre facteurs principaux de différenciation : la situation professionnelle (statut, qualification, revenus), le média d'exercice, le sexe et la formation professionnelle initiale. 18 % des journalistes sont pigistes et ils travaillent surtout en presse spécialisée et en télévision régionale. Si la presse fait travailler 73 % des journalistes, les journalistes salariés (78 % des actifs) sont davantage concentrés dans les grands médias nationaux d'information générale, où les possibilités de carrières sont plus ouvertes. Les disparités entre les femmes et les hommes restent très sensibles, tant sur le plan de l'âge, que du statut ou de la rémunération. Dans l'ensemble, le passage par une école professionnelle agréée par la Convention collective des journalistes (12 % de l'effectif) représente, autant pour les femmes que pour les hommes, un avantage en terme de carrière : plus forte présence dans les grands médias nationaux, accès plus large à des postes d'encadrement. On peut dire que le journaliste est un élément important de l’investigation et sa légitimité difficile à prouver montre la position délicate qu’il occupe. Le monde des médias et plus particulièrement celui de la presse a été immergé dans un nouvel environnement économique depuis le début des années 1980 - composé de déréglementation, d'intensification de la concurrence, d'internationalisation, de fusions-acquisitions et de nouvelles technologies, le tout couplé à un lectorat boudeur. Les journalistes font partie intégrante de la chaîne de production et subissent les conséquences de son évolution. La concurrence et la financiarisation du secteur des médias induit un contrôle des coûts et des gains de productivité qui fragilise la profession. Mais la concurrence accentue la possibilité de choix des consommateurs de médias qui doivent impérativement être fidélisés. Les journalistes disposent d'arguments pour revendiquer leur statut de maillon fort de par leur expertise informationnelle.

2)      Un pouvoir dangereux

On voit que le véritable problème est celui des rapports qui se sont instaurés depuis une vingtaine d'années entre un champ journalistique de plus en plus dominé par la télévision et par les contraintes économiques (pour ne pas dire financières), et cette "opinion publique" très particulière qui est définie et construite au jour le jour par les instituts de sondage et, au-delà, en fait, par les publicitaires ou les spécialistes en communication politique. Ainsi le risque est de voir basculer le contre pouvoir de la presse dans les manipulations d’autres acteurs sociaux de milieux économiques ou politiques.  Les présentateurs des journaux télévisés se sentent soumis, chaque jour, au jugement des téléspectateurs qui, en choisissant telle chaîne plutôt qu'une autre, émettent une sorte de vote quotidien pour tel ou tel journal télévisé. Les journalistes expliquent ainsi qu'ils sont bien obligés de traiter de sujets qui intéressent l'opinion et même qu'il est "démocratique" de procéder ainsi car, disent-ils, au nom de quoi imposerait-on des programmes qui n'intéresseraient personne ? Ce peut-il que cette situation  se répercute sur la presse écrite, soit pour la faire basculer dans le même engrenage soit au contraire pour en faire un lieu d’information sacré , meilleur. Car il n’est pas bon non plus que la pluralité disparaisse devant l’image de « référence »  d’un journal. C’est bien plus risqué dans la presse écrite car elle paraît toujours plus « sérieuse » bien que de moins en moins lue au fil du temps que les informations fournies par la télévision. C’est peut être ce qui est reproché au « Monde », être devenu une référence, paraissant juste et honnête ce qui ne permettrait plus de contrôler la corruption par le milieu politique de ce journal. L’opinion publique de plus en plus influencée par les médias risquerait de sombrer dans le panurgisme. C’est le plus grand danger lié au pouvoir de la presse. On peut alors envisager la presse comme le seul pouvoir sans contre-pouvoir, et qu’il s’est créé ainsi un déséquilibre dommageable pour la démocratie . Les systèmes actuels de régulation des médias sont partout insatisfaisants. L’information étant un bien commun, sa qualité ne saurait être garantie par des organisations composées exclusivement de journalistes, souvent attachés à des intérêts corporatistes. Les codes déontologiques de chaque entreprise médiatique - lorsqu’ils existent - se révèlent souvent peu aptes à sanctionner et à corriger les dérives, les occultations et les censures. La liberté des médias n’est que l’extension de la liberté collective d’expression, fondement de la démocratie. En tant que telle, elle ne peut être confisquée par un groupe de puissants. Elle implique de surcroît une « responsabilité sociale », et, par conséquent, son exercice doit demeurer, en dernière instance, sous le contrôle responsable de la société . Il est possible qu’il soit une bonne idée de créer un « 5ème pouvoir » comme l’a proposé Ignacio Ramonet avec la création d'un Observatoire Français des Médias. Mais ce n’est pas une instance de régulation pour autant.

 

Conclusion :

            Au-delà des tirages et des opinions, des rythmes de parution et des spécialités, la presse s’impose alors comme un rouage essentiel de la démocratie. A la fois moteur de la vie politique et antichambre du pouvoir, elle est le vecteur du débat public, le lien entre candidats et électeurs, la chambre d’écho des joutes parlementaires, la tribune des pouvoirs et des oppositions. Avec elle, le plus reculé des villages entre dans le jeu. Par elle, le suffrage universel devient une réalité. Ainsi, avec l’école de la République, la presse a joué ce rôle essentiel de pédagogue de la démocratie et de la citoyenneté. D’ailleurs, n’est-ce pas le même homme, Jules Ferry, qui fit voter les lois scolaires et le texte libérateur du 29 juillet 1881 ? De tout cela, qui ne pourra être enlevé à la presse, les historiens ont désormais rendu compte abondamment.

Et pourtant il y a un envers du décor. Chèrement conquise et ô combien précieuse, cette liberté fut en effet entravée, dès l’origine, par l’irruption de l’argent. Que Jules Vallès écrive dans « le Peuple », en 1869, que « depuis 1852, la presse a toujours eu pour égéries certaines puissances financières », il n’y a là rien d’étonnant. Le second Empire avait poussé à l’extrême les liaisons dangereuses entre une presse contrôlée et les milieux d’affaires, sur fond de scandales et de corruption. Mais en 1900 le philosophe Alfred Fouillée constatait : « Les journaux auraient besoin, les premiers, d’être protégés contre les hommes d’affaires qui les exploitent. » Il décrivait la presse comme « vassale et victime » des gouvernements, des capitalistes et des financiers. Beaucoup plus tard, en 1933, lors du congrès de la Ligue des Droits de l’Homme, Georges Boris, proche collaborateur de Léon Blum, dit des journalistes qu’ils sont « payés, vendus ». Ainsi, même si cela n’enlève rien à son rôle positif, la presse, comme les politiques, a cédé aux sirènes de l’argent dans cette « République des hommes d’affaires »  que fut, à bien des égards, la IIIe. Les recherches historiques en cours apporteront encore bien des éclairages pour prendre la mesure de l’ampleur réelle du phénomène. Cette crise morale d’une profession et d’une activité essentielles en démocratie, couronnée par la faillite générale de 1940, a motivé celles et ceux qui, dans la Résistance, ont rêvé d’une autre presse, fondée sur la morale et l’honneur, libérée des puissances d’argent et des compromissions politiques. Mais du passé, là comme ailleurs, il était difficile de faire table rase. Les interrogations d’aujourd’hui en témoignent.

            Il est évident que la démocratie ne peut se passer d’un contre pouvoir présent et le moins corrompu possible, pourtant cette dernière caractéristiques est difficile à obtenir car justement le rôle très important de la presse de nos jours en fait un nouveau pouvoir dans la société. Il serait alors presque nécessaire de créer une instance capable de réguler les risques de ce trop plein de pouvoir accorder à la presse. La presse écrite, plus prestigieuse est d’autant plus visée qu’elle paraît plus sérieuse et honnête aux yeux des lecteurs . Pourtant si on commence à contrôler trop la presse, même par un organe indépendant, on risque la censure. C’est ce en quoi la presse et un élément de nos sociétés bien a part, on ne peut réellement le contrôler et sans contrôle il risque de prendre un pouvoir trop important pouvant générer de la manipulation envers le publique. C’est pourquoi il est nécessaire de conserver des journaux indépendants et alternatifs comme le Canard Enchaîné qui permettent, même s’ils font des erreurs, à travers le travail d’investigation, de conserver une liberté d’esprit et de critique de la société et du politique.