Introduction

 

 

 

         « Attendez tout de vous-mêmes ». Ce message de Bouddha semble parfaitement résumer l’attitude adoptée par les Tibétains depuis des siècles. Vivant en quasi-totale autarcie, enclavé dans les montagnes himalayennes, ce peuple a toujours su ne dépendre que de lui-même tout au long de sa riche Histoire. Si ces écrits du Bouddha représentent bien le peuple tibétain, c’est parce que celui-ci s’est construit, s’est identifié totalement aux préceptes bouddhiques. La construction de l’identité tibétaine ne peut en effet être dissociée de la « religion philosophie » énoncée par Bouddha  à divers peuples d’Asie. Composant essentiel du fonds commun de la culture asiatique, l’enseignement bouddhiste est riche de sens et exploité dans sa totalité par les Tibétains. Le Tibet, exception culturelle entre les deux imposantes Chine et Inde, poursuit tant bien que mal son désir de conserver et de prolonger sa culture et ses traditions uniques. Par eux-mêmes, les Tibétains sont devenus ce qu’ils sont aujourd’hui : un peuple fondamentalement non-violent, pacifiste et tolérant. S’il peut paraître, à nos yeux d’Occidentaux, en retard, ou profondément ancré dans un passé immuable, par la pauvreté de ses acquis technologiques ou matériels notamment, il faut cependant noter que ce peuple semble davantage diriger ses actes vers une spiritualité humaniste. Et en cela, que nous aborderons plus tard en détails, les Tibétains sont d’une richesse enviable.

 

         La question qui se pose alors est la suivante : quelle est réellement la place du bouddhisme au Tibet ? En quoi le bouddhisme tibétain est-il une exception ? Cela étant dit, il existe aussi un grand nombre de questions à étudier. Comment les Tibétains perçoivent-ils l’occupation de leur territoire par les Chinois depuis 1949 ? En quoi le bouddhisme agit sur leur attitude et leur vision des choses ? Il faudra aussi s’attacher à la nature réelle des enseignements de Bouddha, et sur ce que les Tibétains en retirent. Ces leçons sont essentielles à comprendre pour appréhender les agissements passés et actuels des Tibétains. Si l’influence du bouddhisme est grande, il faut néanmoins noter que tout repose par essence sur le peuple, le peuple est l’acteur de son histoire. La société tibétaine est-elle réellement une exception culturelle, ou du moins l’a-t-elle été ? Qu’en est-il aujourd’hui ?

 

         Nous nous évertuerons à étudier cette influence du bouddhisme tibétain, le Vajrayana ou Véhicule de Diamant, sur la société tibétaine. Pour ce faire, nous nous pencherons dans un premier temps sur les traditions bouddhistes des Tibétains et leur Histoire, pour mettre en évidence les corrélations entre Histoire du bouddhisme et Histoire du Tibet. Enfin, dans un second temps, nous traiterons du Tibet actuel, et des influences nouvelles qu’il subit. Ainsi la question abordée alors sera celle d’un éventuel changement de la société tibétaine, due à sa récente ouverture au monde, soit forcée par l’invasion de la Chine, soit nécessaire avec l’exposé de ses problèmes à la scène internationale. L’enclavement du Tibet n’est plus qu’un cloisonnement naturel, seules les montagnes de l’Himalaya sont capables de cacher cette société, sa culture, ses habitants hors normes.


Première partie :

 

Le bouddhisme tibétain aux fondements d’une société particulière.

 

 

 

         La société tibétaine telle qu’elle est aujourd’hui présentée et connue aux yeux de tous, notamment à nos yeux d’Occidentaux, est forte d’une riche histoire, qui, comme nous allons le voir, s’écrit en parallèle avec l’histoire de la création et de l’implantation progressive du bouddhisme au Tibet. Cette histoire implique des corrélations plus qu’évidentes entre le bouddhisme et les Tibétains. Leur comportement est dicté par la tradition et l’enseignement qu’ils reçoivent, ceux-ci conformes pour la plupart au bouddhisme tibétain. Ainsi nous allons étudier dans cette première partie en quoi le bouddhisme est le pilier principal de la société tibétaine, en commençant par nous pencher sur l’histoire du bouddhisme tibétain, celle de la société, pour nous arrêter sur l’exception culturelle, politique qu’est le Tibet de par l’influence colossale du bouddhisme, mais aussi d’autres traditions.

 

 

Chapitre 1 -    L’histoire religieuse du bouddhisme tibétain en écho avec celle de la société.

 

 

 

         Le Tibet, communément appelé le Toit du Monde, le Pays des Neiges, est situé aux confins des montagnes himalayennes (voir annexe 1). De ce fait, sa société, dévoilée aux Occidentaux seulement en 1938, grâce aux photographies de scientifiques allemands, est restée relativement isolée de toute autre civilisation. C’est pourquoi elle a pu se forger sa propre culture, négligeant toutefois les recherches au niveau technique et matériel qui feront que les Occidentaux, ou plus communément les pays industrialisés considèreront le Tibet comme un pays arriéré et fermé.

 

        

         Une dynastie militaire dirige le Tibet pendant les huit premiers siècles de son Histoire (celle-ci commencerait vers environ 2300 ans avant notre ère). Alors le pays est animiste. C’est au VII° siècle que le bouddhisme est introduit au Tibet, grâce à l’empereur Songzen Gambo. Celui-ci transforme la société militaire et féodale en une civilisation plus pacifique et spirituelle, fondée sur une culture populaire à visée morale. En recherchant le fondement culturel de la plupart des civilisations asiatiques, l’empereur remarque que le bouddhisme universaliste (Mahâyana) est assez présent. Il entame alors un processus d’adaptation culturelle systématique. Il envoie une équipe de savants en Inde pour qu’ils apprennent le sanscrit, créent une écriture tibétaine, et commencent la traduction d’écrits bouddhiques. L’empereur crée ainsi un système urbain à caractère sacré destiné à préserver l’unité de la nation.

 

         Deux siècles et demi plus tard, le premier monastère bouddhiste est créé à Samye. On rassemble alors au Tibet toutes les connaissances bouddhiques, qu’elles soient philosophique, psychologique, mathématique, poétique, politique, artistique, architecturale et même médicale. Le pays prospère pendant trois siècles, et le militarisme tibétain d’origine ne peut être rétabli en raison du pouvoir du bouddhisme et de sa morale de non-violence.

 

         C’est en 1409 que l’on peut dater le commencement de l’ère d’engagement national des Tibétains à la pratique du bouddhisme comme but principal de l’existence, et ce grâce au lama Tsong Khapa, qui crée la Grande Fête de la Prière à Lhassa (capitale tibétaine). Cette renaissance transforma le paysage spirituel, social et physique du Tibet. Les constructions de monastères se multiplient, et la population s’engage de plus en plus dans la voie monacale. Au XV° et XVI° siècles le climat se fait de plus en plus paisible. C’est alors que le principe de réincarnation apparaît aux Tibétains. Gendum Drubpa, chef de l’ordre bouddhiste Geluk, reviendra en effet après sa mort dans le corps d’un garçon étranger. Après avoir vérifié la véracité de cette réincarnation, et de la réincarnation suivante (Sonam Gyatso), les Tibétains nommèrent celui-ci Dalaï-Lama en 1573. c’est seulement en 1642 que le Cinquième Dalaï-lama sera nommé roi du Tibet, établissant le gouvernement de la Victoire du Palais de Pandem, que les Tibétains reconnaissent toujours comme leur gouvernement légitime aujourd’hui.

 

         Presque entièrement démilitarisé, le Tibet devient dès 1642 le royaume de la non-violence. Depuis trois siècles, la civilisation tibétaine est avant tout spirituelle : la priorité est donnée à l’éducation monastique, à la créativité littéraire et philosophique, à la pratique de la méditation, au développement des arts rituels et des fêtes. Ils se préoccupent surtout de la conquête spirituelle intérieure, celle de l’esprit, contrairement aux Occidentaux qui veulent à tout prix parcourir l’espace. Leur modèle, Bouddha, est l’Éveillé, celui qui a atteint l’illumination intérieure, la parfaite connaissance du monde et de lui-même. C’est une sorte de « psychonaute ». Le modèle tibétain est profondément spirituel. Les Tibétains sont persuadés, via le bouddhisme, que la réalité extérieure est liée au développement mental intérieur dans une suite infinie d’existences (ce que l’on nomme Samsâra).

 

         La partie spécifique du bouddhisme au Tibet, le bouddhisme Vajrayâna, Voie du Tantra ou Véhicule de Diamant, est pour beaucoup dans la conception différente du monde qu’ont les Tibétains. Cette voie tantrique, considérée par les Tibétains comme voie suprême, fait partie intégrante du Véhicule universel (Mahâyana), introduit au Tibet au VII° siècle. Son but est d’atteindre le statut de Bouddha, c’est-à-dire l’Eveil, et pour cela il faut combiner plusieurs éléments de travail sur soi : la pratique de la méditation couplée de techniques avancées de yoga. Le corps doit être coordonné à l’esprit.

 

         Le bouddhisme est apparu en Inde il y aurait 2500 ans. Le Bouddha était à l’origine un homme ordinaire, mais de sang royal (Prince Siddhârta Gautama). Confronté violemment à la maladie, la mort et la vieillesse, profondément troublé par tant de souffrances qui lui étaient jusqu’alors inconnues, il quitte son palais et décide de devenir ascète dans un premier temps. Il découvre plus tard que la voie authentique pour sortir de la souffrance était la Voie du Milieu, entre les extrêmes qu’il avait goûté (ascétisme et luxe). Sa recherche spirituelle, alors tendue vers un seul but, connaître le bonheur et maîtriser la souffrance, le conduit à l’Eveil total ou illumination : il devient alors « Bouddha ». La vie du Bouddha est un exemple que suivent les Tibétains dans leur quête spirituelle. Mais son enseignement est beaucoup plus vaste.

 

         Le tout premier enseignement que donne le Bouddha est celui des Quatre Nobles Vérités : vérité de la souffrance, vérité de la cause de la souffrance, vérité de la cessation de la souffrance, et vérité du chemin qui conduit à la cessation de la souffrance. Elles posent le postulat de la loi de causalité. En fait, toutes pensées et pratiques bouddhistes peuvent être résumées en deux principes : leur regard sur le monde dévoile la nature « interdépendante » des choses, et elles sont fondées sur le principe de non violence. Pourquoi cette non violence ? Selon les enseignement bouddhiques, c’est simple : premièrement personne ne veut souffrir, et en second lieu « la souffrance naît des causes et des conditions qui l’engendrent » (XIV° Dalaï-Lama). Le deuxième Tour de la Roue du Dharma  est celui de la doctrine de vacuité. Ce second enseignement bouddhiste enseigne l’importance de la reconnaissance des fondements insatisfaits de notre propre existence, qui sont souffrances et douleurs. L’existence est vide, inhérente à tout phénomène. Le troisième enseignement de Bouddha concerne sa propre nature. Il décrit la potentialité de chacun de devenir un jour un Bouddha ; c’est la « bouddhéité » de chacun.

 

Ce troisième Tour est très proche des enseignements spécifiques du Tantrisme, dans le sens où le tantra est un système de pensée et de pratique destiné à manifester les potentialités de chaque conscience. Le tantra est synonyme de « chaîne », de continuité. C’est le nom des enseignements pratiques qui permettent de s’inscrire et de se réinsérer dans la continuité de la pure nature de l’esprit. Le Vajrayâna (et de ce fait les Tibétains) considère que, pour accéder au stade de l’Éveil, il nous faut avant réaliser la nature de l’esprit, éternelle.

 

Aujourd’hui trois grandes écoles se distinguent dans le bouddhisme tibétain : les Gelugpa, les Sakyapa et les Kagyupa. L’école des Gelugpa, ou école des Vertueux a été fondée par Tsongkhapa (1357-1419) au XV° siècle et appelée par les Chinois « école des bonnets jaunes » du fait de la couleur jaune des coiffes de ses membres. C’est l’école à laquelle appartient le Dalaï-Lama, école qui suit avec rigueur les règles monastiques. L’école des Sakyapa est appelée par les Chinois l’ « école des bonnets rouges », également en raison de la couleur des coiffes de ses adeptes. Cette école fut créée vers le début du XI° siècle, avec la venue au Tibet d’adeptes du tantrisme indien qui s’installèrent dans un grand nombre de monastères tibétains. La troisième grande école est celle des Kagyu, "l’école de la transmission orale". Le premier maître de cette école, Marpa, n’en fut pas le fondateur, ni même son élève célèbre Milarépa, mais un des disciples de Milarépa.

 

 

 

Les Tibétains ont une véritable culture bouddhiste, culture basée sur les enseignements du Bouddha mais qui leur est réellement propre, car se sont les seuls à adopter la Voie du Tantrisme, le Véhicule de Diamant. Nous allons maintenant aborder point par point les différents principes de vie, dérivés de ce bouddhisme particulier, que l’on peut retrouver dans la société tibétaine, et ainsi prendre en compte l’ampleur de l’influence du bouddhisme sur la société tibétaine, d’un point de vue culturel et social.

 

 

 

« Votre ennemi et vous dépendez étroitement l’un de l’autre. Dans une telle situation, détruire son ennemi revient à se détruire soi-même » Le XIV° Dalaï-Lama pose ici le principe fondamental adopté par tous dans la société tibétaine, principe majeur du bouddhisme : la non-violence. Venu d’Inde au VII° siècle, le bouddhisme tibétain a été imprégné dès ses origines du principe hindouiste d’ahimsa, de non-violence. Le principe de l’ahimsa n’émane pas d’un milieu d’indiens oppressés, mais plutôt d’un milieu d’ascètes hindouistes ayant poussé au plus profond la réflexion sur la violence, ses origines et les moyens de lutter contre elle. La notion de karma implique que les actes commis dans une vie verront leurs conséquences apparaître dans la vie suivante. Ainsi un homme qui commet de mauvaises actions dans une vie paiera le prix de ses actions dans sa prochaine vie, qui sera alors plus misérable, plus dure. Peut-être même cet homme ne renaîtra-t-il pas sous forme humaine. La notion d’ahimsa, de non-violence, est entièrement liée à ce principe de karma. Il s’agit d’éviter au maximum de commettre des actes violents afin de ne pas en subir plus tard les conséquences. Ainsi, pratiquer l’ahimsa, la non-violence, n’a pas seulement pour objectif le bien-être des autres mais aussi son propre salut individuel. Il est primordial de bien comprendre cette distinction lorsque l’on parle de non-violence dans le bouddhisme. Mais si le bouddhisme est une religion offrant un chemin vers la non-violence, il ne condamne cependant pas systématiquement l’usage de la violence lorsque celui-ci est justifié. Ainsi contre un malfaiteur ou un oppresseur, la violence peut être employée. La non-violence renvoie automatiquement à la notion de maîtrise de la colère et de la haine, propres au bouddhisme. Le bouddhisme indique le chemin le plus juste aux Tibétains, qui réside dans la considération de l’ennemi, qu’il faut à tout prix respecter en tant qu’être humain capable de tester notre force intérieure.

 

Cette notion de respect est essentielle dans la culture tibétaine ; respect de l’ennemi comme nous venons de le voir, mais aussi respect de toute forme de vie en général. Et ce respect passe évidemment par la notion centrale de compassion. A ce propos, Matthieu Ricard, interprète en français de Sa Sainteté le Dalaï-Lama et moine bouddhiste, rappelle la nécessité de comprendre de l’intérieur les notions du bouddhisme : « Le mot compassion en Occident évoque parfois une notion de pitié condescendante, de commisération qui suppose une distance par rapport à celui qui souffre. Or en tibétain, nyingjé que l’on traduit par compassion signifie le seigneur du cœur, c’est à dire celui qui doit régner sur nos pensées. La compassion, selon le bouddhisme, est le désir de remédier à toute forme de souffrance et surtout à ses causes – l’ignorance, la haine, la convoitise, etc. Cette compassion se réfère donc d’une part aux êtres qui souffrent, d’autre part à la connaissance. ». La compassion implique le respect, la tolérance, le pacifisme et l’altruisme.

 

Il faut noter que le bouddhisme tibétain met en avant la notion d’interdépendance entre les choses et les êtres. Ainsi si nos actes n’ont à première vue de conséquences que sur nos propres karmas, il faut aussi ajouter que, parfois malgré nous, nous influons sur la vie et les actes des autres. De ce fait l’altruisme joue un rôle important dans la société tibétaine. Il a deux faces : l’amour d’autrui, sans tomber dans l’oubli de soi-même. « Soyez égoïstes, pensez aux autres » a dit le Dalaï-Lama ; c’est grâce à l’amour et à la compassion donc grâce à l’altruisme qu’il est possible à l’individu d’atteindre l’Eveil. C’est donc cette dose d’égoïsme intelligent que les Tibétains s’efforcent de cultiver en eux.

 

Les Tibétains ont une société profondément ancrée sur la spiritualité, l’évolution intérieure, et de ce fait sur la culture de valeurs morales fortes, que sont la non violence (et de là le pacifisme, le respect, la tolérance), la compassion (amour et empathie) et l’altruisme. Il ne faut pas oublier que ces valeurs adoptées par les Tibétains ont aussi un but purement égoïste, le but de tout bouddhiste, l’atteinte de l’Eveil. Mus par la spiritualité exacerbée qui fonde leur société, les Tibétains sont un peuple dirigé par des valeurs ancestrales. Mais le bouddhisme ne doit pas être systématiquement assimilé à une religion : c’est davantage une spiritualité, un ensemble de principes de vie créés pour guider les hommes qu’une religion aliénante. De plus, la notion d’un Dieu guide de l’Homme, de ses actes, de la notion de Bien ou de Mal n’existe pas dans le bouddhisme. « Le bouddhisme seul ne peut répondre à tous les besoins de l’homme… » admet à ce propos le Dalaï-Lama. C’est une spiritualité humaniste : tout est basé sur les capacités de l’Homme à être juste, bon et sur sa potentialité spirituelle. Le bouddha n’est pas un Dieu. Et s’il existe des déités dans la religion bouddhiste, elles n’ont pas d’influence réelle sur les hommes, sur les Tibétains bouddhistes. Ce qui est important pour les Tibétains, empreints d’une culture bouddhiste bien réelle qu’on ne peut nier, c’est de suivre les enseignements du Bouddha ancrés dans leur culture, et même s’ils n’appartiennent pas forcément à la religion bouddhiste, les Tibétains croient par tradition à la réincarnation et au principe de causalité : leurs actes présents auront des conséquences pour eux dans le futur, dans cette vie ou la prochaine. C’est pourquoi ils tentent de suivre aussi bien que possible les principes de vie bouddhiques.

 

 

Nous avons donc pu voir la place importante qu’occupe le bouddhisme, ou du moins la culture bouddhiste dans la société tibétaine, d’un point de vue social et culturel. Penchons nous à présent sur la politique tibétaine et les traditions du pays, en nous interrogeant toujours sur la place du bouddhisme dans la société.

 

 

Chapitre 2 -    Le Tibet : une exception culturelle, politique, guidée par le bouddhisme.

 

Vers 880, le Tibet entre dans une interminable période d'anarchie (plus de huit siècles où triomphe la féodalité, quelques dizaines de clans se partageant le pays et sa population (le servage ne sera aboli qu'après 1950). Cette période coïncide avec l'introduction puis le triomphe du bouddhisme dans le moule féodal. Les seigneuries laïques sont dès lors supplantées par des seigneuries religieuses appuyées sur les monastères. Ceux-ci vont rassembler jusqu'à 25 ou 30 % de la population dans un type de société elle-même totalement inégalitaire, avec ses classes et ses rangs. Loin de constituer un assemblage harmonieux, ces seigneuries se livrent à de féroces rivalités qui n'ont rien de spirituel, et qui peuvent dégénérer en véritables guerres de monastères (on voit apparaître une classe de moines guerriers, les dob-dob). Le principe de réincarnation bouddhiste influence la politique tibétaine, devenue une théocratie : quant à la succession de chaque grand dignitaire, il faudra découvrir le jeune enfant dans lequel celui-ci s’est réincarné après sa mort, avant d’installer celui-ci dans ses fonctions. Comme le garçon ne pourra accéder au pouvoir qu'à sa majorité (17 ans pour un Dalaï-Lama), il en résulte de longs interrègnes confiés à des tuteurs, eux-mêmes recrutés parmi des dignitaires « réincarnés » (trulkous). Ainsi l’autorité demeure toujours dans les mains des mêmes familles : au temps des Dalaï-Lamas, à partir du XVII° siècle, donc en près de 400 ans, le Tibet aura ainsi été « gouverné » par une trentaine de familles. Ce système est évidemment inadapté aux exigences de la souveraineté dans l'acception moderne du terme, puisqu’il ne favorise qu’une faible part de la population : non seulement le clanisme atomise le Tibet en autant de principautés rivales, mais encore les principales lignées n'hésitent pas à aller chercher des protections extérieures pour l'emporter sur leurs concurrentes.

Jusqu’à l’invasion du Tibet par la Chine, pouvoir spirituel et temporel ont souvent été confondus au Tibet. Avec l’instauration du pouvoir des Dalaï-Lamas au XVII° siècle s’est instaurée une véritable théocratie : la souveraineté est exercée par la classe sacerdotale qui cumule pouvoirs religieux et temporel. Le Tibet est cela dit une exception dans les théocraties connues (comme celle des Ayatollahs en Iran, par exemple). En effet elle est basée sur le bouddhisme tibétain ; or dans cette religion, il n’y a pas de croyance en un Dieu, mais dans la potentialité de chacun à atteindre l’Eveil, comme nous avons pu le voir plus tôt. La religion est humaniste. Mais tous les pouvoirs sont concentrés dans les mains des moines ; non seulement ils ont l’autorité politique, mais se sont aussi eux qui possèdent le pouvoir religieux, et les plus grandes chances d’atteindre l’Eveil.

La situation actuelle du Tibet est complexe : il est difficile de parler de théocratie aujourd’hui, étant donné que le Tibet n’existe plus en tant qu’Etat indépendant. Cela dit, l’institution d’un gouvernement en exil par le XIV° Dalaï-Lama à l’occasion de sa fuite du Tibet en 1960 à Dharamsala permet de conserver au Tibet une notion d’Etat politiquement indépendant de la Chine, même si dans les faits le Tibet est une province annexée de cette République Populaire de Chine. Aujourd’hui le Tibet en exil est toujours une théocratie, avec à sa tête le Dalaï-Lama, et des institutions gouvernementales (voir annexe 2). A ce propos le Tibet est encore et toujours une exception, car il comprend un ministère de la religion et de la culture. L’Etat n’est pas laïc. Concernant un retour éventuel (bien qu’improbable) du Tibet à l’indépendance politique, le Dalaï-Lama affirme ne pas désirer conserver le régime théocratique qu’a connu le Tibet jusqu’en 1950. Bien au contraire, un nouveau système serait mis en place, démocratique et parlementaire, un Etat laïc à économie mixte. Il a déjà montré en 1962 cette volonté démocratique en instaurant au Tibet une Constitution. Le pouvoir des lamas subit les évolutions progressistes du Dalaï-Lama, mais aussi et tout simplement la volonté de modernité et de justice de tout un peuple. Le discours du Dalaï-Lama sur la démocratie et les droits de l'Homme est un discours nouveau, minoritaire - et c'est un discours de l'exil, ce qui représente une difficulté particulière. Il faut aussi noter que ses conseils de résistance non-violente sont de moins en moins écoutés de ceux qui, à l'intérieur du Tibet occupé, ont rejoint les rangs de la résistance. Et se pose aussi la question du devenir de ces positions lorsque leur héraut - présentement âgé de 70 ans - aura disparu.

 

Le pouvoir des lamas au Tibet est aujourd’hui fortement remis en question même si le Dalaï-Lama actuel a des vues très progressistes et démocratiques. La population très marquée par le bouddhisme, n’adopte pas forcément cette religion. Des traditions plus anciennes l’animent toujours. C’est ce que nous allons étudier à présent.

 

Le bön est une religion tibétaine qui se pratiquait avant l’implantation du bouddhisme dans la région. Le bön est la religion influente à la cour royale aux VIIe et VIIIe siècles. Cette ancienne religion est aujourd’hui toujours pratiquée par les Tibétains, même par ceux en exil. Sa forme primitive a été néanmoins supplantée par le bouddhisme mais celle-ci a évolué. Cette religion est centrée sur la personne de l’empereur dans la tradition tibétaine, son caractère sacré, son ensevelissement. On célébrait des rituels pour les funérailles impériales. Rituels qui n’avaient rien de bouddhique et qui portent la trace d’autres civilisations. Des sites  funéraires en témoignent, souvent pillés d’ailleurs, d’où la difficulté de connaître leur aspect originel. Ce qui est sûr, c’est qu’ils ont été des lieux sacrés. Cette religion incluait aussi le culte aux divinités de la montagne, toujours accouplées à un lac, l’un et l’autre se mariant. Cultes de la montagne et  bouddhisme ne se sont pas combattus. Ils ont été pratiqués l’un et l’autre, souvent dans la même famille. La société tibétaine accepte tout à fait cette multiplicité religieuse, car le bouddhisme tibétain est d’ailleurs souvent considéré davantage comme une façon de penser et de vivre que comme une religion à proprement parler. Si des controverses ont eu lieu entre bön et bouddhisme tibétain, c’est plutôt au niveau doctrinal.

 

Le même terme de bön désigne également l’ensemble des croyances populaires actuelles ou anciennes, étrangères au bouddhisme, et des pratiques comme la divination, que les bouddhistes, du reste, pratiquent aussi. Le bön est la plus ancienne tradition spirituelle du Tibet. Le bön est enfin la religion qui s’est développée à partir du Xe et XIe siècles, après l’introduction du bouddhisme. Les joutes intellectuelles étaient fréquentes entre maîtres bön et bouddhistes, chacun défendant ses thèses.

 

Cette religion est toujours pratiquée au Tibet et dans la diaspora. Des monastères ont été rétablis en Inde et au Népal. On trouve aux Etats-Unis et en Europe des maîtres bön et les fidèles occidentaux sont nombreux. Le Dalaï-lama lui-même écrit que «le bön est la plus ancienne tradition spirituelle du Tibet et, comme source indigène de culture tibétaine, il a joué un rôle significatif en façonnant l’identité unique du Tibet.» Si, à l’extérieur du pays, les maîtres insistent sur leur appartenance à telle ou telle école, au Tibet on est d’abord Tibétains. Mais que signifie être Tibétain ? Comment qualifier ce sentiment national si particulier ?

 

Être Tibétain semble être un état d’esprit. Il existe un fort sentiment nationaliste au Tibet, surtout depuis les événements conflictuels avec la Chine. Et ce sentiment d’appartenir à un même peuple, s’il se base sur l’Histoire commune des Tibétains, est aussi fort empreint de traditions et de religion(s). Le système théocratique en est la preuve. La société tibétaine est bâtie sur un certain nombre de principes de vie issus à la fois du bouddhisme tibétain, forme spéciale du bouddhisme, et sur les traditions de la religion bön. Mais il faut aussi noter que la situation géographique spéciale du Tibet, son cloisonnement naturel mais aussi volontaire, cette coupure au reste du monde pendant si longtemps, ont forgé la société tibétaine. Ses structures politiques sont spéciales, sa situation géographique est hors norme, et il est normal de concevoir que la société aussi n’est pas ordinaire.

 

 

 

Il faut désormais poser notre réflexion sur la société tibétaine actuelle. Si l’on a pu voir dans cette première partie que le peuple tibétain porte en lui le bouddhisme tibétain, profondément ancré dans ses traditions, mais qu’il porte aussi un ensemble de traditions plus anciennes (comme par exemple le bön que nous avons étudié), nous allons maintenant nous attacher dans une deuxième partie à la place du bouddhisme aujourd’hui dans la société tibétaine. La civilisation tibétaine est riche ; mais qu’en est-il réellement à l’heure actuelle, comment les Tibétains appréhendent ils l’occupation et la politique chinoise par exemple, et qu’en est-il de la société tibétaine depuis son ouverture au monde, notamment à l’Occident ? Autant de questions auxquelles nous allons tenter de donner des éléments de réponse dans une deuxième partie.

 

 


Deuxième partie :

Le Tibet aujourd’hui : entre traditions bouddhistes et sinisation forcée d’un peuple livré à lui-même.

 

         A l’heure actuelle, le Tibet est dans une situation qui semble inextricable : victime depuis un demi-siècle de l’occupation chinoise, son gouvernement en exil en Inde, et son ouverture au monde récente sont autant de situations nouvelles et dangereuses pour la société tibétaine. Quelle est aujourd’hui l’influence du bouddhisme tibétain sur cette société en proie à une modernisation inéluctable ? A-t-elle réussi et si oui comment à allier traditions et modernité naissante ? Quels sont les espoirs offerts aux Tibétains aujourd’hui, en e qui concerne la conservation de leur culture unique ? C’est ce que nous allons maintenant aborder.

 

Chapitre 3 -    Le combat d’un peuple condamné à l’exil ou à l’occupation.

 

         Nous allons maintenant étudier l’implantation progressive des Chinois au Tibet depuis 1949, et les conséquences de celle-ci sur la société tibétaine. Quelle est l’attitude des Tibétains face à l’occupation de leur territoire ? Comment rapprocher ces comportements au bouddhisme tibétain ? Autant de questions auxquelles nous tenterons de donner des réponses au cours de ce chapitre. Selon les autorités chinoises, «  le Tibet est partie intégrante de la Chine depuis le XIII° siècle (voir même bien avant) » ; il n’y a donc pas « d’occupation » du Tibet, mais un simple retour à la « Mère Patrie ».

         Même si les rapports Tibet/Chine sont ancestraux, nous allons ici nous attacher aux relations entre ces pays au XX° siècle, et notamment à la notion d’indépendance que revendiquent les Tibétains. Nous pouvons débuter cette étude avec la Conférence de Simla, en Inde, en 1913, qui regroupe la Grande Bretagne, le Tibet et la Chine autour de la question du tracé des frontières entre leurs trois pays (l’Inde étant alors une colonie britannique). Le tracé des frontières tibétaines est reconnu lors de cette conférence par le plénipotentiaire britannique (agent diplomatique pourvu des pleins pouvoirs) Henry Mac Mahon et la Chine, quant à elle, s’engagea à respecter l’entière « autonomie » du Tibet, sur lequel elle conservait toutefois une « suzeraineté ». Il n’était donc plus question de souveraineté, et le texte fut signé par les trois parties le 27 avril 1914. Mais le lendemain les autorités chinoises rejettent cet accord, qu’elles déclarent encore aujourd’hui nul et non avenu. Les frontières tracées lors de cette conférence ont été jusqu’à aujourd’hui une source de conflit, d’abord entre la Chine et le Tibet puis, après l’invasion du Tibet et son intégration à la Chine, entre Pékin et New Delhi.

         Le moment décisif dans l'histoire du Tibet a lieu en 1949, lorsque l'Armée populaire de libération de la République Populaire de Chine pour la première fois pénètre au Tibet. Après avoir défait la petite armée tibétaine et avoir occupé la moitié du pays, le gouvernement chinois, en mai 1951, imposa au gouvernement tibétain le prétendu « Accord en 17 points pour la libération pacifique du Tibet ». Cet accord, signé sous contrainte, n'est pas valable sur la base du droit international. La présence de 40 000 soldats chinois au Tibet, ajoutée à la menace d'occupation immédiate de Lhassa et à la perspective du complet effacement de l'Etat tibétain ne laissent guère de choix aux nationaux. Afin de contrer la montée d'une active résistance à l'occupation chinoise, notamment au Tibet oriental, la répression chinoise s'accentue, entraînant la destruction de bâtiments religieux et l'arrestation de moines et d'autres leaders de la communauté. En 1959, les soulèvements populaires culminèrent avec des démonstrations de masse à Lhassa. La Chine écrase le soulèvement. Dans la seule région de Lhassa quelque 87 000 Tibétains sont tués et le Dalaï-Lama doit s'enfuir en Inde, où il réside maintenant avec le gouvernement tibétain en exil.

En 1963, le Dalaï-Lama promulgue une constitution pour un Tibet démocratique, qui a été appliquée avec succès, dans la mesure du possible, par le gouvernement tibétain en exil. Au Tibet, entre-temps, la persécution religieuse, les graves violations des droits de l'Homme, la destruction systématique des bâtiments religieux et historiques par les autorités occupantes n'ont pas réussi à détruire la volonté du peuple tibétain de résister à la destruction de son identité nationale. À la suite de l'occupation chinoise, 1 200 000 Tibétains (c'est-à-dire plus d'un sixième de la population totale) ont perdu la vie (voir annexe 3). Mais la nouvelle génération tibétaine semble autant déterminée que la génération précédente pour reconquérir l'indépendance du Pays.

Les années 80 sont marquées par une légère libéralisation de l’emprise chinois avant un nouveau tour de vis consécutif au émeutes de Lhassa (entre 1987 et 1989 ) ; aujourd’hui il est illusoire de croire en une amélioration sensible ; seules les nécessités de soigner son image internationale, incitent les autorités de Pékin à offrir quelques signes de souplesses, comme la remise en liberté de quelques prisonniers politiques trop connus ou agonisants (par exemple Ngawang Sangdrol).

La situation actuelle au Tibet est toujours celle d’un territoire occupé ; on dénombre 7,5 millions de Chinois au Tibet, contre seulement 6 millions de Tibétains à l’heure actuelle. De plus, les Chinois y ont lancé une campagne de stérilisation des femmes tibétaines, ou en tout cas de contrôle très important des naissances. Ces mesures interfèrent vraiment sur la vie des Tibétains, et ceux-ci ne savent plus très bien quoi faire : la contraception, ou l’avortement, sont interdits par la culture bouddhiste, car ils sont considérés comme des comportements violents et meurtriers. Il leur faut s’adapter à ces mesures radicales auxquelles ils ne peuvent que très difficilement échapper. L'université est contrôlée. La télévision l’est aussi. Les moines prisonniers doivent chanter l’hymne chinois chaque semaine pendant la montée du drapeau rouge. S’ils se révoltent, on les tue. Lorsqu’un drapeau tibétain est montré en public, l’auteur de cet acte écopera d’au moins 7 à 12 ans de prison. Aujourd’hui, si un Tibétain ne parle pas chinois à Lhassa il peut difficilement trouver du travail. Par ailleurs, 50% des jeunes sont au chômage, mais les Chinois ont tout prévu pour les occuper : discothèques, cigarettes peu chères, alcool subventionné.

 

Si le constat est noir pour la situation du Tibet aujourd’hui sous l’influence chinoise, il est bon de s’interroger sur le comportement des Tibétains face à cette occupation. Si l’on a vu que ce peuple est régi par des principes de vie bouddhistes, tels que la non violence, la compassion et l’altruisme, la question que l’on peut se poser face à cette occupation est la suivante : comment les Tibétains appréhendent-ils l’occupation de leur territoire par les Chinois et les mesures que ceux-ci prennent contre eux ? La notion de dignité et de fierté, personnelle ou nationale, est à prendre en compte dans cette situation précise.

« J’éprouve pour [les Chinois] du respect et non de la rancune. […] Cela ne signifie pas que j’accepte le joug chinois.» préconise le Dalaï-Lama. Tout tient là. Les Tibétains sont partagés entre leurs traditions bouddhistes, empreintes de compassion, de tolérance, de respect de l’Autre, mais d’un autre côté, ils sont amplis de fierté et de dignité et de ce fait n’acceptent pas sans rien dire l’occupation chinoise. En vérité, le peuple tibétain est divisé par cette occupation. Il y a ceux qui se plongent dans le bouddhisme tibétain pour supporter cette occupation coûte que coûte, il y ceux qui comptent sur les enseignements bouddhistes pour compatir avec les Chinois, mais il existe aussi un fort sentiment de rébellion au sein de la société occupée.

  De par cette division, trois mouvements émergent : la vie sous l’occupation et le recours désespéré au bouddhisme, mais aussi la croyance en un jour meilleur, couplée d’une profonde compassion guidée par le bouddhisme envers les Chinois. Pour les Tibétains, les Chinois sont en effet sous l’emprise de l’illusion, ils ne se rendent pas compte de leurs actes et des conséquences que ceux-ci auront pour eux dans cette vie ou la suivante. Ce n’est qu’une question de temps. Le bouddhisme enseigne le respect, la tolérance, l’altruisme et la compassion. Et même si les Chinois, de par leurs actes, leur politique, leur répression, la surexploitation qu’ils exercent sur le territoire tibétain, sont profondément dans l’erreur et dans l’égoïsme, les Tibétains, car ils sont conscients de l’illusion dans laquelle sont plongés les Chinois, car ils connaissent la voie du juste milieu enseignée par Bouddha, se doivent de se montrer compatissants et tolérants. C’est l’enseignement bouddhiste qui permet cela, et c’est l’attitude que conseille le Dalaï-Lama.

  Mais cette attitude de bouddhisme un peu extrême est plutôt rare. Les Tibétains sont, comme tout être humain, des êtres sensibles à la notion de justice. C’est pourquoi la résignation à l’occupation chinoise leur est impossible. S’ils respectent les Chinois, en tant que peuple possédant une riche Histoire, les Tibétains n’acceptent pas et n’accepteront jamais l’annexion de leur territoire à la Chine. Tibétains et Chinois sont deux peuples distincts, ayant chacun sa propre Histoire, sa propre culture, ses propres traditions.  Cette annexion est une erreur selon eux. Et il en est de même pour les méthodes employées par le gouvernement chinois. La violence n’est pas la seule voie, comme le montrent les enseignements bouddhistes. « Le pouvoir de la volonté des êtres humains ordinaires remplacera le pouvoir des fusils » ; c’est en tout cas ce dont rêve le Dalaï-Lama. Ainsi, ne pouvant pas accepter leur situation au Tibet, certains Tibétains prennent, comme l’a fait le Dalaï-Lama en 1959, la voie de l’exil. Choisir l’exil, c’est fuir la violence chinoise, pouvoir exprimer librement son appartenance au peuple tibétain, mais aussi porter un regard différent sur la situation tibétaine. L’exil permet le recul, et de mieux distinguer la réalité. La Dalaï-Lama porte aujourd’hui un regard sur son pays plus réel : il s’est non seulement rendu compte du formalisme de la théocratie antérieure à l’occupation, mais aussi de la modernisation utile de son pays.

La troisième attitude adoptée par les Tibétains à l’égard de la Chine est la rébellion. Déterminés à voir leur pays libre et autonome, certains choisissent une voie éloignée des enseignements bouddhistes, car empreinte de violence. Cela dit leur force, leur détermination et leur espoir n’ont pu être conservés que par leur culture bouddhiste. S’il a toujours soutenu le Dalaï-Lama, le Congrès de la jeunesse tibétaine ne voit pas moins une limite à la non-violence. Tseten Norbu, Président du Congrès, explique sa position en ces termes : « La vraie paix, celle à laquelle nous aspirons, exige que nous sachions faire des sacrifices, autrement dit, nous battre si il le faut pour elle. (…) Si la paix, c’est le futur, et si nous gardons comme référence la non-violence, il faut que de vrais succès viennent couronner cette politique. A cette condition seulement, les générations futures à travers le monde pourront voir dans la non-violence une méthode fiable et efficace et reprendre cette stratégie à leur compte pour résoudre d’autres conflits. » La mise en doute du principe fondamental de la société tibétaine est quelque peu déroutant, du moins inquiétant. C’est la base de la société, et sa remise en question montre qu’une partie de la population ne sait plus où est la Justice, où la trouver.

 

         La situation tibétaine est complexe, comme nous avons pu le voir. Alors comment réagir ? Quel est l’avenir du Tibet ? Sur qui doivent compter les Tibétains pour porter leur message de détresse ? C’est ce que nous allons voir maintenant.

 

Chapitre 4 –   Le Tibet aujourd’hui : entre espoirs offerts par un leader charismatique, et la réalité d’une modernisation croissante.

 

«Notre combat doit rester non-violent et sans haine. Nous devons rechercher le changement par le biais du dialogue et de la confiance. Je prie de tout coeur pour que la situation critique dans laquelle se trouve plongé le Tibet soit résolue de telle manière que mon pays, le Toit du Monde, soit à nouveau un sanctuaire de paix et une source d'inspiration spirituelle au coeur de l'Asie». Tenzin Gyatso, XIVe Dalaï-Lama.

 

Le quatorzième Dalaï-Lama, Tenzin Gyatso, est le chef d’Etat et le leader spirituel du peuple tibétain. Il est l’un des trois lamas sensés gouverner le Tibet en tant qu’Etat autonome. Le bouddhisme tibétain est organisé comme une hiérarchie traditionnelle, avec à sa tête, comme nous avons pu le voir dans la première partie, trois grands lamas : le Dalaï-lama (« maître dont la sagesse est aussi grande que l'océan »), le Panchen Lama (« l’érudit »), et le Karmapa (« l’homme à l'activité de bouddha »). Reconnu dès son plus jeune âge comme la manifestation de Tcherenzi, le boddhisattva de la compassion , Tenzin Gyatso, le Dalaï-Lama actuel, détenteur de l’autorité temporelle du Tibet, est intronisé à seize ans, sous la pression de son peuple et de l’autorité chinoise qui envahit le Tibet en 1950. Tout de suite désireux de signer avec la Chine un accord de cohabitation garantissant en son sein l'autonomie du Tibet, le Dalaï-Lama se rend à Pékin pour négocier en vain avec les représentants chinois. Depuis ce jour, il n'aura de cesse de soutenir son peuple tentant d'établir, en tant que défenseur inconditionnel de la non-violence, des relations diplomatiques avec la Chine. Mais des mouvements de résistance tibétaine s'organisent subissant d'impitoyables persécutions qui perdurent encore aujourd'hui. En 1959, face au soulèvement du peuple tibétain, le Dalaï-Lama décide de fuir le Tibet s’exile en Inde, avec le gouvernement, et près de 85 000 Tibétains. Il reçoit le Prix Nobel de la Paix en 1989 pour son combat continu depuis 1959. A l’heure actuelle le gouvernement du Tibet est toujours en exil en Inde, à Dharamsala, où il réside depuis 1960.

Le combat du Dalaï-Lama est grand et semble, en tout cas aux yeux de tout Tibétain ayant baigné dans une culture bouddhiste profonde, juste. Les motivations de ses nombreuses initiatives de paix, ou de discussion, ou plus largement son attitude envers les politiques des autres pays ou la sienne sont empreintes de culture bouddhiste. En effet, on peut discerner un certain nombre de principes bouddhistes comme moteurs des actions du Dalaï-Lama, principes associés à la culture tibétaine. En premier lieu, le principe de non-violence semble être le plus important. L’espoir majeur du Dalaï-Lama est de voir son pays redevenir un Etat pacifique, neutre, dans lequel les frontières seraient abolies, où tout le monde serait bienvenu. Il est à noter que le Dalaï-Lama est évidemment pour un désarmement du Tibet, dans un premier temps, et une limitation de la production d’armes de la Chine couplée d’une démilitarisation. Conscient de l’utopisme de ses idées, mais aussi que tout simplement les sociétés, en particulier occidentales, mais surtout la société chinoise, ne sont pas prêtes à déposer leurs armes, le Dalaï-Lama est lucide quant à la pauvre influence de ces propos. Il dit d’ailleurs, empreint d’ironie, que « le pouvoir est au bout du fusil ». S’autoproclamant « guérillero de la non-violence », il reste attaché à ses idées, idéaux, avec conviction, et malgré sa lucidité, poursuit son combat pour la non-violence et la paix. C’est pourquoi en 1987 il propose un « plan de paix en cinq points » au gouvernement de la République populaire de Chine. Il présente donc le 21 septembre 1987 devant le Congrès américain ses solutions : en tout premier lieu, je cite, « la transformation du Tibet en une zone de paix » ; puis « l’abandon par la Chine de sa politique de transfert de population, qui compromet l’existence même des Tibétains en tant que peuple », ensuite « le respect des droits de l’homme et des libertés démocratiques fondamentales du peuple tibétain », « la reconstruction de l’environnement naturel du Tibet et sa protection, ainsi que le renoncement par la Chine d’utiliser le Tibet pour y fabriquer des armes atomiques et y  entreposer des déchets nucléaires », et enfin «l’ouverture de négociations véritables sur le futur statut du Tibet et sur les relations entre le peuple chinois et tibétain ». La réaction de la Chine est immédiate : le 17 octobre elle annonce officiellement rejeter ce plan de paix et accuse le Dalaï-Lama d’aviver la mésentente entre les autorités chinoises et le gouvernement tibétain en exil en prenant à partie la communauté internationale. Nous l’avons vu, la Chine n’est pas inclinée vers quelque proposition de paix.

Mais le Dalaï-Lama continue sa lutte, en se reposant sur un autre principe de la culture bouddhiste : la compassion. Il ne doute pas du pouvoir de celle-ci à rendre le monde meilleur. La compassion, comme nous avons pu le voir plus tôt, a un double sens : elle est non seulement le synonyme d’amour de l’Autre, d’altruisme, sans parler d’attachement, mais peut être aussi définie par une certaine forme d’empathie, et c’est généralement cette définition que les Occidentaux lui confèrent (compassion vient du latin cumpatior, souffrir avec). Or ce sentiment, s’il se généralise, tend à diminuer les conflits en tout genre. Le bouddhisme, la culture bouddhiste sont des philosophies humanistes et altruistes de façon générale. La politique, ou tout simplement les propositions de vie émises par le Dalaï-Lama semblent faciles à réaliser, et en tout cas paraissent logiques : elles ne font que suivre et actualiser les enseignements du Bouddha. De ce fait, et aussi de par la récente ouverture du Tibet au monde, le Dalaï-Lama se sert de son influence sur la scène internationale, et de la pression de celle-ci sur la politique chinoise pour tenter de faire évoluer la situation critique que traverse son pays à l’heure actuelle. Il multiplie les entretiens, les rencontres avec les chefs d’Etats, les conférences. La parole du Dalaï-Lama est l’arme unique des Tibétains pour pallier l’occupation et la politique chinoises en général. Leur dernier espoir de retrouver une certaine autonomie ne réside pas dans le pouvoir de masse, dans le pouvoir du peuple, car celui-ci est définitivement non-violent, tolérant, mais aussi de ce fait totalement impuissant et désarmé devant l’imposante Chine.

Pourtant, et il le dit lui-même, le Dalaï-Lama « n’[est] qu’un simple moine - ni plus, ni moins ». Un moine bouddhiste tibétain, qui suit les mêmes règles de vie que ses semblables : pauvreté, prière, chasteté…C’est peut-être cette simplicité, cette bienveillance qui font de lui cet homme si écouté et respecté. Ce n’est pas son appartenance au bouddhisme qui fonde ses propos et ses actions, mais sa culture bouddhiste. Cette culture bouddhiste, qui offre à l’homme la capacité d’agir et de réfléchir par lui-même, d’assumer ses propres choix et ses erreurs, sans la peur d’un Dieu répressif, mais dans la seule conscience des conséquences inéluctables de ses actes, dans cette vie ou la prochaine. Cette culture, simple, le Dalaï-Lama s’en sert pour faire passer ses idées. Toujours attaché à celles-ci, il pose néanmoins une réflexion nouvelle sur le Tibet actuel : il est conscient de la modernisation de celui-ci, via sa sinisation et son ouverture au monde, et dit à ce propos que le matérialisme, qualité principale des Occidentaux, alors qu’au contraire les Tibétains en sont dépourvus, peut et va sûrement apparaître au Tibet. Le matérialisme n’est pas forcément, selon lui, une mauvaise chose. Si cela peut sembler paradoxal par rapport à la culture bouddhiste tibétaine, fondamentalement spirituelle, il faut simplement ajouter que ce matérialisme, s’il s’installe au Tibet, pourrait ne pas être mauvais s’il est associé à la spiritualité, ou basé sur la science. Le Tibet saura faire face à sa modernisation inéluctable, c’est ce qu’en tout cas souhaite le Dalaï-Lama, cela fait partie aussi de son combat.

Le rôle du Dalaï-Lama est à la fois complet et nécessaire : il semble porter tous les cris d’un peuple sur ses épaules, un peuple trop faible pour agir par lui-même. Porteur de la vérité, intimement persuadé du triomphe de celle-ci contre les injustices subies par son peuple, le XVI° Dalaï-Lama n’est pas prêt de cesser son combat, désirant toujours renouer réellement le dialogue avec le gouvernement de la République populaire de Chine.

 

Si l’espoir demeure dans l’esprit du chef spirituel et politique du Tibet, qu’en est-il aujourd’hui pour son peuple ? Quelles sont les réalités du Tibet ? L’influence de la culture bouddhiste est-elle toujours aussi importante ? Si ce n’est plus le cas, comment la société tibétaine peut-elle être définie à l’heure actuelle ? C’est à présent à ces questions que nous allons tenter de donner des réponses.

 

L’influence de la Chine est réelle : depuis un demi-siècle, la Chine étouffe littéralement la culture tibétaine. La sinisation du Tibet, sous la contrainte des autorités chinoises, est un premier constat à effectuer. Mais le Tibet se doit de résister à l’impérialisme culturel chinois, car il a sa propre culture, dont la richesse et le caractère exceptionnel ont pu être conservés grâce à l’autarcie dans laquelle les Tibétains ont vécu quasiment toute leur Histoire. Aujourd’hui, et surtout depuis les années 80, la Chine s’est fixé pour objectif d’annexer non plus des terres à son territoire, mais un peuple à sa culture. Les autorités chinoises cherchent clairement à détruire et à étouffer la culture tibétaine, notamment la culture bouddhiste. Elles contrôlent toute forme d’expression et sanctionnent sévèrement toute incartade. Par exemple, il est à l’heure actuelle impensable de posséder une photo du XIV° Dalaï-Lama, pourtant le chef spirituel et temporel du Tibet aujourd’hui. Il en est de même pour le drapeau officiel, pourtant symbole de tout un peuple. Bien plus qu’une oppression, qu’un impérialisme militaire et politique, la Chine s’attaque aujourd’hui à la culture des Tibétains, avec une arrogance de colons. Tous les Chinois présents dans la « province » tibétaine s’estiment supérieurs aux autochtones. Afin de siniser davantage le Tibet, le gouvernement chinois s’attaque maintenant à la langue.

Mais ce qui unit vraiment un peuple, ce sont les croyances religieuses ; or la majeure partie de la culture tibétaine est basée sur la religion, autour de laquelle des sentiments nationaux se sont forgés. Ainsi, apparaissent des écrivains tibétains, utilisant la langue chinoise, farouches défenseurs de l’identité tibétaine. La langue n’est qu’un détail pour les Tibétains ; ce qui leur importe est le contenu du discours émis, et encore plus la culture bouddhiste sous-jacente. C’est le cas de l’écrivain Wei Se. Fervente adepte du bouddhisme tibétain, ses ouvrages sur la question tibétaine, écrits en chinois, lui ont causé bien des ennuis. Notes du Tibet  lui a notamment valu d’être accusée de commettre de « graves erreurs politiques ». L’Association littéraire du Tibet a considéré que « Notes du Tibet exagère et amplifie le rôle positif joué par la religion dans la vie sociale. Certains chapitres […] expriment même une pensée nationaliste étroite et des opinions et des propos contraires à l’unité nationale et à la solidarité des peuples ». Les autorités chinoises ont infligé nombre de sanctions à Wei Se, notamment au niveau professionnel où nul poste ne s’offre à elle désormais. Le PCC (Parti Communiste Chinois, parti politique unique) considère en effet le Dalaï-Lama comme « l’origine de l’agitation sociale au Tibet » et il « constitue un obstacle majeur à la normalisation du bouddhisme au Tibet ». C’est donc ce qu’attendent les autorités des écrivains tibétains : qu’ils renient leur culture.

Cependant, plus loin que la sinisation de la société, on assiste aujourd’hui à une modernisation du Tibet, notamment des jeunes. Les Tibétains en exil connaissent une réelle perte de repères. Les principes de vie tibétains issus de leur culture bouddhiste sont mis à mal par la société occidentale, seul modèle que connaissent réellement les jeunes Tibétains en exil. Entre mode de vie des ancêtres quasi mythique et mode de vie actuel, ils sont tiraillés, mais ne peuvent se résoudre non  plus à quitter l’un ou l’autre, bien que l’un soit en voie d’extinction (il n’y a plus de rêve d’indépendance possible pour le peuple Tibétain à l’heure actuelle), et l’autre pousse à une homogénéisation dangereuse des différentes populations mondiales. En réalité, la jeunesse tibétaine en exil, si elle semble entièrement occidentalisée, reste au fond totalement tibétaine. A propos d’une perte possible de l’esprit tibétain, qui serait grignoté peu à peu par la Chine ou les sociétés occidentales, le Dalaï-Lama reste serein : « Les Tibétains, eux, baignent dans le bouddhisme depuis leur naissance ; même sans étudier le bouddhisme, ils en assimilent les principes ». Ainsi, malgré tous les dangers que représente l’ouverture au monde du Tibet, les traditions et la culture semblent, en tout cas pour l’instant, inaltérables. La culture tibétaine est composée de deux éléments, l’un altérable, l’autre pas : la culture basée sur les traditions, qui se transforme avec le temps, s’actualise ; et surtout les principes de vie (courage, tolérance, respect de a vie, simplicité) qui sont inhérents à la culture tibétaine, de part les enseignements du bouddhisme notamment.

Après avoir évoqué le Tibet d’un point de vue social, penchons nous à présent sur la politique. Est- elle toujours autant influencée par le bouddhisme ? Les discussions entre Pékin et Dharamsala ont repris depuis 2002, mais les dernières nouvelles n’offrent plus d’espoirs d’indépendance au Tibet. Le gouvernement en exil accepte désormais le principe de suzeraineté chinoise mais cherche toujours à obtenir une autonomie aussi large que possible. Le principe de « un pays, deux systèmes » évoqué par le gouvernement en exil, basé sur le système de Hong Kong, ne plaît pas du tout au gouvernement chinois. S’il est vrai que la situation du Tibet n’est pas la même que celle de Hong Kong, il est aussi à noter que ce principe de politique serait un parfait compromis entre les deux camps : la Chine conserve le Tibet comme province, et celui-ci a quand même une autonomie notoire. « Nous ne cherchons pas à nous séparer de la Chine, nous demandons seulement une autonomie digne de ce nom, qui nous permette de préserver la culture et l’environnement naturel du Tibet » souligne le Dalaï-Lama. Si ce système semble être une solution possible, rien n’est aujourd’hui décidé, et les négociations se poursuivent. La politique tibétaine et son avenir son pour l’instant toujours dans les mains du Dalaï-Lama et du gouvernement en exil, on peut donc encore parler d’influence du bouddhisme dans la politique, puisque le chef d’Etat et le chef religieux du Tibet ne sont qu’une seule et même personne. Cela dit il faut ajouter que la politique tibétaine n’est pas très influente au Tibet de par l’occupation chinoise.

Il est aussi à prendre en compte la sinisation inquiétante de l’administration de la Région autonome du Tibet. En effet celle-ci compte moins de Tibétains que de Chinois en son sein, selon une étude de l’organisation Tibet Information Network (voir lien dans la bibliographie). La Chine a lancé depuis 2000 une politique de développement de l’Ouest. Pour ce faire, on assiste à une sinisation des postes administratifs au Tibet (si en 2000 70% des postes étaient occupés par des autochtones, aujourd’hui cette proportion est passée à 50%). Ce fait constitue un renversement de la tendance de « retibétisation » de l’administration lancée dans les années 1980.

De plus, le bouddhisme ne se place pas comme une « fin en soi » de la politique tibétaine. Le Dalaï-Lama avoue même être totalement détaché d’une quelconque volonté d’autorité sur les Tibétains, et si, par chance, la situation au Tibet devait s’améliorer et accéder à une autonomie certaine, le Dalaï-Lama pourrait renoncer, si telle en est la volonté du peuple, à son poste de chef. La démocratie parlera. On ne peut pas parler réellement de théocratie au Tibet, car non seulement la situation politique est complexifiée par l’occupation chinoise, mais aussi parce que le Dalaï-Lama est plus un symbole bouddhiste qu’un chef d’Etat pur et dur.

 

La culture tibétaine n’est pas morte, la culture bouddhiste fait toujours partie intégrante de la vie de la société, et même si le processus de sinisation de la région est plus qu’amorcé depuis plus d’un demi-siècle, l’esprit des enseignements bouddhistes demeure et est parfois renforcé par ces événements désastreux. Cela dit, on doit nuancer ce propos, parce qu’à l’heure actuelle les monastères, qui constituaient la base de la société et la garantie de la perpétuation des traditions sont vidés de leurs forces vives, empêchés de dispenser leurs enseignements et étroitement contrôlés. De plus les maîtres spirituels ont disparus ou vivent en exil ; la culture semble surtout survivre à l’étranger et elle est donc menacée de disparaître à court terme au Tibet. Même si la religion tibétaine conserve une certaine influence sur le peuple, l’ouverture du Tibet au monde est la garantie véritable de la pérennité de la culture bouddhiste tibétaine. Celle-ci déborde même sur les Occidentaux, friands de nouvelles cultures et de nouvelles spiritualités.


Conclusion

 

 

 

 

         Nous l’avons vu, la situation tibétaine à l’heure actuelle est complexe. Entre l’occupation chinoise, l’ouverture du Tibet au monde et une remise en question des fondements de la société, par une modernisation et un désir de démocratie, l’heure n’est plus au dévouement pour les enseignements bouddhistes. Mais la société tibétaine est et restera une société mythique, mythique par son exceptionnelle spiritualité, et mythique par son statut de peuple sans armes victime de l’illusion de l’Homme.

 

         Si l’influence du bouddhisme particulier qu’est le Vajrayâna n’est aujourd’hui plus aussi importante qu’il y a un demi-siècle, il faut peut-être nuancer ce constat en admettant simplement qu’étant donné que la société a changé, l’influence du bouddhisme sur celle-ci n’est plus la même. Mais elle existe toujours. Le combat des Tibétains n’existerait plus peut-être maintenant si l’influence du bouddhisme était inexistante. L’influence bouddhiste tibétaine est grande : nul ne peut y échapper. Elle touche aussi bien la politique, la sphère religieuse, que l’attitude de tout un peuple.

 

         Que penser de l’avenir du Tibet ? Quels espoirs sont potentiellement applicables au Tibet ? L’influence du bouddhisme, si elle n’est plus celle d’il y a 50 ans, est pourtant toujours là et fait partie intégrante de la culture si particulière qu’est celle du Tibet. Et, pour certains cas, la situation conflictuelle avec la Chine a même permis à cette influence d’être sublimée : le bouddhisme guide alors les Tibétains vers la voie de la non-violence, du pacifisme et de la tolérance. La culture tibétaine est empreinte de bouddhisme tibétain, et, même si la conjugaison de divers facteurs (sinisation, ouverture au monde, modernisation) a perturbé la société tibétaine, ce pays reste une exception au monde en matière de spiritualité et tout simplement de culture.