Introduction :   Le tatouage en plein essor, quels enjeux ?

 

Le tatouage, qui est un signe visible inscrit sous la peau grâce à l’injection d’une matière colorée dans le derme, est une pratique ancienne dont la généralisation dans une société moderne comme la France d’aujourd’hui amène à se poser des questions. Car l’évolution moderne de cette pratique étonne par l’engouement quelle provoque de puis peu chez les jeunes générations. En effet de plus en plus d’individus de tous milieux y ont recours et ne s’explique pas toujours eux même la signification de leur geste. Que les motifs d’en arriver au tatouage soient à priori esthétiques ou encore chargés d’un symbolisme personnel fort, ils ne sont que rarement les mêmes entre deux tatoués et ne  permettent pas de concentrer une étude de ce phénomène à notre époque comme celui d’un groupe particulier. Un cadre et un charcutier peuvent très bien se faire tatouer le même dessin maori sans pour autant avoir une culture commune d’appartenance. Le tatouage perd alors son âme communautaire que l’on retrouvait au japon ou chez les Maoris comme symbole de courage chez les grands guerriers et les samouraïs. Pour autant est-il seulement un acte personnel ? Le symbole social du tatouage invite à tenter de comprendre les raisons pour lesquelles des hommes très différents mais aussi des femmes se plie à un même exercice d’apposition d’une marque sur leur corps.

 

Car la particularité du tatouage, ce qui le différencie d’un simple changement esthétique comme une nouvelle couleur de cheveux par exemple, c’est son caractère inaltérable, il est impossible de revenir en arrière ce qui, nous le verrons plus tard est aussi source de déception ou de douleur. Mais le tatouage voulu est donc un acte réfléchi, a fort caractère social, car la première chose que nous donnons à voir au reste du monde, aux gens qui nous entourent et ne nous connaissent pas forcément, c’est bien notre corps. Cette façon de marquer le corps est vu différemment selon les individus qui s’y prêtent et, certains n’y voient que pure valeur esthétique, d’autres un profond symbole de leur personnalité et parfois de leur attachement à un groupe ou à une culture. A la différence d’un vêtement  cependant la marque de cette appartenance est indélébile et ne peut que difficilement, car on peut toujours effacer ou recouvrir un tatouage mais ce n’est pas sans risque, être enlevée. Alors qu’est-ce qui pousse autant de personnalités différentes à prendre une même décision, ce passage à l’acte qui se fait par la douleur ? Si l’acte possède des retombées sur le social par le biais de l’objet symbolique qu’est le corps, il se peut qu’il provienne d’un besoin social, qu’il soit de se distinguer ou de se rapprocher des autres. Le groupe des nombreux tatoués est-il homogène ? Ce n’est vraisemblablement pas le cas et pourtant ils sont de plus en plus nombreux depuis prés de 30 ans à se faire tatouer. Le même acte pour des raisons différentes en apparence.

 

La particularité du tatouage c’est donc d’effectuer un acte personnel qui va prendre tout son sens, dans la confrontation avec autrui, car dans beaucoup de cas le tatouage est exhibé et s’il ne l’est pas il ne peut être caché toujours pas la personne. Le corps est un élément important de la construction des individus, qu’elle soit personnelle ou sociale. Aujourd’hui on assiste de plus en plus à un besoin social de mise en valeur du corps humain qui se reflète dans les médias, la publicité ou encore les nouvelles pratiques  sociales qui mettent en jeu une volonté de modifier son apparence ou de «l’améliorer ». Au-delà des marques corporelles, l’essor de la diététique, des gymnastiques de toute sorte, de la chirurgie esthétique, des cosmétiques ou encore le body art, montre bien que le corps dans les sociétés modernes soit devenu presque extérieur à l’individu, représentant de soi même et affirmation personnelle plus marquant que l’affirmation de ses opinions dan notre société. Se contenter simplement de son propre corps ne suffit plu, il faut le « personnaliser » un peu plus, le rendre conforme à ce que l’individu pense être. Le recours de plus en plus fréquent et de moins en moins marginalisé du tatouage montre aussi le changement moderne de la relation au corps, de même que des pratiques telles que le piercing ( percement de la peau pour y mettre une pièce telle qu’un bijou), le stretching ( élargissement du piercing pour y mettre une pièce plus volumineuse), le cutting ou scarifications ou encore le peeling (on enlève des surfaces de peau). Ces usages ne sont plus aujourd’hui aussi associés à des valeurs négatives comme le tatouage l’a été pendant longtemps et on remarque une volonté d’aller toujours plus loin dans des transformations qui dépassent le simple motif tatoué, les implants sous la peau remplissent aujourd’hui l’office ancien du tatouage pour ceux qui veulent innover ou encore choquer leurs semblables. Car le tatouage est aujourd’hui accepté par une large majorité des populations en Europe et dans les pays ou il est apparu pourtant au départ comme un signe distinctif à forte connotation négative.

 

Le changement de valeur des modifications corporelle est pourtant important dans nos sociétés, car si anciennement elles étaient la volonté d’affirmer une singularité radicale et de choquer, aujourd’hui ce ne sont d’abord pas seulement les milieux populaires ou marginaux qui sont touchés par le phénomène du marquage corporel mais des personnes de tous milieux sociaux et culturels et même de tous les âges. Les hommes et les femmes sont aujourd’hui touchés par le phénomène de la même façon. On remarque alors qu’on ne peut plus vraiment classer ces marques d’appartenance comme provenant d’un effet de mode car elles s’insèrent aujourd’hui véritablement dans la société, ne choquant plu réellement la majorité des individus et s’incarnant même dans de nouveau procédés de séduction. L e phénomène apparaît comme culturel et étendu largement dans la société moderne. On n’est plus étonné de voir apparaître un nouveau studio de tatouage dans un centre ville et de plus en plus un peu partout dans les petites villes et banlieues car cette culture a été acceptée et par presque toutes les générations (les plus anciennes font peut-être figures d’exceptions mais se sont habituées aussi avec la couverture par les médias à ces nouvelles tendances). Ces dix dernières années ont vu les anciens stéréotypes du tatoué quasiment disparaître après s’être estompées pendant l’arrivée de la modernité dans nos sociétés. On assimile plus le tatoué à un criminel, un ancien forçat, un ouvrier, un militaire ou un marin, des couches populaires de la société qui affichaient une virilité agressive. On peut alors se demander pourquoi ce phénomène a-t-il pris une telle ampleur et quelle en est la signification tant sur le plan individuel que social.

Dans la première partie de ce mémoire il est nécessaire de  retracer un historique partiel de la culture du tatouage est de son arrivée en Europe afin de comprendre tout d’abord d’où proviennent les anciens stéréotypes que les Européens avaient assimilés sur le tatouage au début du XXème siècle, puis quelle était la signification du tatouage dans les premières sociétés où il fut inventé et pratiqué ce qui nous permettra de comprendre une partie de la signification du tatouage pratiqué par les sociétés modernes. Et nous verrons que l’histoire n’a pas apporté qu’une image positive du tatouage en matière d’identification de l’individu.

Dans cette même partie, on procèdera à une étude des différentes sortes de tatouages pratiqués le plus couramment et de ses significations.

 

La seconde partie de ce travail sur le tatouage présente en deux axes d’études la problématique du tatouage, nous verrons d’abord le tatouage comme distinction a travers la marque corporelle de la société et des autres individus, et dans ce chapitre nous verrons plus en détail le problème de la douleur et son importance dans le processus du marquage tégumentaire. Enfin une dernière partie abordera les caractéristiques du fait de se faire tatouer comme forme d’un nouveau moyen de communication, de rassemblement et l’utilité sociale en matire de reconnaissance de soi du tatouage, qui permet alors de se permettre d’aller vers les autres lorsque l’on a pris possession de son propre corps et donc d’une partie de son identité. Il est ici important de comprendre que la société actuelle mettant beaucoup plus l’accent sur l’importance du corps dans la reconnaissance de l’autre et de sa personnalité, la ré appropriation de son propre corps afin de lui donner un sens est devenu presque obligatoire dans nos sociétés modernes.

 

I ) L’évolution du sens du tatouage et sa diffusion en Europe

 

De l’arrivée du tatouage en Europe et en France par le biais de marins découle les différentes représentations premières et négatives du tatouage dans les sociétés industrielles, en effet au-delà de l’exotisme passablement effrayant de la marque corporelle, les premiers individus à avoir effectué ces marques en Europe sur eux même ou sur d’autres ont conditionné l’image du tatoué. Pourtant cette pratique qui provient de sociétés primitives telles que les Maoris ou les Inuits était au départ un fort symbole d’intégration sociale.

 

A . Historique du tatouage et de ses représentations

 

1) Historique du tatouage  :

 

Les tatouages ne sont pas une pratique nouvelle. C’est le moins que l’on puisse dire, en effet on peut situer les premiers tatouages au niveau de la préhistoire. En 1991 a été découvert dans les Alpes italiennes le corps momifié d'un chasseur néolithique piégé dans le glacier de SIMILAUN, datant de 5300 av. J.-C. Il a été relevé sur lui la présence de petits signes très stylisés et schématiques. Il s'agit du plus vieil exemple de tatouage. Il a également été établi que ces tatouages avaient été pratiqués dans un but médical et avaient une fonction thérapeutique, car situés au niveau des articulations et pouvant donc avoir un effet sur l'arthrose. An delà de la croyance possible déjà assimilée au tatouage avant même l’apparition des sociétés primitives, cet exemple montre que cela fait bien longtemps que les hommes se décorent le corps. Plus tard, 5000ans avant Jésus Christ c’est au Japon que d’autres signes de tatouages  ont été retrouvés.  Provenant de statuettes funéraires retrouvées dans des tombeaux japonais, ils servaient d’accompagnement aux morts dans leur voyage dans l’au-delà.  Avant cette découverte, le premier tatouage se situait en Egypte avec une momie de 2200 av. J.-C., dont le corps était entièrement tatoué de motifs décoratifs, mais ayant un but plutôt sacré et religieux. Ainsi on remarque que dans les premières utilisations du tatouage ceux ci portaient plutôt une symbolique de protection liée au sacré. Aujourd’hui encore de nombreux tatoués se font faire des signes de protections et des symboles provenant de cultures européennes ou non. Par exemple des signes celtes, des symboles de calligraphie chinoise ou japonaise signifiant force ou encore protection.

 

C’est un aspect qui n’est pas négligé dans la signification du tatouage. Les tatouages en couleur se développèrent fortement chez les Maoris de Nouvelle Zélande et furent pendant un temps une forme d’ornement prisé en Chine ou en Inde. On leur prêtait aussi des vertus contre la malchance et la maladie. Parfois comme chez les Maoris  ou au Japon ils servaient à identifier le statut ou le rang de la personne qui les portait ou l’appartenance à un groupe d’individus. Les grands guerriers japonais étaient souvent tatoués de grandes fresques colorées. Darwin faisait remarquer dans ses ouvrages qu’il n’existe aucun peuple qui ne connaisse pas cette pratique sur cette planète. Même en Europe on retrouvait des tatouages chez les Gaulois, les Germains ou les Pictes de Grande Bretagne qui étonnaient les Romains en arborant de nombreuses marques corporelles. Mais dans les pays d’Europe, l’ère chrétienne met un frein à cette pratique qu’elle considère païenne. Pourtant les Bosniaques Chrétiens se font tatouer des croix pour se distinguer des musulmans, et les pèlerins qui vont jusqu'à Notre Dame de Lorette, en Italie ou encore à Jérusalem se font graver sur le corps une image indélébile, sorte d’attestation de pèlerinage.

 

Cette religiosité populaire perdure à travers les croix et les phrases religieuses ou encore l’image de la  Sainte vierge tatouée sur de nombreux marginaux croyants.

Une superstition rapportée par l’écrivain Herman Melville raconte que les marins tatoués d’une croix ne peuvent être dévorés par les requins. Pourtant dans les religions du livre les marques corporelles sont proscrites, cet interdit alimenta en profondeur le statut longtemps négatif du tatouage et bien sur, la prédilection de son recours pour des individus en porte-à-faux et qui souhaitent pour des raisons diverses, affirmer leur marginalité et leur indifférence au jugement des autres. Si on l’a vu de nombreux chrétiens se faisaient marquer la peau pour revendiquer leur religion ou pour des raisons pratiques (se revendiquer Chrétien pouvait permettre d’obtenir une sépulture Chrétienne) c’est surtout parce que de nombreux peuples touchés par cette religion  possédaient déjà une culture du tatouage comme les Bretons dont l’étymologie serait « les peints » ou les Scots (dont le nom signifie qu’ils ont le corps peint).

 

En ce qui concerne les signes qui distinguaient les classes sociales on remarque un fort attachement social des marques corporelles dans les communautés primitives. Par exemple, chez les Marquisiens qui portaient des tatouages sur différentes parties du corps. La différenciation dans le groupe était marquée par des signes correspondants à chaque classe sociale, sous le contrôle vigilant des chefs : lorsqu’un initié se voyait attribué de nouveaux mérites,,, il pouvait ajouter de nouveaux tatouages aux précédents. Les femmes étaient moins ornées mais leurs tatouages étaient plus fins et mieux exécutés car ils correspondaient à une parure esthétique. Les chefs pouvaient porter une multitude de tatouages, ceux-ci représentaient par exemple des scènes guerrières ou un évènement important. Dans les îles marquises les tatouages qui sont effectués sont aussi fait par esthétisme. Toutes les parties du corps sont tatouées, à l'exception de la paume des mains et de la plante des pieds.Plus les dessins sont nombreux, riches et variés, plus la personne est âgée et élevée dans le milieu social.

A la fin du XIXème siècle, en Polynésie, une personne n'ayant pas le dessus de la main tatouée ne pouvait pas se servir dans la marmite commune. De même, qu'un homme ne pouvait demander la main d'une jeune fille s'il n'avait été préalablement tatoué. C'est donc pour cette raison que le tatouage était effectué dès la puberté. On remarque ici que les tatouages portent de forts symboles d’appartenance et d’identité mais cette identité est insérée dans le groupe tout entier. Si le tatouage est une revendication de la réussite des guerriers il permet aussi à celui ci de rester avec des individus de son rang et donc on voit bien qu’en dehors de l’ornement, le tatouage permet une identification directe de l’individu pour n’importe qui appartient à cette société, c’est un signe de reconnaissance important. Le fait qu’on ne puisse se marier si l’on n’est pas tatoué montre l’importance sociale et en matière de normes, de l’acte. Le tatouage est un élément culturel comme un autre dans ce type de société. Un autre exemple, en Polynésie toujours, chez les Areoïs, la société se divise en classe que la disposition des tatouages sur le corps met en avant. Chaque classe prenant le nom de parties tatouées.


              Ainsi, la première classe, la plus élevée, est nommée “jambes tatouées”, la deuxième “bras tatoués”, la troisième “flancs tatoués”…La pratique du tatouage dans ces cultures avait pour but de renforcer la fécondité et les liens avec le surnaturel et le sacré. En Polynésie, le baptême de l'enfant, c'est le tatouage. Pour être inscrit dans la communauté, le Polynésien doit passer par des rites imposés par la tribu. C'est alors une cérémonie familiale et religieuse.

On signale des tatouages sur des figures historiques comme Hérodote, Marco Polo et bien sûr James Cook.

 

Et c’est de grands voyageurs comme Cook que découle la découverte du tatouage par les occidentaux, car le tatouage pratiqué comme norme dans les sociétés primitives n’existe pas en Europe en grande partie parce que l’Europe, touchée par le christianisme s’est elle-même interdit ce genre de pratique qui existaient pourtant auparavant.

 

Nous allons voir par la suite que c’est de l’arrivée du tatouage par les marins que va se populariser une vision populaire et négative du tatouage.

 

2) L’arrivée du tatouage en Europe porte la raison de la vision négative de ses débuts.

 

Un indigène au corps complètement tatoué a été ramené par William Dampier en 1691 et exhibé dans toute la société londonienne. La société européenne, étonnée par ces ornements se passionne pour la vision d’autres indigènes ramenés par les bateaux de commerces et dont on invente l’histoire pour rendre le spectacle plus intéressant. Ainsi Giolo, l’indigène originaire des Philippines  aurait été capturé par le roi de Mindanao et tatoué de force avant d’être vendu comme esclave, une fiction qui pimente le spectacle. C’est de cette façon que suivirent plusieurs autres indigènes mais aussi des marins prétendants avoir été tatoués de force alors que ce n’était pas le cas afin de faire de leur corps un commerce lucratif dans les cirques et les exhibitions. Cook ramena également en 1774 Omai, un insulaire des mers du Sud qui souhaitait connaître l’Angleterre. La fiction de la violence accrédite la valeur des tatouages et justifie les ornements fait sur des européens. Mais le tatouage se retrouve une fois encore doté d’une réputation sulfureuse et il est mis en récit comme la conséquence d’une contrainte physique et d’une action perverse des primitifs, et dans les imaginaires de l’époque la pratique ne peut être volontaire. Ainsi on peut comprendre qu’à l’époque, en plus de la pression religieuse qui le récusait, le tatouage ait pu être perçu comme un signe négatif, de contrainte, de violence et de barbarie. Faire du tatouage un spectacle et cela a été le cas durant de nombreuses années pendant lesquelles on trouvait jusqu’en 1930 des hommes gagnant leur vie dans des cirques et des foires après s’être fait presque entièrement tatoués (le visage était souvent épargné afin de ne pas se couper entièrement de la société occidentale) l’a enfermé dans une image de marginalité et de perversion. Ainsi dans les années 30 de nombreux criminologues assimilent l’existence de tatouages sur un individu avec l’affiliation aux milieux du crime. Certains scientifiques en dénoncent un caractère sadomasochiste et même une preuve de l’homosexualité ! La suspicion du tatoué criminel et dérangé va alors basculer vers une vision négative qui perdure encore dans certains écrits jusqu’en 1960.

 

Les deux groupes intéressants à étudier du début du XIXème au XXème siècle sont donc les criminels et les marins. La raison de la présence de tatouages sur les marins est relativement évidente, leurs contacts réguliers avec d’autres populations à travers le monde et des cultures différentes font du tatouage un signe de référence. On peut rappeler qu’en                           Angleterre au début du XXème siècle, 90 % des marins de la Royal Navy étaient tatoués et en 1960 on estime qu’environ 65 % des marins américains se faisaient tatouer avant la fin de leur engagement. Le tatouage chez les marins peut-être assimilé à un rituel, l’éloignement crée le besoin de renouer avec un lien de communauté et cette tradition maritime tient aussi du fait que des tatoueurs fameux se sont installés dans les ports conscients de la clientèle potentielle. Les tatouages des marins ou encore des détenus étaient alors effectués sans dermographes et donc se faisaient de manière très douloureuse, mais la résistance à la douleur avait alors une valeur de l’affirmation de la virilité des hommes qui se faisaient tatouer. On retrouve alors chez les marins, mais aussi les soldats, une symbolique du tatouage de la mise en valeur de la communauté de la virilité masculine et aussi souvent dans les motifs choisis, l’image de l’absence de femmes ou des êtres aimés. Des noms et des initiales féminines sont alors représentés sur les corps de ceux qui ne voient pas leur famille ou leur amante la plupart du temps. Une façon de s’approprier sur soi les personnes absentes, l’expression « avoir quelqu’un dans la peau » est prise au sens propre et permet aux hommes de posséder une mémoire visible.

 

Cette image des femmes se retrouve évidemment beaucoup aussi dans les prisons. Mais dans cette situation le tatouage trouve une autre explication. On a aussi un sentiment de groupe de détenus qui coexistent et partagent la même privation de liberté, mais il s’agit ici par le biais de la marque corporelle, de retrouver quelque chose de personnel, une propriété que les autres n’ont pas à l’identique  et c’est aussi une manière de se réapproprier sa personne à défaut de pouvoir faire ce que l’on veut. Le corps devient mémoire et revendication d’exister malgré l’enfermement. Le tatouage se fait avec des moyens de fortune et doit être caché car sa pratique y est interdite. Elle n’en est que plus importante, comme le dernier morceau de liberté offert avec les moyens les plus rudimentaires aux détenus. La forte dimension symbolique de la marque corporelle attire forcement ceux qui sont privés de liberté et ne peuvent plus que la regretter. Une chance pour la reconquête de soi symbolique est présente dés qu’un détenu est capable de tatouer ses camarades. La dignité est revendiquée contre le règlement et c’est une façon pour ces hommes de conserver une part de libre arbitre, du moins sur eux-mêmes et aussi de prouver aux autres leur courage et donc d’éviter parfois les ennuis.

 

            Le tatouage se retrouve alors lors de la sortie de prison être un piège, un stigmate, on peut noter « criminel » à la vue d’un homme tatoué et ainsi la liberté acquise dans la prison disparaît à l’extérieur puisqu’on l’a vu précédemment nombre de scientifiques voient le tatouage comme le signe des criminels. La stigmatisation qui se joue rappelle celle des marques d’infamie existantes sous le XIV ème siècle et plus tard avec par exemple la lettre M imprimée sur le front des mendiants professionnels condamnés à la prison, la fleur de lys associé à une ou plusieurs lettres pour marquer les criminels ( GAL pour les anciens galériens, V pour les voleurs) et les femmes ne sont pas épargnées, une fleur de lys étant imprimée sur la peau des prostituées. Enfin le code noir, qui régit les relations avec les esclaves dans les colonies, impose dés 1685 une fleur de lys sur la peau de tous les fugitifs et des mutilations supplémentaires en cas de récidives. La marque au corps nous le verrons encore plus tard peut être aussi le symbole de l’horreur.

 

Pour en revenir aux criminels et en 1930, ceux-ci étaient souvent marqués de tatouages divers. Le tatouage du milieu diffuse de reprendre à son compte la marginalisation et la mise à l’écart de la société comme si elle était choisie par l’individu. Parfois les tatouages sont un signe d’appartenance à une bande de criminels. L’humour est souvent présent dans les textes et les images des tatouages des criminels ainsi que l’imagerie érotique on retrouve ainsi des textes apposés sur le bas ventre ou encore le sexe de certains individus.

 

Ainsi comme on parlait de la marque d’infamie sur les prostituées dans les siècles précédents, à cette époque le tatouage  revient sur celles-ci, en plus ou moins volontaire. En effet, les prostituées, stigmatisées, s’approprient aussi le tatouage en signe de dignité et de liberté, de plus la fréquentation des marins, criminels, où soldats influe sur les femmes qui les prennent en exemple. Par contre à la différence es hommes les prostituées ne voient pas toujours le caractère indélébile de lamarque. Et il arrive souvent que ce soit les proxénètes qui les fassent tatouer comme preuve qu’elles leur appartiennent. Un film japonais datant des années 60 met en scène une jeune femme vendue à un souteneur qui décide de la faire tatouer, en premier lieu car son tatoueur le lui demande mais surtout pour transformer la jeune femme en véritable prostituée, en ce qu’il appelle « une mangeuse d’hommes » et lui promet que son tatouage lui offrira la force de soutirer de l’argent à n’importe qui. Le proxénète revendique alors le fait d’avoir crée une part de l’identité de cette femme et qu’elle lui appartienne  (« Tatouage », Yasuzo Masumura, 1966) .

 

Et ce n’est pas le seul moment ou le tatouage symbolise l’appropriation de l’autre, en effet en plus des souteneurs, certains maris jaloux amènent leurs femmes chez des tatoueurs pour leur inscrire sur la peau « J’appartiens à … » comme le signale un tatoueur américain basé à Chicago. Le tatouage, historiquement à toujours eu valeur d’identité, qu’elle soit revendiquée comme appartenance à une communauté, à un individu ou encore comme l’appartenance de son propre corps pour soi-même. Pourtant on peut se demander si de nos jours l’idée est toujours la même pour les nombreux adeptes du tatouage. Mais tout d’abord il faut prendre en compte les caractéristiques modernes du tatouage.

 

B.     Le tatouage aujourd’hui, étude de ses caractéristiques

 

1 )  Différentes caractéristiques du tatouage ; la douleur

 

Dans cette partie il sera question de rendre compte de l’étude de certaines caractéristiques du tatouage qui peuvent expliquer le rapport des tatoués avec la pratique et le pourquoi de leur volonté de se faire tatouer. Cette étude permettra de voir s’il existe une homogénéité des raisons de se faire tatouer et si les différents types de tatouages traduisent l’identité personnelle de chacun ou une façon de se reconnaître dans un groupe soit les réelles significations du tatouage.

 

Une première caractéristique du tatouage intéressante en ce qui concerne les implications de l’individu est la douleur. Le tatouage est douloureux puisque la loi interdit aux tatoueurs l’usage d’antalgiques autres que certaines crèmes légères et que le tracé du dessin implique une incision profonde dans le derme. Même effectuée par un très bon tatoueur et à l’aide d’un dermographe moderne, la marque tégumentaire est pénible, surtout si elle dure des heures, ce qui est fréquent. Si le tatouage autrefois était vécu comme une preuve de virilité ce n’est plus aujourd’hui la même signification qui est mise en avant.  En effet la douleur physique si elle est perçue comme individuelle, la douleur du tatouage est un élément que tous les adeptes ont en commun et on peut imaginer une certaine forme de respect entre les personnes tatouées tout d’abord, mais aussi entre les personnes qui le sont et celles qui ne le sont pas. Le tatouage fascine par sa beauté, son caractère infini et la douleur qu’il faut supporter pour l’arborer. Dans quelle mesure la douleur permet-elle de  créer une identité au sujet qui se fait marquer la peau ?  On peut penser aux rites de passage à l’âge adulte dans les communautés primitives qui permettent de donner une valeur identitaire (je deviens un homme) grâce à la réussite dans le passage d’une épreuve. Dans beaucoup de ces rituels primitifs, la douleur qui renvoie au courage fait partie du jeu. Ainsi on pourrait dire que nos sociétés occidentales modernes, de moins en moins encadrées par des symboles collectifs puisque la religion ne joue plus ce rôle par exemple, et parce que l’individualisme croissant pousse chacun à se créer un rituel et une identité propre, ont crées aux individus un besoin de s’approprier la douleur entre autres moyens de devenir adultes. « Chaque acteur ne peut aujourd’hui plus répondre que de façon personnelle à la question de la signification et de la valeur de son existence » (Le Breton, « La sociologie du corps » 1992 PUF), cette affirmation du sociologue du corps Le Breton montre bien que le tatouage peut être devenu aujourd’hui un élément au même sens que le bricolage religieux (« La nébuleuse mystico-ésotérique ») de construction de soi et de sens de la vie de l’individu. La symbolique de la douleur peut permettre une avancée de l’individu dans son cheminement personnel ne serait-ce que comme preuve d’une sortie de l’enfance ou de la puberté. Nombres de tatouages sont faits pour fêter une occasion, souvent le baccalauréat ou les 18 ans, des symboles aussi de la sortie de l’enfance. De même on sait que la douleur du tatouage est une douleur non pas comparable à celle de la  maladie mais une douleur nécessaire pour obtenir un bien désiré qu’est la marque corporelle. On ne souffre pas dans ce cas là et selon les adeptes des modifications corporelles, la douleur peut se gérer puisqu’elle est voulue et volontaire. Ici la douleur est seulement un élément du passage de la personne vers un autre soi-même car le tatouage on l’a vu est une marque de la ré appropriation de son corps. Comme les détenus, les tatoués modernes réinventent une liberté qu’ils ont choisie et donc un cadre, des règles que l’on ne trouve plus vraiment dans les sociétés modernes. Cette analyse se base ici sur les adeptes du tatouage plus que sur ceux qui par esthétique ne passeront qu’une seule fois sous un dermographe.

 

Mais dans le champ propre  de la douleur, on peut noter que si le tatouage est aujourd’hui un plaisir et un choix il a pourtant été le symbole de la souffrance réelle à une certaine époque. Au-delà de la marque forcée appliquée sur les voleurs il y a quelques siècles, on retrouve la symbolique de la population marquée non seulement chez les esclaves noirs mais pendant les heures les plus dures de la seconde guerre mondiale. Soixante ans après la libération des camps de concentration nazis, la plupart des juifs marqués d’un tatouage d’identification infligé par SS afin de les dénombrer plus facilement ont conservé cette marque. A l’inverse des situations précédentes on se retrouve devant un cas de destruction de l’identité des individus tatoués. Pourtant peu nombreux sont les rescapés d’Auschwitz qui ont souhaité faire effacer par une intervention de chirurgie ce qu’ils considèrent aujourd’hui non sans difficultés comme une part malheureuse de leur vie et de ceux qui n’ont pas survécu. Les tatoués d’Auschwitz se battent ainsi contre l’oubli et le refus de certain de voir l’horreur. Les nazis dans les camps ne voyant plus des êtres humains dans leurs futures victimes  sont arrivés jusqu’à les appeler par des numéros de matricule et ainsi pousser à son paroxysme la déshumanisation. Quoi de pire que d’enlever son identité à un être humain ?

 

Le tatouage était pratiqué uniquement à Auschwitz, un centre de mise à mort. Ceux qui n’étaient pas tatoués le premier jour étaient sélectionnés pour la chambre à gaz. Paradoxalement dans cette horreur il était bien pire de ne pas être tatoué. Le tatouage a été institué dans ce camp afin d’éviter les erreurs dans la comptabilité des mises à mort, ainsi à partir de la fin 1941 les prisonniers de guerre slaves étaient marqués et dés le printemps 1942, le tatouage devint obligatoire pour tous les hommes, femmes et enfants juifs. Même les bébés étaient marqués, dans la cuisse. Les non juifs aussi étant marqués et possédaient en plus une lettre indiquant leur « statut » ; un Z pour Tziganes (Zigeuner), un A pour aryen…Les numéros constituaient l’ultime carte d’identité de ceux à qui on avait tout enlever. Il fallait pour les déportés pouvoir énoncer son matricule entier en allemand. Les tatouages étaient effectués par ordre alphabétique, on retrouve des familles dont les numéros se suivent.

La technique de tatouage était à l’époque rudimentaire et pourtant beaucoup jugèrent évidemment la douleur morale et l’humiliation bien plus horrible que la douleur physique. On assiste à une forme inédite de la douleur dans le tatouage avec ce cas. Malheureusement les mauvaises conditions de marquage ont tué plusieurs juifs d’infection due au tatouage.

Peu de ces tatoués ont voulu se débarrasser de cette marque. Pour beaucoup ils en sont fiers et ne tiennent pas, en enlevant cette marque, renier leurs origines alors qu’ils ont survécu au pire. Mais non par honte, mais par pudeur la plupart cachent leur matricula sous leurs vêtements, après tout s’il n’ont pas à le cacher, ils peuvent éviter ainsi le regard parfois gênant des quidams. Ce tatouage reste la preuve qu’ils ont survécus. Ceux qui l’on fait brûler ou enlever voulaient tourner la page ou justement éviter de répondre aux questions des gens qui reconnaissaient la marque, le tatouage reste pour certain une souillure du nazisme. Et comme un certain nombre de jeunes ne connaît pas le sens de ce tatouage il est peut-être utile de conserver ces marques du moins en mémoire pour ne pas oublier. C’est le combat de certains qui conservent ce tatouage.

 

Et puis il y avait à Auschwitz, certaines personnes qui voyaient leur tatouage comme n’importe quel élément d’espoir. En effet certains plus croyants utilisèrent la kabbale pour parvenir à lire un avenir numérologique favorable car c’est de la confiance dans l’avenir que ces rescapés tiraient leur force. On en trouve l’exemple dans la bande dessinée récompensée par le prix Pulitzer « Mauss » d’Art Spielgelman ( 1998 Flammarion) qui raconte de façon autobiographique ses discussions avec son père, un rescapé d’Auschwitz, sur son expérience dans les camps. Un passage de la bande dessinée montre un prêtre français qui réconforte son père en analysant son tatouage par la numérologie et qui lui prédit la survie. Nous avons passé en revue ce que peut signifier la douleur symbolique du tatouage. Une autre caractéristique importante du tatouage est la symbolique du motif.

 

2) Différentes caractéristiques du tatouage ; le choix du dessin

 

S'il ne sera pas possible ici de répertorier tous les éléments qui permettraient de comprendre la signification du tatouage dans les sociétés modernes, les deux exemples choisis montrent deux des points forts du tatouage, l’un que tous les tatoués partagent et le second, le choix subjectif, qui différencie tous les tatoués dans leur expérience de la marque corporelle volontaire.

 

Tout d’abord il y a l’appréciation esthétique du tatouage, si l’individu qui va se faire tatouer n’est pas convaincu de la beauté portée par le tatouage il lui sera sans doute difficile de sauter le pas. Pur beaucoup le tatouage est un art et le corps est un support qui permet de porter son œuvre sur soi et de la montrer à tous facilement, c’est un art accessible. Certains ont la prétention de faire de leur corps une œuvre d’art ce qui est relativement juste lorsque l’on est persuadé au départ de la beauté de la marque tégumentaire. Quelques individus sont tellement éblouis par une fresque, un symbole ou un dessin ou même par le style d’un tatoueur qu’ils se lanceront facilement dans l’aventure du tatouage. Parfois il est possible d’amener chez son tatoueur un modèle que l’on aura soi-même dessiner. Ensuite, le tatoueur donne des précisions quant à des modifications éventuelles de taille ou d’emplacement et ainsi le client aura un tatouage non seulement unique mais aussi personnel. Les marques corporelles permettent de se distinguer, de devenir une œuvre vivante et donc d’attirer à soi autrui. La fierté de posséder un tatouage d’exception équivaut à celui de posséder une œuvre d’art unique couplé au fait de se rendre unique.

 

On constate que pour certain, souvent les femmes, le tatouage fait aussi office d’ornement comme un maquillage permanent. Considéré comme plus beau qu’un bijou il ne s’altère que peu et peut être ravivé au bout de quelques années si l’encre perd de son éclat à cause du renouvellement de la peau. Pour les adeptes c’est une mise en valeur durable et un investissement de longue durée. L’engouement actuel pour le tatouage de mise en valeur esthétique du corps a transformé les motifs qui sont le plus pratiqués. Aujourd’hui les tatouages scripturaux tombent dans la « ringardise » (Le Breton ; 2002)et on ne se fait plus tatouer « maman pour toujours » puisque le tatouage marque de plus en plus l’indépendance et l’appartenance de son corps à soi-même. Evidemment tous les styles de tatouages ne font pas l’unanimité chez les jeunes gens qui sont eux même tatoués. On trouve en effet beaucoup de tatoueurs spécialisés dans une série de style comme le biomécanique (pour voir les différents styles et leur description voir annexes), le floral japonais, le réaliste, le Maori…

Evidemment on trouve toujours de l’indéterminé et des demandes spéciales. Le tatouage est un élément  à l’adresse des autres qui pourtant comporte un caractère intime certain ne serait-ce que la raison de se faire tatouer puis ensuite le motif du tatouage et ce qu’il signifie pour celui qui l’arbore. Les tatouages tribaux sont aujourd’hui les plus courants car ils ne sont pas figuratifs et que ceux qui les portent leur inventent facilement une signification personnelle. Le choix du motif répond aussi souvent à un coup de cœur pour un motif donné sans que la signification importe réellement, ce sens l’individu lui donnera plus tard.  On peut y voir une quête spirituelle des jeunes qui voient dans ces motifs primitifs un retour à la nature, à des origines exotiques et les tatoués s’imaginent toute une mythologie autour du motif qu’ils ont choisi. Ainsi le même symbole Maori pourra signifier la force ou la chance selon que celui qui le porte (s’il ne connaît pas la signification réelle) l’imagine ainsi.

 

            Le tatouage est un élément important de la vie du tatoué dés lors que la marque a été faite. C’est aussi un bon moyen de communiquer sur soi même et sur le choix du tatouage. En racontant le pourquoi de l’acte de se marquer le corps on parle en même temps de soi. Parfois aussi le choix du motiF est déterminé par l‘endroit ou on veut avoir un tatouage, c’est une nouvelle fois l’esthétisme qui prime. Et une autre situation existe, celle du client qui veut un tatouage, il ne sait ni ou ni quoi mais il faut qu’il en ait un. C’est soit un effet de mode soit une volonté de marquer son corps peu importe le sens qui viendra là aussi plus tard.

Parfois le choix est déterminé culturellement par un artiste admiré, un groupe de rock, le style de musique écouté ou encore le fait que telle personnalité possède ce tatouage. Il existe un effet de mode par cycle comme pour les vêtements selon que telle musique, style graphique ou culture est à la mode.

 

            Lorsque le symbolisme est choisi avant que le tatouage soit effectué il peut toucher la façon dont la personne voit la vie, sa famille, certains se faisant tatouer les initiales ou même les visages de personnes aimées, perdus ou non ou encore ses valeurs. Le Breton (« Signes d’identité (…) 2002) prend le cas d’un étudiant de vingt ans qui revendique ses opinions par ses tatouages « Le groupe sanguin j’avais dit que je le ferais alors je l’ai fait. J’avais lu dans un bouquin que les SS étaient tatoués au bras gauche, enfin,  leur groupe sanguin. Comme j’ai du sang allemand, c’était pour moi, inconsciemment, une manière de rendre hommage aux soldats allemands de la Seconde Guerre mondiale qui sont trop souvent déconsidérés. Je ne sais pas. On les critique, mais on oublie trop souvent que le métier d’un soldat, c’est de tuer des gens. Et le fait d’avoir perdu n’a pas joué en leur faveur. ( Cédric, étudiant, 20 ans) ». Ce type de motivation, rendre ses valeurs visibles est aussi une caractéristique de la ré appropriation  du corps, d’une certaine façon on assisterait à un bricolage identitaire qui se jouerait à même la peau. Les symbolismes du tatouage sont aussi parfois très élémentaires ou naïfs : « Le papillon correspond à mes envies de liberté et à l’image associée au papillon de

 

nuit car j’aime bien sortir la nuit » (23 ans étudiante), « C’est un mantra tibétain, tu le trouves dans les prières et tout ça. C’est ce qui te mène à l’éveil, c’est lié au bouddha. En fait c’est la sagesse. Ca veut dire plein de choses mais tu peux le condenser comme ça. » (Céline, 20 ans étudiante). On voit que les explications sont aussi souvent approximatives car ce n’est pas le vrai sens du symbole qui compte c’est celui que lui donne le propriétaire du tatouage. On entre alors dans une dimension affective de l’inscription corporelle. Si on compare les motifs choisis par les hommes et les femmes, le travail sur les femmes étant plus souvent lié à une érotisation du corps ou du moins à le rendre plus beau, les dessins sont souvent plus fins, discrets ou représentent des fleurs, des papillons ou encore des symboles astrologiques. A l’inverse les hommes optent pour des tatouages plus agressifs, on retrouve tout de même encore le besoin d’affiner sa virilité, et les tracés sont moins fins. Les motifs sont aussi plus exposés que ceux des femmes. Seul le tribal peut rester un motif d’égale utilisation chez hommes et femmes parce que les signes sont non figuratifs et très variés (on peut même en inventer en restant dans le « style » tribal.

 

Dans le type de tatouages très personnels, il y a ceux qui impliquent une personne de la vie du client. La passion amoureuse est encore marquée par le tatouage de nos jours comme symbole d’union inaltérable. Parfois des visages sont demandés aux tatoueurs dont le style est réaliste et qui sont spécialisés dans les portraits. On appelle ce genre la photo réalisme. On l’a vu les tatouages les plus prisés sont les tribaux qui n’ont pas de signification précise et restent très esthétiques. Autres styles la biomécanique qui « figure une technicisation métaphorique du corps » selon l’expression de Le Breton. Le style serait né de l’influence du créateur d’ « Alien », Giger (cf. annexe). Les origines d’un  tatouage peuvent provenir d’un souvenir d’enfance ou encore de la disparition d’un proche. On remarque aussi nombre de tatouages qui visent à fêter un événement particulier, le baccalauréat, un premier emploi, un concours ou un mariage…Souvent le tatoueur est un élément important du choix du motif par exemple ce jeune tatoueur, Vincent se dit "interlocuteur" plutôt qu’exécutant des désirs de ses clients. Il décourage ceux qui veulent des motifs très banals, dauphin ou autre palmier… Des jeunes, entre 15 et 25 ans subissent l’effet de mode et Vincent les entraîne vers plus d’authenticité, afin de ne pas choisir à la légère. Certains tatouages se font pendant les conventions qui sont des sortes de « salons du tatouage » ou tatoués et tatoueurs du monde entier se mélangent pour parler, échanger des techniques ou exhiber un tatouage. Pendant ces conventions les tatoueurs travaillent sur des stands et il est possible de choisir de laisser le tatoueur faire ce dont il a envie avec la surface de peau donnée. Ainsi parfois c’est du désir de porter le travail d’un tatoueur que peut se concrétiser l’envie d’un nouveau tatouage.

 

L’histoire des tatouages et de leur arrivée en Europe montre bien qu’il a fallu du temps pour que la société ne marginalise plus les personnes tatouées et que la signification de la marque corporelle a fortement évoluée, on ne se tatoue plus du tout pour les mêmes raisons et cette pratique s’est ouverte à toutes les classes sociales sans distinction d’âge ou de sexe. Le tatouage paraît alors être une nouvelle source de sens, de la construction de l’identité de chacun dans une société qui encadre de moins en moins les individus. Si chaque individu aujourd’hui  doit se construire par lui-même alors le tatouage par son fort potentiel symbolique est un excellent moyen de se forger une personnalité unique. Mais s’il permet l’identité, peut-on dire que l’insertion du tatouage dans notre société rassemble les individus ou au contraire les éloigne les uns des autres ?

 

 

 

 

     II . De nouveaux rapports entre les tatoués et la société

 

Le monde d’aujourd’hui a perdu les anciennes valeurs qui encadraient la société (sécularisation, engagement politique….). Dans ce contexte de perte de sens, les individus doivent tracer eux même leurs limites dans le monde qui les entoure. Et ainsi ils doivent se créer un sens à leur existence, une manière de trouver par soi même. Même si les différentes personnalités sont aussi construites par l’influence de la société qui les entoure, les hommes ont de plus en plus l’impression de décider de ce qu’ils peuvent être. Doit-on penser le tatouage comme une façon de s’éloigner des normes ou bien de s’insérer dans la société par la quête de l’identité propre ?

 

A.     Evoluer en dehors des normes :

 

1)      Les Communautés  et le tatouage 

 

On l’a vu, au cours de l’histoire le tatouage à été stigmatisé à cause de l’origine de ceux qui le portaient, des marginaux, des isolés… Pourtant à partir des années 1960 des groupes sociaux ont inversé le mouvement pour faire du tatouage une façon de se mettre soit même à l’écart. En effet comme on l’a vu précédemment avec les prisonniers et les criminels il arrive que les individus reprennent un élément qui les stigmatise afin de décider eux même de leur mise à l’écart. Dans certains groupes en effet le tatouage et d’autres marques corporelles est utilisé afin de se mettre non seulement à l‘écart mais de provoquer les autres par le visuel qu’ils rendent dans la rue ou les espaces publics. Ce besoin de se faire remarquer ou bien de vouloir montrer son appartenance à un groupe assez fermé est né avec l’arrivée de groupes comme les cultures marginales identifiables à leu apparence. On trouve ainsi les Teddy boys ( blousons noirs)ou les Mods (abréviation de modern people) en Grande Bretagne.

Et les bikers, les Hell’s Angel notamment soulignent leur appartenance au groupe par un assortiment de vêtements en cuir et de bijoux spécifiques ainsi que d’une panoplie de tatouages souvent impressionnante. Les tatouages saturent les bras et la poitrine et sont mis en évidence par le code vestimentaire. Ils ont une valeur ostentatoire qui rend immédiate l’identification d’un individu au groupe revendiqué et affirment une volonté forte de se détacher des autres groupes qui forment la société. C’est l’un des rares exemples ou la notion de « tribu » peut être employée. Pour eux la peau est un symbole de leur marginalité, il n’y a pas de volonté esthétique, seulement l’affichage de la rupture volontaire avec la société. Ici le tatouage est une marque de marginalité volontaire par rapport au déni d’un type de  société.

      Jusque dans les années 1980 ce sont les milieux populaires qui sont le plus attachés au tatouage. Mais dans les années 1970, les groupes punks ou skinhead vont se réapproprier la symbolique du tatouage agressive  fondée sur la mauvaise réputation de cette marque corporelle. Ils vont utiliser ce signe négatif comme une façon de se différencier de la société qu’ils rejettent. Ce sont les premiers à imposer de manière ostensible dans l’espace public des tatouages et piercings provoquant qui visent à montrer au monde leur présence. Les skinheads se caractérisent par les valeurs qu’ils portent, chauvinisme, racisme, agressivité…mais aussi par leur apparence physique, ils font tout pour apparaître comme sales et inquiétants. Leur crâne rasé est volontiers tatoué de dessins agressifs, et tout leur corps démontre une haine et diverses revendications confuses mais très présentes.

 

Si ce groupe impressionne déjà par l’image qu’il donne grâce aux marques corporelles, les punks vont encore plus loin. Dans le milieu des années 70 les punks afin de se démarquer des conventions sociales d’apparence physique et vestimentaire vont commencer à se transpercer le corps d’objets multiples, se brûler, se tatouer ou encore exhiber des scarifications nombreuses. Encore moins esthétiques que les signes d’affiliation quasi-tribaux des Hell’s Angel, les motivations des punks sont souvent de simples provocations en plus d’un rejet certain de la société dans laquelle ils vivent.

Le corps se transforme alors en un lieu de revendication, une surface de projection d’un refus de plus en plus radical de l’existence. Le corps en tant que lien social symbolique est méprisé, il n’existe plus que dans le déni de la communication et d’une quelconque ressemblance avec les autres. Et lorsque l’individu bloque  volontairement son affiliation à la société par son corps, il interdit à tous de tenter de lui parler car l’image donnée de son propre corps aux autres est devenu impossible à reconnaître pour le reste de la société.

Ainsi les punks avaient trouvé le moyen de se fermer de la société sans pour autant réellement créer un groupe ou une communauté dans laquelle se reconnaître.

 

            La représentation de soi dans la vie sociale, l’apparence corporelle est totalement dénigrée et dans ce mouvement le tatouage devient un étendard à porter sur soi de la haine de la société et de ceux qui la respectent. Toutes les marques corporelles arborées par les punks portent ce type de connotations antisociales que ce soit les vêtements, l’hygiène peu respectée ou  les paroles des chansons des groupes représentant les jeunes gens de l’époque. No future. Quel que soit le moyen tout peut devenir porteur des valeurs punks, du nihilisme, bijoux coiffures etc.. Alors il est évident que e tatouage est une marque rêvée pour recréer le discours punk. On retrouve sur son propre corps les slogans du mouvement tels que Destroy, Hate, No future… Et les tatouages scripturaux sont couramment placés là où on les voit le mieux, bras, crâne etc. Le tatouage s'inscrit à la fois comme un acte public et privé, provoquant des réactions d'hostilité ou d'engouement. Touchant à l'apparence, il retentit sur le lien social, et peut entraîner des préjugés en provoquant le rejet ou l'admiration... il est donc à double tranchant, et est reconnu comme tel. Il est donc très facile pour qui veut se rendre inaccessible de recourir à des marques corporelles comme le tatouage car il est visible, ne pose pas de limite à l’imagination et aux valeurs que l’on veut porter sur le corps que ce soit symbolique ou scriptural.

 

            Même si le tatouage est aujourd’hui relativement bien intégré dans la société, nombre de gens aiment entretenir la légende maudite du rejet et du mépris dans un discours qui se retrouve alors en contradiction radicale avec les faits réels. Depuis une dizaine d’années au moins, les studios et les conventions fleurissent, et les jeunes générations se sont appropriées les marques corporelles comme un élément essentiel de leur culture. Mais une sorte de nostalgie inconsciente se fait parfois jour pour cette histoire ancienne qui représentait le tatouage comme une forme de marginalité.

 

2)      Le tatouage encore mal appréhendé par la société.

 

             Les tatoués ont tous en commun une conscience marquée de fragiliser leur position particulièrement s'ils affichent leurs tatouages dans le cadre de leur vie professionnelle. L'appréhension d'un entretien d'embauche ou d'une discrimination éventuelle est vécue par la majorité d'entre eux.

            Le
code du travail prévoit les discriminations suivantes :
“Aucune personne ne peut être écartée d'une procédure de recrutement ou de l'accès à un stage ou à une période de formation en entreprise, aucun salarié ne peut être sanctionné, licencié ou faire l'objet d'une mesure discriminatoire, directe ou indirecte, notamment en matière de rémunération, de formation, de reclassement, d'affectation, de qualification, de classification, de promotion professionnelle, de mutation ou de renouvellement de contrat en raison de son origine, de son sexe, de ses mœurs, de son orientation sexuelle, de son âge, de sa situation de famille, de ses caractéristiques génétiques, de son appartenance ou de sa non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation ou une race, de ses opinions politiques, de ses activités syndicales ou mutualistes, de ses convictions religieuses, de son
apparence physique, de son patronyme ou, sauf inaptitude constatée par le médecin du travail dans le cadre du titre IV du livre II du présent code, en raison de son état de santé » (La notion d'“apparence physique” a été insérée dans le Code du travail par la Loi n°2001-1066 du 16/11/2001 relative à la lutte contre les discriminations.)

 

            Certains employés des fonctions publiques, impliquant des fonctionnaires comme la police par exemple ne doivent pas posséder de tatouages afin d’accéder à ces métiers. On peut noter pourtant que des avocats ou des hommes politiques font parfois partie des tatoués. Il s’ensuit alors des situations parfois cocasses comme l’exemple que donne Edmond Locart en citant une anecdote qui date de 1932 citée dans son Traité de criminalistique :
“En Guyane une douzaine de personnes, suspectées d'être des forçats évadés du bagne, est présentée au tribunal. Le président penche pour une relaxe des cas douteux. Ce n'est pas l'avis de l'agent français qui souhaite que tous les hommes soient condamnés. “D'ailleurs, dit-il au président, le seul fait que ces hommes soient tatoués prouve leur origine pénale.”.
“Vous y allez un peu fort, monsieur”, réplique outré le président qui relève alors une de ses manches arborant un large dessin. “Moi aussi, je suis tatoué, et pourtant je ne viens pas de Cayenne.” Et il libère les prévenus. Cette histoire ancienne qui montre bien ce qui a été démontré au début de ce travail, la discrimination des tatoués au début du XXème siècle est aussi une preuve que depuis l’arrivée du tatouage en Europe on retrouve toujours une minorité de personnes issues de milieux comme l’aristocratie, les classes moyennes ou la bourgeoisie qui se faisaient marquer la peau pour de multiples raisons. Or ces tatouages étaient déjà sources de marginalisation dans l’esprit des gens et on soupçonnait facilement les individus qui étaient tatoués de pratiques « peu claires » dés lors que l’on apercevait l’une de ces marques, quelle que sot la situation sociale de la personne visée et sa réputation initiale.

 

            Toute zone publique de la peau est alors amenée à être scruté par tous. De nombreuses personnes préfèrent effectuer leurs tatouages dans des endroits discrets afin qu’ils puissent ne les montrer qu’à ceux à qui ils veulent les montrer. Il devient socialement bien plus difficile d’appréhender les contacts avec autrui ne serait-ce que dans le milieu du travail car ceux qui se font tatouer ont conscience du caractère discriminatoire que peut revêtir leur tatouage.

 

            De manière presque systématique revient la nécessité de pouvoir cacher ou non son tatouage selon les circonstances. Le tatouage fait « intelligemment » est considéré pour certains comme celui dont on ‘est pas tributaire et qui n’oblige pas à de nombreux sacrifices pour éviter qu’il se voit. Avant un entretien d’embauche, des contacts avec un client ou des démarches administratives, les tatouages sont soigneusement recouverts de vêtements adéquats. Les tatouages sont importants qui peuvent montrer le caractère ambigu des marques corporelles et la conscience de ceux qui les portent de fragiliser leur position s’ils les montrent dans certains lieux. « J’essaie de ne pas trop montrer mon tatouage à mes collègues de travail, car je sais que cela pourrait choquer certaines personnes, j’évite donc de l’exposer, ça évite les commérages, surtout entre femmes. Dans la vente il y a peu de gens tolérants envers ce genre de choses » (Marie, manutentionnaire, 27 ans) (source des témoignages, « Signes d’identité »). « Sur le bras tu peux moins le cacher, pour un boulot par exemple. Le dos c’est un bon compromis. C’est discret, tu peux le cacher ».(Guillaume, étudiant, s’est fait tatouer le logo de Métallica sur le dos).

 

             Le tatouage a une valeur identitaire intime s’il est discret et incisé en un lieu que masquent habituellement les vêtements (sein, haut des cuisses, hanche, aine, cheville…).Ils sont dissimulés par pudeur et se montrent seulement à des personnes de confiance, à des partenaires de relations sexuelles ou avec des amis avec lesquels on peut franchir les limites de la pudeur. Mais, cependant il peut être exposé dans des lieux de loisirs comme la piscine, lors des activités sportives, sur les plages en été. Il est alors vécu comme un atout de séduction attirant les regards envieux. Les tatoués sont de bons connaisseurs des rites sociaux d’interaction, ils comprennent souvent la nécessiter de ne pas choquer en exhibant leurs marques corporelles. Ils apprennent à s’adapter en permanence aux circonstances, à s’habiller différemment, à dissimuler ou mettre en avant leurs marques selon leurs propres décisions et ce qu’ils souhaitent donner à voir d’eux-mêmes à telle ou telle personne de leur entourage. Parfois le jugement négatif vient des autres tatoués qui pensent que leurs amis vont parfois trop loin dans la provocation. Par exemple ils trouvent normal que leurs amis se couvrent lorsqu'ils sont à la recherche d’un emploi pour dissimuler les tatouages ou autres marques corporelles. On pourrait penser que c’est une manière de ne pas assumer leur choix dans certaines situations, mais en fait ces individus considèrent leurs tatouages comme un élément personnel qu’il ne convient pas d’imposer à tous, et, de plus les tatoués de nos sociétés modernes ont tendance à respecter assez facilement les normes sociales, ainsi ils s’adaptent afin d’y correspondre du moins dans les lieux tel que le cadre professionnel. Après, libre à eux de mettre en avant leurs tatouages lorsqu’ils vont en boite de nuit ou sortent avec des amis.

 

            D’autres, mais ils sont rares, s’insurgent contre le politiquement correcte de l’apparence et refusent de plier devant les préjugés des autres. I l est possible que cette attitude provoque plus un mouvement de recul de la part de la population qui n’est pas encore habituée à croiser des tatoués dans les administrations et les magasins et les considère encore, pour les moins jeunes, comme des marginaux. Forcer le passage des marques corporelles dans la norme ne sert à rien puisque les nouvelles générations ne le réprouvent plus et possèdent de moins en moins de préjugés à leur encontre.

 

Les tatouages au visage sont des stigmates volontaires. Dans l’historique du tatouage on remarque facilement que les marins qui se faisaient passer pour des anciens otages tatoués de force par des autochtones évitaient de se faire tatouer le visage pour conserver une vie sociale. En effet même à l’époque, les vêtements permettaient de couvrir les corps presque entièrement tatoués, en revanche le visage restait découvert. Aujourd’hui ce type de tatouages

visible dès le premier regard, est un stigmate et une barrière contre l’interaction avec les autres individus. La personne tatouée s’expose de manière permanente au regard des autres, les regards sont constamment tournés vers la personne.

 

Le Breton signale le cas d’un homme tatoué au visage : « Tattoo Mike se souvient de la manière dont son existence a basculé après ses tatouages au visage : Cela a tout changé, avec mes mains tatouées, je pouvais encore faire des choses. Avec mon visage tatoué ce n’était plus pareil. J’étais définitivement un homme marqué. J’aimais ça la plupart du temps mais ce n’était pas facile pour trouver du travail. » Ce type d’expérience peut être une façon de tourner le regard vers soi mais enferme forcément l’individu dans le regard superficiel des autres, on va le juger souvent mais les possibilités d’interaction vont être amoindries, sauf peut être dans le milieu des tatoués. En effet la société à du mal à accepter les changements radicaux qui empêchent les individus de se reconnaître dans l’autre et donc de l’accepter.

 

On remarque donc que si les personnes qui utilisent les tatouages et les marques corporelles afin de prouver leur déni de la société sont devenues très minoritaires aujourd’hui, c’est parfois la société qui est un frein dans ses normes à l’émancipation visible de tous les tatoués. La vision du tatouage fait toujours un peu peur surtout dans les cas les plus extrêmes comme le dernier cité. Pourtant le tatouage est de mieux en mieux accepté et tend à se propager dans tous les milieux et à se normaliser à plus ou moins long terme.

 

B . Rejoindre la société, se différencier pour exister

 

1) Valeur identitaire ; le tatouage comme nouveau rite de passage ?

 

            Le tatouage rend-il différent seulement du point de vue de l’apparence ? Comme tous les symboles identitaires, se marquer la peau possède probablement une forte connotation de rituel. Dans de nombreuses sociétés humaines, les marques corporelles étaient associées à des rites de passages tribaux à différents moments de l’existence ou bien étaient liées à des significations sociales précises. Le tatouage a une valeur identitaire qui relie  l’homme et sa chair à un système social au monde qui l’entoure. Au sein de certaines sociétés, il précise les statuts religieux ou sociaux. La lecture peut aussi y renseigner sur un clan ou une classe d’âge dans la communauté et la place de l’individu qui les porte. Il indique le statut et on ne peut s’intégrer au groupe sans posséder ces signes gravés dans la chair. Ne pas être marqué c’est ne pas avoir d’identité, ne pas exister au sein du groupe. Dans les études ethnologiques, Neufs fonctions ont pu être dégagées de l'utilisation du tatouage : symbole de la survivance dans l'au-delà, signe d'une origine divine,  référence au totem, symbole lié à une étape majeure (puberté, mariage, fertilité...), appartenance à un clan, une tribu, signe du rang social, nombre d'ennemis tués, deuil, amulette de protection. La plupart du temps ces symboles ont une valeur sociale et d’insertion dans le groupe. Par exemple, à Samoa, un garçon qui n’est pas tatoué était considéré comme mineur et ne pouvait pas se marie ou prendre la parole en société. Lévi-Strauss écrit des Caduevos du Brésil qu’ »il fallait être peint pour être un homme, celui qui restait à l’état de nature ne se distinguait pas de la brute ». Ici l’homme sort de son animalité par une appropriation de son corps par le biais du tatouage, c’est un peu comme si la marque permettait de prendre conscience de soi et de son humanité propre. Dans ces sociétés, la marque fait symboliquement accéder l’homme à la culture. Dans nos sociétés occidentales contemporaines, font du tatouage un recours possible d’entrée et d’affiliation au groupe. Dans les années soixante en Californie, des adolescents d’origine mexicaine, les Pacuchos, usent du tatouage comme d’une modalité de l’appartenance à un groupe. La croix entourée d’étoiles inscrite entre le pouce et l’index n’est acquise qu’au terme d’épreuves personnelles infligées aux nouveaux entrants. Le tatouage est ainsi effectué, signant définitivement l’entrée du candidat dans la bande. Le jeune est alors craint grâce à une alliance avec la bande qui le protège des autres jeunes de la ville. Effet pervers de cette pratique ; lorsque ces jeunes décident de cambrioler un magasin et que l’un d’eux se fait prendre il est alors facile pour la police de remonter jusqu'à la bande.

            C’est aussi pour rejoindre un groupe que Laure se bricolait toute seule des tatouages rudimentaires pendant l’adolescence « J’avais 13 ou 14 ans et je traînais avec une bande d’amis tous plus âgés que moi, ils étaient tous passés chez des tatoueurs ou alors ils se tatouaient eux-mêmes. Je leur ai demandé comment ils avaient fait. Ils m’ont expliqué que ça se faisait avec une aiguille et de l’encre de chine, alors j’ai commencé à m’en faire avec une aiguille à coudre. C’est très long, très douloureux et ça donne un résultat dégueulasse. ( Laure, tatoueuse, 21 ans) (Le Breton 2002). Les tatouages faits par soi-même sont souvent des revendications identitaires provenant de l’entrée dans un groupe ou de la volonté de se prouver quelque chose. L’intention de s’affirmer est souvent doublée par la volonté de montrer son tatouage afin de s’afficher comme un « dur ». Le propos revient souvent même chez les filles, le tatouage semblant porter une aura de danger incitant aussi les autres à se mettre à distance. Ainsi il peut agir comme une protection, une thérapie et un moyen de se reconstruire. Une analogie s’impose entre les rites de passage dans les sociétés traditionnelles et les épreuves que les jeunes s’imposent à travers des jeux symboliques avec le corps. Pourtant on note une différence d’importance, les aînés n’y participent pas et  ils ne sont en rien un moment de transmission de la culture. Les modifications corporelles de nos jours sont individualisantes, elles signent un rejet singulier et se porte comme une affirmation de l’individualité. ( Le Breton 1990). Le corps de la personne n’appartient plus qu’à elle-même.

Dans nos sociétés modernes les marques sont devenues une fin en soi, une décision personnelle qui n’influe en rien sur le statut social de la personne. C’est parce que les sociétés modernes sont individualistes et affirment le corps comme propriété personnelle qu’une telle marge de manœuvre qu’implique la transformation physique est possible. Le corps aujourd’hui est un facteur d’individuation, en le modifiant on le plie à sa propre volonté, au désir de modifier son rapport au monde qui nous entoure. D’où la prolifération d’interventions diverses sur le corps telles que le tatouage ou la chirurgie esthétique qui sont autant de signes de la liberté de chacun. L’intégration à un groupe peut se faire avec la marque corporelle mais on se retrouve plus souvent inséré dans un groupe après avoir effectuer des modifications sur son corps plutôt que les modifications soient un moyen d’obtenir l’interaction. Le recours au tatouage est donc un rite de passage pour qui attache une signification personnelle et essentielle à la marque qu’il possède. Le corps peut devenir l’intermédiaire d’un passage vers un autre monde, un autre cadre social, un autre soi que l’on aurait inventé à travers sa propre construction de sa personnalité. Le tatouage porté modifie en partie le regard des personnes sur elles-mêmes et leur état d’esprit. De nombreux témoignages le confirment : « Je me sens plus sur de moi. J’ai aussi l’impression d’être moins timide. J’ai plus de courage. Je ne sais  pas pourquoi. Peut-être qu’intimement j’accepte l’idée que le tatouage est réservé aux gens forts et résistants. » (Alex, 26 ans, infographiste.) . « Je suis devenue moins timide qu’avant. J’ai l’impression d’être mieux dans ma peau. (…) Je suis devenue quelqu’un d’intéressant. »( 19 ans, étudiante). Les modifications corporelles sont souvent un détour pour une mise au monde, les tatoués prennent de l’assurance. L’épreuve de la marque donne une mémoire concrète à un sentiment, celui d’accéder à une nouvelle version de soi, de s’être auto engendré. Pour nombres d jeunes, le tatouage est une manière de se singulariser, de signer sa présence au monde. Et cette signature est durable puisque la marque ne change pas, elle est toujours avec soi comme un symbole permanent de stabilité. Elle est une volonté de se choisir soi même sans plus rien laisser au hasard. Elle « croise en ce sens la rencontre de l’autobiographie et d’un phénomène social » (Le Breton 2002).

 

2) Rejoindre les autres dans une société en pleine mutation

            Certes les modifications corporelles se rattachent parfois à une mise à distance du reste de la société. Pourtant elles entraînent deux mouvements parallèles, le détachement mais aussi l’affiliation à autre chose. Les tatouages s’inscrivent alors comme attributs d’un style plus large marquant l’adhésion à une communauté urbaine particulière. Le corps fonctionne alors comme une bannière affichant ses valeurs, ses préférences sexuelles, culturelles etc. Mais cette revendication se rattache aussi à un cadre flou car il n’y a aucune organisation dont on se réfère à l’aide de tatouages, quelle soit politique ou culturelle, du moins dans les sociétés modernes. On se trouve dans le contraire des tribus mais dans le cas d’une revendication personnelle plus ou moins reconnue par les autres. Même si de petits groupes se font tatouer pour sceller un lien commun comme l’appartenance à un groupe de musique ou une amitié forte : « Avec des copains, on avait décidé de se faire tatouer un petit signe pour le groupe. C’était pour la frime, je dirais. C’était aussi pour se faire une image de, pour qu’on se souvienne de nous. (…) » (Dédé, barman et musicien, 33 ans). Mais ce type d’affiliation est rare. Le tatouage ne marque absolument pas de signe d’appartenance à une tribu, un group fermé mais plutôt à un groupe informel qui se reconnaît quand ses membres se rencontrent et s’aperçoivent qu’ils portent chacun un tatouage. « Personnellement,  je trouve que le tatouage t’ouvre un autre univers, il y a plus de solidarités entre tatoués, plus de relations, c’est un monde à part » (Yann, 20 ans, étudiant), « Entre tatoués il  y a une sorte de complicité que je ne soupçonnais pas. Quand je croise quelqu’un de tatouée on discute de la taille, de la couleur, de la figure, du tatoueur, de la manière dont ça s’est passé. » ( Audrey, 23 ans, étudiante).La notion de tribu n’est pas utilisée. Il s’agit moins d’entrer dans un groupe que d’en sortir, de se sentir transfiguré par la marque. Les bikers, dont les marques corporelles sont nettement plus homogénéisées et construites autour de la même passion pour les Harley Davidson , sont sans doute le seul exemple réel de groupe apparenté à la notion tribale. Une jeune américaine, citée par C.Sanders confirme : « Je me suis fait tatouer parce que j’y avais un intérêt. Mon mari et nos amis sont presque tous des bikers. Cela m’a permis d’être mieux acceptée par la communauté (…) le biker typique vous dirait que vous avez presque tous des tatouages quand vous êtes de la bande.» On voit bien ici le parallèle avec les traditions des sociétés primitives dans lesquelles la place dans le groupe et le respect passait souvent par les marques inscrites dans la chair des individus.  Dans ces circonstances, la marque corporelle est une condition d’appartenance au sein d’une communauté fermée sur elle-même. Mais dans leur immense majorité les tatoués ne se regroupent pas et ne se revendiquent pas comme une communauté. Leur geste, ils le considèrent comme personnelle au même titre que leur mémoire. Ils sont isolés ou à quelques-uns et entendent seulement traduire par la marque sur leur peau le goût pour un style de musique, une référence religieuse ou culturelle etc. Mais ils le font sans se sentir engagés dans une mode ou dans un univers à part entière. Alors on peut se demander si le rôle social du tatouage n’est pas un simple parallèle avec le renversement des valeurs tel que nous le connaissons de nos jours. En effet ce phénomène ne pousse pas les populations vers le communautarisme et il ne s’inscrit pas tout à fait dans la norme de la société moderne dans sa globalité même s’il est relativement bien accepté. Alors permet-il aux personnes concernées de s’insérer plus facilement dans la société ? On peut présumer que oui, si l'on remonte dans les définitions de nos sociétés modernes. En effet la société actuelle a évolué avec la montée des valeurs libérales portées par le capitalisme vers un nouvel élan individuel. Chaque individu de nos sociétés modernes à subitement reçu une grande part d’autonomie. C’est alors à chacun de se prendre en main à l’heure ou les anciennes institutions porteuses de valeurs sont en crises.

            La religion, l’école, l’Etat lui-même perdent de leur influence sur les individus et la marge de liberté dégagée a dégagé une nouvelle problématique de la modernité. Comment les individus se créent-ils leur identité sans l’aide de ces anciens cadres ? Comment se construire dans un cadre social beaucoup plus souples et qui donne énormément de liberté à tous dés leur plus jeune âge ? 

La marque corporelle joue ainsi comme d’autres éléments qui paraissent pourtant lointains ; le communautarisme, le bricolage religieux ou encore la conduite à risques pour ne citer qu’un nombre restreint d’exemples, le rôle de limite posée par l’individu à lui-même,

que ce soit à travers sa spiritualité ou son corps, c’est la reconstruction ‘une identité choisie volontairement et qui pose des limites qui attire aujourd’hui les individus. La quête de sens de leur vie est un terrain immense de mélange des cultures et des pratiques afin que chacun se crée et renouvelle sa propre bulle identitaire. Prospérant sur le désarroi et l'individualisme, la soif d'identité annonce des remises en question. On retrouve chez tous cet élément commun d’une volonté d'exposer publiquement sa différence, la quête affolée de soi dans le regard des autres, la fierté d'être à nul autre pareil et  l'espoir insensé d'affirmer qu'on s'est trouvé, le désir éperdu d' «exister jusqu'à l'incandescence», selon la belle expression du sociologue David Le Breton. On est sommé de s'inventer soi-même, comme le raconte le sociologue Jean-Claude Kaufmann dans une imposante somme, chatoyante, publiée ces jours-ci chez Armand Colin: « L'Invention de soi, une théorie de l'identité. ». Jamais, en tout cas dans les démocraties occidentales, les routes de la vie n'ont été si multiples et dégagées, jamais les marges de manœuvre n'ont paru si larges, jamais les libertés individuelles n'ont fait l'objet d'un culte si vif. Dupin et Kaufmann partent du même constat: jamais on n'a autant parlé d'identité. . Pour exister aujourd'hui, explique ce dernier nous disposons du choix des armes. Nous subissons de moins en moins les déterminismes familiaux et sociaux qui, hier, nous entravaient. Pour se «fabriquer» soi-même, il nous faut «fermer» ce champ des possibles: l'identité individuelle qu'on se construit résultera du tri opéré entre des images, des désirs, des projets, des conjoints, des idées. On va choisir qui on veut être. Et ce ne sera pas facile, prévient-il. «Chacun devient officiellement responsable de ses succès et de ses échecs, écrit-il. L'invention de soi, perspective irrépressible et fascinante de responsabilité et de liberté (qui accepterait de revenir à l'ancienne société du destin?), ouvre parallèlement sur un horizon de désarroi, d'implosions individuelles et d'explosions collectives.». Donc, pour découvrir à quoi on ressemble, on va piocher dans le «festival des régionalismes», le menu à la carte des nouvelles religions, le marquage commercial, le corporatisme des métiers ou des élites ou la «fierté ethnique».  Jean-Claude Kaufmann ne croit pas que l'obsession identitaire soit issue d'un effondrement des grandes institutions, croyances et utopies, qui auraient soudain laissé le champ libre à l'incertitude individuelle. Il affirme au contraire que c'est la montée de l'individualisme qui a sapé ces grandes forteresses de l'ordre social et culturel. Plus personne n'accepte de se laisser dicter sa vie, prétend-il. L'identité, désormais, est une création personnelle même si, Kaufmann l'admet volontiers, on obéit toujours à des courants sourds et à des normes obscures. De cette manière le tatouage devient un élément comme un autre, que l’on peut choisir par simple affinité avec le contenu légendaire ou esthétique de revendiquer sa propre personnalité. La société ne demande plus au individus de se conformer à des modèles qu’elles présenteraient, elle offre aujourd’hui le choix absolu de la construction du sens de la vie des habitants des sociétés modernes. Si les normes se modifient c’est pour laisser plus de liberté encore aux individus. Le tatouage n’a plus de sens propre, on lui en donne un, il a perdu tout le sens social global offert par les sociétés primitives et devient, à travers l’axe de la recherche d’identité un symbole personnel qui ne rapproche même plus les tatoués comme les marginaux des années 30 à 70 en groupes de revendications contre la société mais en personnalité distincte revendiquant leurs propres existences dans le monde moderne. 

 

 

 

 

Conclusion :  L’identité à fleur de peau

            Les modifications corporelles ont un avenir certain dans les sociétés modernes. En effet, l’engouement qu’elles suscitent n’est que le début, leur existence est en cour de normalisation et les données sociologiques qui les favorisent comme l’individualisme moderne ne cessent d’élargir le public touché par le phénomène. Le souci de se distinguer toujours d’avantage des autres va amener forcément à des diversifications quelles soient dans les techniques ou dans les motifs choisis. En ce qui concerne les techniques la mode est aux innovations dans le tatouage avec la création on peut noter de nombreuses nouveautés : encore méconnue, l'invention a été brevetée il y a moins d'un an. Il s'agit d'un tatouage programmable. Se lasser du dessin tatoué était le plus gros problème : le voici réglé. Le concept a été mis au point par une équipe de chercheurs californiens. Il consiste à insérer un mince écran à cristaux liquides sous la peau du poignet. Le dessin affiché est visible à travers la peau et on peut le transformer grâce à une puce également implantée sous l'épiderme. On peut recharger la pile simplement en plaçant le poignet devant un chargeur. En plus des images, le tatouage électronique permet d'afficher sa température et sa pression sanguine grâce à des senseurs incorporés. Ce genre de nouveautés techniques et le développement artistiques du tatouage et donc de différents styles va assurer la pérennité de la pratique dans un monde ou chacun a la volonté de se distinguer des autres afin d’affirmer son identité propre. D’autres méthodes plus traditionnelles renvoient par leur utilisation à une définition passéiste de l’identité ; le tatouage au henné qui commence à prendre de l’ampleur en Europe mais aussi au Brésil où depuis peu il est proposé dans les boutiques ou parfois même en kits d’utilisation.  Tous les corps contiennent la possibilité de devenir une innombrable foule d’autres identités par la marque tégumentaire ou d’autres modifications corporelles se développant. Il n’y a qu’à choisir une de ces identités et l’arborer à même la peau afin d’avoir l’impression de posséder son propre corps, de l’avoir créer et de l’avoir rendu unique. Dans cette trame individualiste, l’effacement de l’autre amène à concevoir son propre corps comme un autre soi même au lieu d’une représentation symbolique de soi. Le corps devient un partenaire multiple et malléable, transformable à souhait.

Aujourd’hui l’identité personnelle n’est jamais achevée, elle se remodèle constamment selon les circonstances (même si une base demeure). En cherchant son corps on cherche à changer son existence. La modification corporelle est une limite symbolique dessinée sur la peau, elle fixe aussi une limite dans la construction de soi et la recherche d’identité. Et tout autant que la construction de la personnalité des individus est sans fin, celle des façons d’individualiser et de construire ces mêmes identités l’est aussi. On peut ainsi prédire un avenir long au tatouage porteur de symbole dans nos sociétés modernes.