INTRODUCTION

 

« La philosophie qui veut que sport et politique ne se mélangent pas est spécieuse est hypocrite. Les exploits sportifs sont aujourd’hui utilisés comme étalon de la grandeur d’un pays. »[1]. L’affirmation de cet homme politique africain résonne comme l’antithèse de l’idéal apolitique que défend le sport.

Le sport et la politique recouvrent l’un comme l’autre des réalités très diverses, d’où la nécessité de définir  ces deux notions pour restreindre le champ d’étude.

Le sport admet plusieurs acceptations et son étymologie semble avoir navigué d’une rive à l’autre de la Manche. L’ancien français desport (XIIè siècle) est la première forme du mot, qu’on peut rapprocher de la manière d’être du corps, du plaisir et de la distraction, inclus dans la variante deport (qu’on retrouve plus directement dans l’espagnol moderne deporte=sport). Le mot passe ensuite en Angleterre au XIVè siècle, glissant progressivement de disport (distraction) à sport à la fin du XVè siècle. Quand on le retrouve en France, à partir de 1828, il garde un sens très large, englobant la chasse, le billard, les courses de chevaux, l’escrime mais aussi des jeux très violents. Son utilisation se répand rapidement avec la première gazette Sport du 17 septembre 1854, créée par Eugène Chapuis. Il est reconnu officiellement par l’Académie française en 1878. Encore réservé aux classes privilégiées, le sport forge son sens actuel avec l’athleticism britannique, qui institutionnalise le sport avec des règlements précis, des équipements uniformisés, l’irruption du critère temporel pour mesurer les performances ou pour limiter la durée de jeu. La dépense musculaire devient aussi un critère de définition du sport : « activité physique exercée dans le sens du jeu, de la lutte et de l’effort, et dont la pratique suppose un entraînement méthodique, le respect de certaines règles et disciplines. » Il est tentant d’exclure le sport loisir, et le sport traditionnel, mais leur signification politique est trop exemplaire des évolutions que la notion a connues pour totalement les ignorer.

De son côté, la politique s’inscrit directement dans les affaires de la cité antique. Elle regroupe tous les faits d’un gouvernement, les choix dans l’organisation des pouvoirs de décision et montre la manière dont est exercée l’autorité dans la société étatique. La politique aussi a évolué avec son temps, si bien que pour ne pas éroder son sens, qui se déplace du religieux à l’économique en passant par l’expression des nationalismes, j’ai admis, dans une perspective historique, la diversité des interprétations en fonction de l’époque étudiée.

Fort d’un incontestable enthousiasme populaire, le sport suscite un vif intérêt auprès des responsables politiques. Inversement, connotée négativement ou sciemment ignorée, la politique paraît de plus en plus impopulaire. On dirait qu’une rencontre de football de l’équipe de France mobilise bien plus les soixante millions de français que l’élection de leur président. Dès lors, la prétention du sport à rester en dehors du champ politique s’apparente à une crainte de voir  le premier ‘souillé’ par le second. Pourtant, les analogies entre les milieux sportif et politique sont nombreuses. Dans l’un comme dans l’autre, on cherche à s’imposer, on se réfugie derrière des  valeurs qui ne correspondent pas exactement à la réalité, on sacre les vainqueurs tout en délaissant les vaincus, on affirme son identité au sein d’une entité collective en concurrence avec les autres, on cherche à fixer des règles communes…

Accoler « sport » et « politique » laisse une liberté d’interprétation trop large. C’est pourquoi je privilégie une approche en terme de rôle politique joué par le sport. A priori, la politique en matière de sport,  c’est à dire le rôle de la politique sur le sport, ne sera pas traité. Cependant, il faut admettre que les politiques sportives sont indissociables du rôle politique du sport, car quand elles impriment leur marque sur la conception du sport, ce dernier reproduit la fonction politique qu’on lui a assignée. Cette idée de reproduction du politique dans la sphère sportive laisse entrevoir un autre obstacle méthodologique dans la compréhension du sujet. Il est en effet délicat de séparer ce qui est de l’ordre du rôle politique joué par le sport et ce qui n’est qu’un reflet de la vie politique à travers le sport. En fait, déterminer la réalité du rôle politique  joué par le sport est l’enjeu central de cette relation. Non seulement il faut questionner l’existence ou non de ce rôle politique joué par le sport, mais aussi chercher à quel point cette fonction est importante, quel degré de neutralité il reste au sport…

 

                 En quelle mesure le sport joue-t-il un rôle politique ?

 

Les théories abordant cette question sont pour la plupart très tranchées, prenant position de façon catégorique sur ce sujet qui prête aux vives polémiques. Certains écrivent des analyses acerbes dénonçant la nocivité de ce rôle politique indéniable qui n’épargne en aucun cas le sport. D’autres s’accrochent au mythe olympien de l’antiquité, dont les Jeux seraient la concrétisation d’une pureté sportive en perdition. Les défenseurs de l’apolitisme intégral dans un sport  porteur de valeurs universelles sont loin d’être absents du débat. Au final, il est bien difficile de se forger une réponse en dehors de cette alternative radicale. Ma première partie reprend donc les lignes de forces de  ces points de vue engagés,  qui caractérisent finalement la perpétuelle remise en cause d’une neutralité sportive qui aura toujours ses adeptes. Le manque d’études intermédiaires, de réflexions modérées sur le caractère politique du sport invite à prendre du recul sur ces oppositions en se replongeant dans ce que nous apprend l’histoire.

C’est le sens de ma deuxième partie, qui s’appuie sur la distance temporelle avisée pour saisir plus objectivement les véritables rôles qu’a pu jouer le sport en politique. La présentation des faits passés reste toujours soumise à l’interprétation a posteriori de l’historien. Cependant, même en portant un regard critique sur cette relecture du passé, le rôle politique du sport semble démasqué. La nature de ce rôle peut cependant encore susciter désaccord, puisque la plupart y voient une dénaturation regrettable quand d’autres saluent la fonction politique bénéfique que le sport a pu jouer. N’ayant pas voulu rédiger une histoire exhaustive du sport politique, j’ai choisi des exemples permettant de dégager des conclusions certaines sur la réalité du rôle  politique du sport, mais cela a posé un autre problème. J’ai constaté que le XXè siècle était peut être trop exceptionnel, les exemples décidément trop spécifiques, pour servir de preuves historique au caractère politique du sport moderne. Impérialisme anglais, totalitarismes, guerre froide sont si « caricaturaux » qu’ils ne peuvent pas honnêtement servir de référents comparatifs pour une analyse contemporaine. L’Histoire offre un recul utile mais le temps peut rendre vieillies voire obsolètes les leçons qu’on en tire.

C’est pourquoi j’ai essayé de reprendre la problématique dans le contexte actuel, dont le syndrome majeur me semble être la mondialisation. Ce phénomène d’accélération, d’accroissement et d’intensification des échanges mondiaux, marque aussi bien la politique que le monde sportif. La question du rôle politique du sport s’en trouve bouleversée, car le facteur économique est venu modifier aussi bien la nature de la politique que la conception du sport dans un monde multipolaire. Avec ces nouvelles données, il apparaît que les anciennes lectures du rôle politique du sport sont peu à peu dépassées. Pour rendre compte de ce déplacement de l’enjeu sportif, et pour discuter de sa nature plus ou moins politique, l’exemple concret de la Chine, symbole de la mondialisation et organisatrice des jeux olympiques 2008, m’est apparu particulièrement significatif.

 

 

 

 

 

 

I Une neutralité du sport contestée

 

 

A)Naissance du sport sous l’Antiquité : l’esprit des Jeux d’Olympie

                      

L’association sport et politique n’a rien d’artificiel. Il est courant d’attribuer à la Grèce antique la paternité de ces deux concepts en rappelant le sens originel de la « politis » dans la cité grecque et l’avènement des jeux d’Olympie dans le même contexte. Pourtant, le mot sport n’existe pas tel qu’on le connaît actuellement, et la politique sous l’antiquité se démarque par son affinité avec le religieux. Au delà des différences d’appréciation de ces deux mots, l’idée d’un sport apolitique remontant à la Grèce antique rencontre de vives oppositions.

Dès le VIII ème siècle avant Jésus Christ, l’organisation des Jeux Olympiques relève de la cérémonie aussi religieuse que sportive. L’emprise de la sphère polythéiste sur les Jeux annihile leurs fonctions politiques : on s’affronte moins au nom d’un homme, d’une cité ou d’une nation qu’ au nom des Dieux. Les vertus du sport en tant que loisir, pratiqué pour garder une bonne hygiène de vie, ne sont pas d’actualité. La recherche de la performance, la quête du record, ne sont pas non plus au rendez-vous. Ce qui compte, c’est de plaire aux dieux. On se bat parfois à mort pour célébrer une divinité, qu’on ne manque pas de remercier en cas de victoire par un sacrifice rituel.

Le religieux est bien au cœur des cérémonies mais déjà l’idée d’une trêve politique s’impose. La compétition est une pause dans la rivalité incessante des cités en guerre.

Les tensions existantes entre les différentes cités doivent être étouffées pendant la compétition, pour permettre aux athlètes de toute la Grèce de participer aux Jeux. De toute la Grèce, car au-delà des frontières helléniques, les « barbares » ne sont pas invités. Il faut avoir un père grec pour pouvoir participer, et cette condition de filiation entame l’idéal universel des premiers Jeux Olympiques. Il y adonc une limite ethnique à l’idéal d’universalité de l’olympisme antique. Ce rassemblement exalte la beauté corporelle de la race hellène.

En fait, on peut déjà voir l’expression d’un nationalisme, l’affirmation de la supériorité de la civilisation grecque, dans le sport antique. La signification politique des Jeux d’Olympie : montrer à travers le sport la magnificence de la Grèce, seule civilisation dotée d’un système politique démocratique, cœur mondial du développement des sciences et des arts, riche d’une mythologie qui forge son identité. La démocratie grecque, comme l’organisation des jeux Olympiques, reposait tout de même sur l’exploitation d’esclaves. Le citoyen ne pouvait participer à la vie politique de la cité ou aux Jeux Olympiques anciens que parce que l’esclavage existait parallèlement. De plus, le passé ennobli des jeux d’Olympie est désormais remis en cause par des historiens qui rappellent que déjà sous l’Antiquité, la fraternité était mise à mal, les trêves souvent violées, et les athlètes étaient même entraînés et rémunérés par les cités.

La référence à l’éthique sportive des Jeux Olympiques est donc abusive, et la continuité des Anciens aux modernes est artificielle. D’un point de vue historique, la perception du concept de sport chez les grecs est très différente de la nôtre. Ni un loisir, ni une compétition faisant appel aux qualités physiques des champions, le sport est un moyen d’exalter les dieux qui seuls désignent les vainqueurs. Non seulement le sport est inclus dans la croyance religieuse, mais il n’est pas exempt de considérations politiques. Facteur de pacification éphémère entre les différentes cités, le sport à Olympie n’en est pas moins excluant vis-à-vis des autres peuples, ce qui laisse entendre une faille dans le discours louant l’universel olympien. Tout comme la démocratie athénienne, le sport antique a été idéalisé puis revendiqué par les nostalgiques de la pureté d’antan. Cette référence à un âge d’or perdu procède de ce que l’historien Raoul Girardet  dénonce comme signe édifiant de l’angoisse du quotidien, du malaise ressenti dans le sport contemporain, de la quête d’un paradis oublié semblable à l’état de nature.

 

B)Valeurs éternelles du sport : un humanisme de pacotille

                                                                                                   

L’éthique sportive pâtit en fait d’une hypocrisie sans pareil. L’idéologie sportive véhicule des « valeurs éternelles » démagogiques cachant la réalité scabreuse de l’utilisation politique qui en est faite. L’humanisme, le pacifisme, le fair-play  que le sport prétend servir sont des cache-misère d’une activité qui a depuis longtemps perdu ces lettres de noblesse. Malgré les scandales, au-delà des tristes vérités, le sport conserve ses attributs légendaires. Grâce à un matraquage constant de ceux qui profitent de l’image saine et épurée d’un sport présenté comme apolitique, la conscience collective a intériorisé l’iconographie idéalisée de l’éthique sportive. Si l’échelle de cette illusion s’est sensiblement démultipliée aujourd’hui avec les nouveaux vecteurs de diffusion et les sommes considérables en jeu (cf.infra), le mensonge reste le même. Le sport bénéficie d’une scotomisation de tout caractère politique consubstantielle à sa popularité. Autrement dit, si le sport suscite toujours autant l’adhésion des masses, c’est parce qu’il parvient envers et contre tout à  se construire une image de phénomène relativement épargné par les passions politiques.

Pour les adversaires de cette prétendue « neutralité axiologique » du sport, la condamnation morale des gérants de la machine sportive n’a d’égale que celle des supporters. « Quand on entend dans les discours proclamer bien haut la noblesse de l’idéal sportif et qu’on songe à toutes les combines qui se dissimulent derrière cette belle façade, on est un peu écœuré de cette comédie »[2], dit l’un de ces adversaires de la prétendue pureté du sport. Ils critiquent avec virulence « l’océan onirique à la fois narcissique et mégalomaniaque » [3] dans lequel sont immergés les pratiquants et les dirigeants.

Chez les personnes noyées dans le culte sportif, il n’existe pas d’influence de la part des idéologies ou des oppositions politiques sur l’univers enchanteur du sport. Doté d’une neutralité inviolable, le sport ne saurait être qu’au-dessus des passions, en dehors des luttes partisanes, ni à droite ni à gauche, bien au contraire. Les querelles sociales seraient sans prise sur un sport intrinsèquement apolitique. Quand bien même cet angélisme ingénu n’est pas assumé par les dirigeants trop conscients de l’énormité d’un tel discours, les foules préfèrent croire au doux rêve de cette neutralité et continuent de plébisciter le mécanisme insidieux qui s’évertue à maintenir le songe crédible. Peu importe que l’égalité des chances de la compétition sportive soit totalement artificielle, l’essentiel est que cette mystification, qui associe tout simplement le sport au Bien platonique, soit acceptée, intériorisée, ressentie comme émanent du Vrai.  La chloroformisation des masses répond à une demande accrue de valeurs inviolées quand plus rien ne semble résister aux corruptions de toutes sortes. Un endoctrinement consenti répète inlassablement les mêmes clichés fallacieux soutenant la vision d’un sport apolitique. Le mensonge distillé par l’image du sport neutre finit par être assumé par tous. Imprégnés que nous sommes par l’idéologie sportive dominante, l’humanisme de pacotille véhiculé par le sport a de l’avenir devant lui.

 

C) Le sport, facteur de consensus universel, dépasse les divisions politiques

 

La vision pessimiste, machiavélique, presque misanthrope, relatée ce-dessus, , manque certainement d’objectivité quant au rôle politique du sport. Il est souvent le seul capable de réunir sur un même terrain deux ennemis jurés. Si la politique tente bel et bien de s’ingérer dans les compétitions sportives, le sport a souvent permis des rencontres les plus improbables au nom de ses valeurs malmenées mais revendiquées. Les exemples sont nombreux, et on se félicite chaque fois de voir comment l’activité sportive parvient envers et contre tout à réconcilier l’Homme avec ses semblables. En 1998, la victoire de l’équipe de France de football est l’occasion de constater la force d’une nation Black-Blanc-Beur qui se reconnaît à travers ses héros sportifs plus que dans son personnel politique. Didier Deschamps, capitaine des bleus affirme alors au journal LeMonde du 14 juillet :  « le football est un vecteur qui permet de gommer les différences raciales, sociales ou politiques » alors que le sélectionneur Aimé Jacquet renchérit « La France s’est reconnue à travers cette équipe multiethnique. Que ces jeunes gens, nés en France, plein de joie de vivre et d’ambition, aient rendu tant de monde heureux, c’est très positif pour le pays. Je pense que cela peut donner un bon élan pour l’unité nationale ». Le sport est un facteur de consensus universel. Un certain nombre d’intellectuels se rallient à cette analyse, peut-être sous le coup du « culte de l’émotion »[4]. Contre les « élites coincées et nulles pour vibrer » l’écrivain Guy Konopnicki félicitent les bleus de l’équipe championne du monde en ces termes : « C’est une fête de la Fraternité. Ces beurettes aux joues maquillées de tricolore, ces petits Blacks agitant le drapeau, nous lavent d’une immonde souillure(…)Comment réconcilier les jeunes de toutes origines avec leur pays ? En les faisant rêver, ensemble. En les laissant vibrer devant une équipe qui les ressemble. » Dans le même registre, Jean Daniel va jusqu’à assimiler le résultat de la finale contre le Brésil à « une victoire sur les funestes idées xénophobes du Front National ». Evidemment, il faut là se garder de tomber dans l’autre extrême qui pousse à penser que quelques footballeurs ont fait plus pour l’intégration en cette soirée du 12 juillet 1998 que dix ou quinze ans de politique volontariste.

Il n’empêche qu’un bon nombre de maux de la société sont efficacement combattus par le sport.

Selon le sociologue Alain Ehrenberg «  le sport est l’incarnation des valeurs méritocratiques » et réalise le mieux l’égalité des chances. 

Un sénateur déclarait autrefois, reconnaissant le rôle politique du sport pour promouvoir la santé des citoyens, « Comment oublier que les sports sont les plus sûrs ennemis contre l’alcoolisme ? Nous restituerons à la puissance nationale ce que nous arracherons aux méfaits du cabaret. »[5] Contre l’exclusion, contre la violence, contre le stress, contre la fracture sociale, contre les carences physiques, contre l’obésité, le sport a un rôle à jouer, et les hommes politiques en sont pour la plupart conscients.

Le sport « ne peut résoudre les contradictions ni supprimer les vertiges des sociétés en déréliction »[6], mais il peut promouvoir un calme social ou une paix internationale bénéfique.

Qu’on condamne l’imperméabilité du sport aux considérations politiques est une autre critique. En effet, l’apolitisme sportif, même juste écorché, en admettant qu’il soit reconnu, revêt un caractère contestable puisqu’il passe l’éponge sur toute polémique politique. Aux jeux olympiques, on autorise les régimes policiers, les Etats voyous, les dictatures bananières au nom de l’apolitisme intégral. Ce choix répond aux aspirations majoritaires d’un monde où tout ne serait pas qu’argent et politique, et quand bien même il est clamé partout, sa réalisation pratique est douteuse. Cependant, le danger actuel, pour les défenseurs du sport neutre, n’est pas que l’apolitisme du sport soit perçu comme injuste mais plutôt qu’on remette en cause sa crédibilité. Remise en cause qui peut sembler justifiée aux yeux des leçons de l’histoire qui démontrent sa constante instrumentalisation.

 

 

 

 

 

II L’instrumentalisation politique : une réalité historique

 

 

A)Les racines politiques de l’avènement du sport moderne

 

                     L’Angleterre capitaliste de l’ère victorienne, berceau du sport moderne

 

Le sport naît dans l’Angleterre capitaliste du XIXème siècle. Jeux, activités physiques, loisirs ludiques, ne peuvent être réduits à la notion de sport que s’ils en respectent les normes internationales rationalisées et uniformisées. L’ère industrielle favorise cette extension des règles univoques pour cadrer le sport moderne dans son acceptation restrictive. Le sport est un produit de l’ère Victorienne, pendant laquelle l’obsession du temps, les distances conventionnelles permettent une réelle appréciation des performances de tous sur des épreuves identiques. L’athlecism britannique s’inscrit directement dans les valeurs libérales en prônant vitesse, perfection, dépassement de soi, aspiration au succès, et esprit de compétition…c’est-à-dire des lois au cœur du fonctionnement capitaliste de l’économie.

Le sport est donc intrinsèquement marqué par la politique. Il joue un rôle éminemment important dans la mondialisation de la culture industrielle anglo-saxonne. La diffusion du sport suit celle des routes maritimes, bourgeonne dans les ports aux quatre coins du monde où les marins anglais lancent la mode du football. Le sport est synonyme de modernité et de progrès. Il transmet ses codes de conduites, car la reine Victoria attache une grande importance à la morale.

La naissance du sport moderne n’a donc rien d’universel, et sert plutôt les intérêts d’une classe politique de bourgeois qui peuvent se permettre de prendre du bon temps à côté de leur travail. Mais dès la fin du XIXème siècle en Angleterre, les ouvriers s’approprient le football aristocratique en créant leurs propres équipes meilleures que celles des hautes classes. Ce travail de translation du sport de plus en plus populaire est directement lié à sa signification politique. Symbolisant une identité sociale supérieure, monopole des amateurs suffisamment fortunés pour y consacrer leur temps, le sport constitue une conquête de reconnaissance politique des prolétaires, par d’autres voies que l’expression violente. En s’appropriant les performances sportives qui leur sont accessibles, les ouvriers ont ouvert la brèche dans l’image de loisir bourgeois qu’avait le sport. La question du professionnalisme a aiguisé l’antagonisme des classes. Seuls les riches pouvaient se contenter d’un sport sans argent, mais l’immersion de cette donnée dans le sport avait quelque chose de contraire à l’éthique originelle. Les conquêtes socio-politiques participent à ce mouvement d’expansion du sport. La semaine anglaise libère les travailleurs du temps de travail du samedi, leur permettant de s’adonner à leurs sports favoris. La démocratisation du sport appelle alors à son tour à un approfondissement de la démocratie politique. 

 

                     Le sport se diffuse dans le monde mais reste ancré dans les logiques nationalistes

 

Le sport s’étend à toutes les couches de la population mais aussi à travers le monde. L’impérialisme capitaliste est associé à cette diffusion globale du sport, mais les identités nationales résistent à la soumission au modèle anglais. Non sans heurts, on voit des sports nationaux encouragés contre le développement de pratiques étrangères, on revendique la paternité de tel ou tel sport, on se démarque comme on peut, face à la fièvre mondiale du sport. Les Etats Unis par exemple gardent jalousement leurs jeux typiques baseball, basketball, football américain mais ne peuvent empêcher la diffusion de sports étrangers via l’immigration. Chaque nation cherche dans son histoire le jeu de balle qui pourrait être à l’origine du football, pour ne pas avoir à attribuer à l’Angleterre le succès de sa réussite : soule française, haspartum romain, homusse suisse, kemari japonais…Quoi de plus politique que cette fonction nationaliste du sport ?

L’apologie de la force virile, de la compétition, de la nation exacerbée derrière son drapeau et même de la race est consubstantielle à l’olympisme antique comme moderne dans ses côtés les plus sombres. Pierre de Coubertin, figure emblématique grâce à qui les Jeux Olympiques furent ressuscités en 1896 à Athènes, est d’ailleurs un personnage plein de contradictions. Derrière l’instigateur du modèle sportif de paix universelle et de fraternité où « l’important n’est pas de gagner mais de participer », en phase avec les conceptions socialistes du sport , il y a aussi un aristocrate catholique et conservateur qui défend l’idée de forger « une nouvelle race guerrière » par le sport. Il écrit par exemple : « La première caractéristique de l’olympisme ancien aussi bien que moderne, c’est d’être une religion. En ciselant son corps par l’exercice comme le fait un sculpteur d’une statue, l’athlète antique honorait les dieux. En faisant de même, l’athlète moderne exalte sa patrie, sa race, son drapeau. » [7]

Au XIXème siècle, Jahn avait perçu l’utilité de la gymnastique pour exalter le sens de la communauté nationale germanique, les valeurs traditionnelles et le goût pour la discipline martiale. Mais bientôt chaque Etat-Nation, y compris le nationalisme juif, utilisait les mouvements gymniques comme tuteurs des sentiments patriotiques. Cette ambivalence entre le sport moyen d’expression de la liberté individuelle et la gymnastique lieu de soumission à la collectivité soudée penchera définitivement en faveur de l’objectif militariste avec le III Reich. C’est l’idée de Volk qui l’emporte, déjà théorisée dans Mein Kempf : « Toute l’éducation doit tendre à employer tous les moments libres du jeune homme à fortifier utilement son corps (…) L’état raciste s’attachera à obtenir, par un élevage approprié, des corps foncièrement sains. » et « ainsi, des millions de corps entraînés au sport, imprégnés d’amour pour la patrie et remplis d’esprit offensif pourraient se transformer, en l’espace de deux ans, en une armée. »

 

 

B) Sport et propagande

 

               Idéologies totalitaires et sport

 

L’instrumentalisation politique du sport atteint son paroxysme avec l’avènement des Etats totalitaires.  Outil de propagande par excellence, les manifestations sportives cristallisent toutes les caractéristiques des idéologies fasciste, nazie et communiste.

 

Le fascisme italien constitue le premier modèle d’utilisation politique du sport par la propagande totalitaire. Dès l’avènement de Mussolini en 1922, le sport fait partie des priorités. Il vise à démontrer la supériorité du modèle fasciste à l’échelle internationale, mais aussi à maintenir la cohésion sociale autour d’une conscience nationale commune.

L’Italie surclasse ses concurrents dans de très nombreux sports et élève ses héros jusqu’à la dimension mythique  : boxe avec Primo Carnera (jusqu’à sa disgrâce étouffée par la censure), course à pied avec Luigi Beccali, les nombreux champions cyclistes, les as du volant dans des écuries aussi prestigieuses que Bugatti, Alfa Romeo ou Maserati…La place des sports qui favorisent le développement d’une haute technologie et d’une industrie de pointe, telles l’aviation et l’automobile, est d’autant plus importante qu’elle prépare l’Italie à se doter d’une industrie de guerre performante. Mais c’est le football qui occupe la place centrale dans l’utilisation politique du sport. Outre les succès européens des équipes de Bologne, Juventus…les deux victoires consécutives des « azzurri » à la prestigieuse coupe RIMET, sans oublier le titre olympique, consacrent  l’Italie « suprême et imbattable », selon les mots du Duce. Alors que la première victoire _qui s’était déroulée en Italie_ était suspectée d’être le fruit de la complaisance des arbitres par la presse internationale, la seconde victoire a lieu en 1938 à Paris, lieu symbolique des idéaux révolutionnaires, et de l’antifascisme  depuis la victoire du Front Populaire. La suprématie du fascisme sur la démocratie est alors saluée par toute l’Italie.

La presse contrôlée par le régime surenchère en célébrant par exemple « la perfection même de la race dans l’athlétisme ». Les nouveaux médias propagent les victoires nationales présentées comme la preuve de la réussite du fascisme : immense succès des chroniques sportives radiodiffusées et des productions cinématographiques orientées vers l’exaltation des champions. La multiplication des publications sportives répond aussi au phénomène de massification du sport qui s’opère dans les années 20.

Alors que le sport constituait encore un loisir réservé aux élites italiennes au début du siècle, la période fasciste en fait un véritable phénomène de masse. Attirant près de 4000 spectateurs à Milan en 1910, l’équipe nationale est soutenue par plus de 50.000 personnes dès 1931, pour sa rencontre contre l’Autriche. Cet enthousiasme est largement encouragé par le régime, qui impulse la construction de nombreux stades aux capacités vertigineuses pour l’époque.

Cet intérêt croissant permet d’éloigner les travailleurs « de l’engouement pour la politique (…) qui s’identifie à l’aveuglement envers ses semblables, caractéristiques de la classe capitaliste. »[8]. Car, au delà de la ferveur populaire, il s’agit bien d’organiser toute la société  à sa base en convertissant le sport en activité d’endoctrinement pour promouvoir les valeurs fascistes de la « nation guerrière ». Les « fils du fascisme » doivent devenir des athlètes fascistes, disciplinés, courageux, méprisant le danger ; qualités qu’on retrouve évidemment chez le soldat.

La charte du sport promulguée le 30 décembre 1928 (voir annexe) synthétise la conception du sport dans les Etats totalitaires. Les Balilla, les Avant-Gardistes, puis les Jeunes Fascistes, et enfin les Groupements Universitaires Fascistes structurent la scolarité des jeunes hommes de la primaire aux études supérieures. En parallèle, les jeunes filles ont leur propres organisations, malgré les critiques de l’Eglise, qui craint une « masculinisation » de la femme, mais dont le poids est limité par l’Etat qui monopolise l’encadrement sportif. Au delà des études, le Dopolavoro gère les loisirs des italiens, et notamment la promotion de sports nationaux pour en finir avec la « dégénerescense anglaise » du football. Le demi-échec de ces sports de « saines traditions italiennes » poussera les dirigeants à s’approprier l’origine du football à partir d’un ancien jeu florentin oublié : le « calcio ». La bonification linguistique opérée dans les années trente vise à  consolider le sens de l’appartenance nationale en supprimant les nombreux termes étrangers du vocabulaire sportif.

Au final, la promotion du sport permet de passer de 467 sections sportives en 1926, à 19.540 en 1939. Dès lors, il est net que le fascisme italien connaît une réelle amélioration de ces résultats sportifs pendant l’entre-deux-guerres. Seize médailles aux JO de 1924, 37 en 1932.

 

Mais déjà le salut romain est supplanté par le salut nazi. Hitler se saisit rapidement des méthodes fascistes de propagande par le sport, et les amplifie au service de la « race aryenne ». Le point d’orgue de l’utilisation politique du sport constitue l’organisation des « jeux de la honte » en 1936 à Berlin. Attribuée à l’Allemagne le 13 Mai 1931, c’est à dire sous la République de Weimar, la plus grande manifestation sportive du monde allait se dérouler sous la botte nazie, Hitler ayant accédé à la chancellerie en 1933. Pour le Führer, c’est l’occasion inespérée d’étaler toute sa propagande et prouver « au monde de quoi est capable la nouvelle Allemagne ». Il intervient en personne dans la réunion d’organisation des jeux de Berlin le 10 octobre 1933, et débloque des sommes considérables pour que le succès soit au rendez-vous. La logistique déployée est impressionnante : construction d’un stade de 100.000 places, d’un village olympique très moderne, cérémonies grandioses où la croix gammée est omniprésente, tournage du film Les dieux du stade avec la bénédiction du régime. De nombreux effets scéniques caractéristiques des jeux Olympiques de l’ère moderne furent inaugurés en 1936 : lâcher de pigeons, flamme portée d’Olympie au stade, défilés massifs, décompte des médailles obtenues par les nations…etc.

Isolée sur le plan international, raciste et idéologiquement aux antipodes de l’idéal universaliste, l’Allemagne nazie réussit son pari et les jeux sont loin d’être une « bavure » dans l’histoire Olympique. En fait, l’olympisme est par certains aspects très proche de la conception nazie su sport (cf.supra). A l’époque, les jeux de Berlin ont d’avantage enthousiasmé qu’effrayé. Le « gentleman » Hitler a eu l’habilité d’endormir les démocraties en acceptant les conditions posées : il garde le juif Théodore Lewald au sein du Comité Olympique Allemand et un autre juif dans l’équipe nationale allemande en la personne de l’escrimeuse Helene Mayer. Le triomphe nazi aurait été absolument complet sans la quadruple victoire du noir américain Jesse Owens dans un climat de haine raciale écrasant. Et le champion de témoigner «  Le dictateur enragé avait transformé les jeux en meeting politique ».

 

Le développement du sport communiste naît dans des circonstances toutes autres. Etant présenté comme un produit de la culture capitaliste, le sport reste longtemps très critiqué par les socialistes. Le sport est donc clairement politique, il est même idéologiquement ouvertement associé à la « dégénérescence bourgeoise », donc incompatible avec l’ouvriérisme. Pourtant, face à l’enthousiasme populaire pour les pratiques sportives, on assiste à la formation dès le début du XXème siècle d’associations sportives marxisantes, nettement séparées des organisations déjà existantes. Malgré des réticences, le sport rouge se constitue là où les préjugés idéologiques intransigeants sont moins perceptibles. L’incompatibilité entre socialisme et sport  est affirmée dans de nombreux congrès mais la tentation d’améliorer les conditions ouvrières grâce au sport perce. Le Congrès de Gand en 1913 assiste à la formation de la Ière internationale sportive qui promeut une conception socialiste du sport épuré de tout esprit de compétition au profit des valeurs éthiques de fraternité et de pacifisme. Le sport ouvrier subit la division du mouvement après le Komintern. C’est là que Lénine décide véritablement la naissance du sport soviétique en déclarant, au IIIème congrès des jeunesses communistes d’octobre 1920, que « l’éducation physique a de véritables finalités pratiques : préparer la jeunesse au travail et à la défense militaire du pouvoir des soviets » Moscou met en place, en juillet 1921, une Internationale sportive rouge. Palmiro Togliatti, leader des communistes italiens, invite ses camarades à  « cesser de penser que les ouvriers ne doivent pas faire de sport » et les exhorte à ne pas ignorer « ces besoins élémentaires de la population. » En 1925, l’impossibilité de créer un organisme unitaire est assumée et l’Union de l’Internationale Sportive de Lucerne _qualifiée de menchévique par Staline_ devient l’Internationale Sportive Socialiste Ouvrière. L’organisation strictement communiste se développe très peu en dehors des frontières soviétiques. On lance des Spartakiades à Moscou en 1928 puis à Berlin en 1931, sans grand succès. En revanche, les réformistes « petit bourgeois » ont quelques réussites à leur actif. L’organisation des jeux olympiques ouvriers de Francfort en juillet 1925, puis ceux de Vienne en 1931 ont un certain retentissement. On découvre tardivement que le sport est un formidable instrument d’adhésion des masses au service du consensus idéologique.

Le communisme ne peut pas rester indifférent face à l’offensive aryenne dans le domaine sportif. Toujours en adéquation avec l’histoire politique, Staline pousse à la formation de Fronts Populaires unis contre le fascisme et les mouvements sportifs socialistes et communistes se réunissent à nouveau après des années de méfiance réciproque. Mais le retard en matière de développement du sport se fait sentir, car les hésitations idéologiques et les divisions n’ont pas favorisé les performances. L’idée que les Jeux Olympiques puissent abandonner leur cosmopolitisme pour servir le nazisme suscite une opposition large dans les camps démocratiques comme au sein de l’Union soviétique, au nom de l’antifascisme. Cependant, les tentatives de boycott échouent, et les JO hitlériens connaissent même une participation record. En signe de protestation, des jeux olympiques ouvriers sont organisés à Anvers en été 1937 mais ils ont une portée limitée. La presse socialiste, comme la revue française Sport, est certainement la plus lucide quant à la signification politique des Jeux Olympiques de 1936. Ainsi, le 5 Août, F.Gaillard y signe un article intitulé « La nouvelle Olympie sous le signe du chauvinisme » (voir annexe). On peut y lire «  La cérémonie de la vieille Olympie a été reprise par l’Allemagne. Une torche allumée au Mont Olympe, a traversé l’Europe. Elle semblait une torche incendiaire. »

 

            Sport et guerre froide

 

Parce qu’elle cristallise une tension constante entre deux superpuissances qui ne peuvent pas se permettre un affrontement armé direct, la guerre froide a bien démontré l’importance du sport dans les conflits politiques. De 1947 à 1991, dans son acceptation la plus large, la rivalité des deux systèmes s’est exprimée à travers le sport d’une façon démesurée. Le sport n’était pas le simple reflet des luttes politiques qui opposaient en tout point le communisme du capitalisme. Il était bel et bien un instrument voué à exacerber l’animosité de deux systèmes qui cherchaient à prouver leur supériorité.

Alors que l’intérêt de l’URSS pour le sport avait été limité en raison de son assimilation aux loisirs bourgeois, il devient une des priorités dans le nouveau contexte de concurrence des idéologies. Pour démontrer la supériorité du modèle communiste, les victoires sportives sont des substituts symboliques forts aux victoires militaires. D’ailleurs on ne manque pas de commenter « la plus grande armée d’athlètes que le monde ait jamais connu » que programme l’Union Soviétique[9]. 

Les athlètes soviétiques étaient choyés par le régime stalinien. Mais ils supportaient une pression bien au-delà d’exigences sportives, et à vrai dire la santé des sportifs valait peu face à l’importance des enjeux politiques. Le dopage était une pratique courante et une étape inévitable pour servir le régime, quitte à s’exposer à des dangers mal connus. La RDA a d’ailleurs développé les projets les plus édifiants d’expérimentation de produits pharmaceutiques pour doper les capacités de ses athlètes-machines, véritables êtres bioniques qui témoignent aujourd’hui seulement des astreintes psychologiques auxquelles ils étaient soumis pour utiliser ses substances malgré les risques encourus. W.Ubricht, à la tête de la RDA avant la réunification allemande, déclara : « La présence d’athlètes de la RDA sur le podium des vainqueurs, c’est la meilleure réponses aux revanchards de Bonn ».

La nouvelle importance du sport dans l’idéologie communiste prend corps dans une exaltation des victoires du système, effaçant complètement la part d’abnégation individuelle des sportifs méritants. Les résultats ne se font pas attendre, un coup d’œil aux performances du bloc de l’Est aux jeux olympiques de la deuxième moitié du XXème siècle suffit pour se rendre compte de la montée en puissance de ses sportifs. A Helsinki en 1952, alors que les jeux sont marqués par le retour des vaincus Allemagne et Japon, l’URSS fait une entrée remarquée en tant que 2ème nation derrière le rival américain. Puis jusqu’à sa dernière apparition olympique à Séoul en 1988, l’Union soviétique remportera toujours la course aux médailles, sauf à l’Olympiade de Mexico en 1968 (voir annexe). Si l’URSS ne participe pas aux premiers jeux d’après guerre à Londres en 1948 car elle n’est pas prête, les raisons de ses non-participations ultérieures relèvent clairement du boycott politique. Pour les jeux olympiques de Los Angeles en 1984, l’URSS refuse sa participation en riposte logique  au boycott américain des jeux de Moscou de 1980. L’idéal d’Olympie passe loin derrière les considérations idéologiques. Le sport est fréquentation. Quand il y a boycott, c’est qu’une rencontre avec l’ennemi est jugée inacceptable. Par contre, la diplomatie sportive peut démontrer que les athlètes et l’opinion publique sont prêts à un rapprochement entre deux nations pas si haineuses qu’il n’y paraît.

Au lieu de présenter la lutte sportive sous son plus mauvais angle, on peut au contraire penser que le seul fait que l’URSS et les Etats-Unis aient participé à des rencontres communes constitue une victoire du sport sur les tensions politiques, une célébration du dialogue par sportifs interposés qui s’inscrit parfaitement dans le cadre de la coexistence pacifique. Le sport parviendrait donc bien à surmonter les antagonismes idéologiques plutôt qu’à les exacerber. Ni complètement un espace de détente fraternelle, ni vraiment belliqueux, le sport est pendant la guerre froide à la fois un exutoire pour la violence contenue dans chacun des camps, et une sphère d’échanges, remarquable entre deux farouches ennemis.

 

Cette lecture historique du rôle politique du sport reste attachée à des contextes historiquement exceptionnels. L’ère moderne offre un rebondissement de la problématique pour laquelle les exemples historiques ne sont guère plus valables.

 

 

 

III Le rôle du sport à l’HEURE de mondialisation

 

 

Quand Fukuyama annonce la fin de l’Histoire avec l’implosion de l’URSS et l’affirmation du libéralisme comme seul système valable, la crise des idéologies et des Etats-Nations qui s’ensuit a des répercussions indéniables sur la fonction du sport. Son rôle politique au service d’un régime, d’une nation, est remis en cause par les mutations qui s’amorcent. C’est dans le processus de mondialisation que le sport se redéfinit. La mondialisation traduit l’interdépendance de tous les pays de la géopolitique post-soviétique, mais aussi le poids croissant des acteurs économiques dans la gouvernance mondiale.  Politiquement significatif dans l’émergence des nouveaux Etats indépendants, le sport connaît par contre un transfert de compétences du politique à l’économique avec l’importance prise par les Firmes Multi-Nationales face aux Etats. Symbole éloquent des mutations de la mondialisation néo-libérale, la Chine offre par son passé tourmenté et son futur en tant qu’organisatrice des Jeux Olympiques 2008, un exemple saisissant de l’évolution du rôle politique du sport.

 

A)L’affirmation par le sport dans un monde multipolaire

 

La décolonisation, l’éclatement du bloc soviétique, et même la dislocation de la Yougoslavie aboutissent à la fin des années 1990 à un monde multipolaire fait d’une myriade de nouveaux Etats en quête de reconnaissance. Le sport joue ici un rôle politique fondamental, il scelle la naissance ou la re-naissance de peuples libérés qui aspirent à former un Etat-Nation. Premier pas vers le renouement de relations diplomatiques, la participation à des compétitions internationales est donc centrale à l’insertion de ces pays neufs dans la mondialisation. Malheureusement, ce rôle politique du sport renoue avec un nationalisme malsain et peut rapidement passer du simple ciment identitaire au  regrettable mur communautaire.

 

Après avoir servi les idéologies, le sport doit s’adapter aux transformations progressives du monde multipolaire. Prémices du nouveau découpage de l’espace mondial, les vagues successives de décolonisations et la naissance du tiers-monde à la Conférence de Bandung en 1955 donnent consistance à des Etats qui tentent d’échapper à la codominance des systèmes antagonistes de la guerre froide. C’est dans ce contexte que le sport devient peu à peu un moyen incontournable d’affirmer non pas sa supériorité mais son droit à l’indépendance. Au tournant des années soixante, un certain nombre de pays confient au sport le soin de forger leur image internationale. Le sport peut être l’outil politique des petits Etats qui ont besoin de la reconnaissance internationale pour s’intégrer à la globalisation et pour exister en tant que nation à part entière. Les victoires du marathonien éthiopien Abebe Bikila aux Jeux Olympiques de Rome de 1960 et de Tokyo en 1964, puis celles du kenyan Kipchoge Keino à Mexico en 1968  et à Munich en 1972 sont le résultat d’une politique de valorisation du prestige national à travers le sport. De même l’équipe nationale algérienne de football contribue par ses exploits à reformer l’identité de l’ancien département français. Elle se forme expressément avant même l’indépendance et connaîtra son apogée dans les années 1980 en coupe du Monde.

Une fois l’URSS effondrée, les pays ayant accédé à l’indépendance se servent eux aussi du sport pour affirmer leur identité nationale recouvrée. Sans attendre la fin de leur transition économique et démocratique, le Lettonie, l’Estonie, organisent des tournées de leurs équipes nationales pour prouver leur existence à l’opinion publique mondiale. Malgré la réussite des Jeux Olympiques d’Hiver de 1984 à Sarajevo, la Yougoslavie d’après Tito implose, elle aussi, sous la pression des nationalismes intérieurs. La Slovénie et la Croatie n’hésitent pas à mettre en avant la force de leurs sportifs, footballeurs, skieurs, …etc. de grandes qualités, afin d’exacerber l’esprit national. La guerre qui déchire les Balkans dans les années 1990 emporte dans l’oubli ces sportifs avec le drame des purifications ethniques. Depuis la fin de ce terrible conflit, les compétitions ont repris, mais la ferveur nationaliste l’emporte encore sur l’idéal de fraternité véhiculé par l’idéologie sportive, si bien que les stades renferment une violence réelle entre les communautés.

Dans le même temps, le sport fait plus qu’entériner la concrétisation des Etats Nations pour élargir sa fonction identitaire à toutes les revendications nationales, voire religieuses ou ethniques. Les palestiniens font ainsi entendre avec force leur colère contre Israël en investissant l’hôtel de la délégation sportive représentant l’Etat Hébreu aux Jeux Olympiques de Munich de 1972. Là, c’est la neutralité du sport qui est bafouée, tâchée du sang des douze israéliens tués par le commando terroriste à la recherche d’une médiatisation de sa cause. Mais d’autres exemples prouvent que les sportifs eux-même participent à la politisation des enjeux sportifs, profitant du coup de projecteur que leur offre leurs victoires pour exprimer leur revendication  politique. Ainsi, la communauté noire américaine réclame-t-elle la fin des discriminations dont elle fait l’objet jusque dans les années 1960. Alors que Martin Luther King anime le Civil Rights Movement aux Etats Unis, le boxeur Cassius Clay affiche sa confession musulmane en changeant son nom pour Mohammed Ali et les athlètes Tommie « jet » Smith et John Carlos lèvent leurs poings gantés de noir à la remise des médailles du 200m des Jeux Olympiques de Mexico en 1968.

Cette démultiplication des messages politiques délivrés à travers la tribune sportive reflète bientôt le nouveau visage d’un monde interconnecté où l’accès à l’information est universalisé et où la portée des manifestations sportives dépasse largement les frontières étatiques. Ce dépassement correspond à l’affaiblissement des Etats derrière les entreprises transnationales qui reprennent à leur compte le vecteur de l’idéal sportif universel pour engranger des profits considérables.

 

 

C)Sport et argent : enjeux économiques plus que politiques ?

 

La mondialisation permet l’avènement d’un nouveau rôle pour le sport, pénétré par les considérations économiques où l’amateurisme laisse place à l’ère des sponsors. Avec l’hégémonie du système capitaliste dans la quasi-totalité du monde, le sport n’a pas pu éviter de jouer un rôle économique, comme il n’a jamais pu échapper aux influences politiques.

 

               Le poids croissant des considérations économiques redessine les contours du sport politique

 

Le rôle politique du sport s’en trouve modifié, voire supplanté par la logique de profit. Mais c’est parce que la politique elle-même connaît des transformations, avec la montée en puissance des acteurs privés, que le sport voit sa fonction dénaturée du mythe fondateur olympien par l’alliance des hommes d’affaires avec les hauts dirigeants de la fonction publique. Le rôle du sport est bel et bien politique, mais la politique ne peut plus être dissociée de la sphère économique. Des scandales mettent régulièrement au grand jour la collusion des mondes du sport, de la politique et des affaires qui ont tissé depuis les années 1980 des liens de plus en plus étroits. Le football illustre mieux que n’importe quel sport cette connivence incontestable. En France, le sport a connu cette intrusion des agents économiques dans la politique avec Bernard Tapi, dont les déboires judiciaires ont encore plus terni l’image de la politique, et même du football. Il a utilisé les succès de l’Olympique de Marseille pour élargir son activité commerciale en rachetant Adidas et se lancer dans la politique en tant qu’élu de Bouches-du-Rhône en 1989. Impliqué dans des affaires de corruption, la Justice stoppe ses ambitions.

En Italie, un bon nombre de ministres ont dirigés des clubs prestigieux afin de bénéficier des avantages d’une vitrine politique en plein cœur de cette passion sportive. Ainsi, Giulio Andreotti, homme clé de la politique italienne depuis l’après guerre, s’est appuyé sur ses responsabilités sportives à l’AS Roma pour glaner un électorat de supporters non-négligeable. Sans oublier que l’actuel chef de l’Etat italien, Silvio Berlusconi, est à la tête d’un empire commercial qui comprend, entre autres, la direction du Milan AC…Cela explique l’ampleur des dépenses occasionnées par la coupe du monde 1990 de football à Rome pour laquelle les hommes politiques ont rivalisé d’ardeur dans le contrôle des investissements  publics et la spéculation illicite sur la destination des fonds publics. Budget prévisionnel pour la construction d’équipement : 610 millions d’euros (570 milliards de lires) ; dépenses effectives : 1,37 milliards d’euros (1248 milliards de lires)…Au total l’organisation de cette coupe du monde a généré environ 7,5 milliards d’euros de recettes contre 5,34 milliards d’euros de frais. Ce chiffre est à comparer avec les modestes 6,4 millions nécessaires à l’organisation de la même compétition seize ans auparavant en Allemagne ![10]

 

               Media et profits surpassent la dimension politique d’un sport « dénaturé »

 

L’entrée du sport au cœur du système marchand s’explique aussi par la révolution technique affectant les nouvelles technologies de l’information et de la communication, dont on connaît l’importance dans l’accélération de la mondialisation. Sans attendre la diffusion d’Internet, l’essor de la télévision a propulsé le sport dans la spirale de la sur-médiatisation. En 1965 est lancé le premier satellite de communication, qui permet désormais la diffusion de compétition en direct d’un continent à l’autre. Les jeux Olympiques de Mexico en 1968 sont retransmis simultanément à des millions de téléspectateurs. Les audiences atteignent des records[11]. Dès lors, le sport devient un support incontournable pour les grandes marques mondiales en quête de publicité facile. L’orgueil national n’a plus aucune signification quand ce sont des multinationales qui gèrent les carrières des champions. C’est la pratique du sponsoring, qui investit le corps des athlètes, le moindre espace sur leur matériel, toute la surface susceptible d’être filmée, pour afficher leur marque en échange d’un fort investissement financier. Le sport spectacle se développe grâce aux placements de ces groupes internationaux qui obtiennent malgré tout un retour financier très important de l’ordre de 1,5 à 2 fois la mise initiale. Les enjeux économiques sont exorbitants, et la figure de l’idéal du gentleman amateur n’est plus d’actualité. Les sportifs sont des professionnels multimilliardaires, parmi les plus gros contribuables figurent des basketteurs (Michael Jordan 36 millions de dollars au sommet de son art), des tennismen (Agassi), des joueurs de football (Beckham), de golf (Tiger Woods),…etc. aux portefeuilles gonflés par des contrats publicitaires juteux. Riches et célèbres, les sportifs d’aujourd’hui sont aussi soumis à une pression insupportable de la part de leurs sponsors. Les primes aux records, les échéances internationales mènent droit aux dérives du dopage, tellement fréquentes que le public ne s’en émeut guère plus, adulant des sportifs à durée de vie limitée, exploités autant que faire se peut par des laboratoires d’expérimentation qui rivalisent d’ingéniosité pour jouer avec les limites du corps humain. 

La dénonciation régulière de  la mainmise de l’argent sur le sport ne semble pas avoir sérieusement entamé le capital de popularité dont il jouit. Pourtant, il n’est pas infondé de regretter l’immixtion des lois du marchés dans le sport. On peut y voir une dégénérescence du sport dont la fonction morale est complètement étouffée. Il est certain que l’exacerbation de la logique commerciale a conduit à certaines incohérences, voire à des comportements irrationnels. Les sommes en jeux sont tellement  importantes que le rôle du sport-marchandise dépasse la sphère politique pour envahir nos vies quotidiennes. De la réussite d’un événement découle le développement du tourisme, l’amélioration des infrastructures de communication, l’essor de certaines communes, le succès d’un nouveau produit lancé sur le marché…etc. Le sport-business aboutit à l’absurde quand la télévision dicte ses horaires et allonge les mi-temps publicitaires pour des raisons purement commerciales qui font peu de cas de l’avis des sportifs.  Pour prendre un exemple concret, selon les vœux du milliardaire nippon YoshiakiTsutsumi, on décide d‘organiser le championnat du monde  de ski 1993 à Morioka, dans sa station au cœur du marché japonais, encore porteur pour les industries européennes de ski. Malheureusement, le site est à la même latitude que Lisbonne. Les critères économiques prévalent à la présence de neige sur les pentes !

 

C) Horizon Chine : les (en)jeux olympiques 2008

 

               La voie chinoise du sport : une évolution historiquement exemplaire

 

La Chine, par son histoire sportive hors du commun, cristallise un bon nombre d’enjeux politiques du sport. Son insertion rapide dans la mondialisation néolibérale est aussi surprenante que la rapidité avec laquelle elle a obliqué la trajectoire de sa conception du sport.

La Chine maoïste avait élaboré une vision pédagogique du sport, qui n’ avait d’ailleurs plus grand chose à voir avec le sens commun donné au « sport ». Dès 1917, Mao rédige un article consacré à l’éducation physique pour expliquer le rôle du sport dans la société chinoise. Il s’agit de décourager tout esprit de compétition et d’hostilité vis-à-vis de l’adversaire. Il n’y a rien de comparable avec cette définition strictement hygiénique de la fonction du sport. Ce dernier s’inscrit dans le projet communiste tendant à répandre le bien-être physique  dans les couches de la société. La Chine Populaire va appliquer rigoureusement ces préceptes, isolée des conceptions occidentales de la compétitivité et de la recherche du record à tout prix. Pékin boycotte tous les évènements sportifs mondiaux, refusant de frayer avec les taiwanais ou les ennemis idéologiques de l’occident. Les rares rencontres internationales ont lieu avec quelques « amis » du tiers-monde contre lesquels les joueurs chinois sont invités à perdre au nom du mot d’ordre « L’amitié d’abord, la compétition ensuite ».  Jusqu’à sa mort, le grand timonier délivre le message pédagogique de bonne santé que doit procurer le sport, comme lors de la nage très symbolique dans les eaux du Yangzi qu’il effectue le 16 juin 1966. Staline n’en reviendrait pas !

La spécificité du modèle chinois est effectivement indéniable, et la rupture progressive entre l’Union soviétique et la République Populaire de Chine s’est nourrie de telles oppositions comme celle sur la conception antagoniste du sport.

En pleine guerre froide, l’exemple sino-américain de la « diplomatie du ping-pong » reste un cas d’école sur le rôle politique du sport. Le tennis de table, sport majeur en Chine, a ouvert la voie au rapprochement avec les Etats-Unis et à l’intégration mondiale du géant asiatique. Les championnats du monde de ping-pong au Japon en 1971 avait assisté à l’échange remarqué des maillots entre l’équipe américaine et l’équipe chinoise. Kissinger, cherchant un moyen de réchauffer les relations sino-américaines, saisit l’occasion pour organiser une tournée sportive de l’équipe états-unienne de tennis de table en République Populaire de Chine. L’enthousiasme est au rendez-vous, et Chou-En-Lai dit aux joueurs américains « Vous avez ouvert un nouveau chapitre dans les relations entre le peuple américain et le peuple chinois ». Trois mois plus tard, le 25 octobre 1971, la Chine Populaire remplace Formose à l’Organisation des Nations Unies.

Le régime change avec l’attitude face au sport. Au début des années 1980, les trois victoires consécutives de l’équipe féminine chinoise de volley-ball en Coupe du monde, Championnats du monde et Jeux Olympiques de Los Angeles, enflamment l’imagination de chinois lassés de politique. La propagande officielle saisit vite l’importance de s’approprier les exploits sportifs de ses compatriotes pour « servir de soupape bien commode au mécontentement populaire et de ciment émotionnel à l’unité du pays »[12]. Le tournant est pris, le gouvernement engage des sommes croissantes dans le sport de compétition, et rejoint très lentement le concert des nations dans le sillage du sport marchandise.

 

               Jeux contraires aux droits de l’Homme ou promoteurs d’une vraie transition démocratique 

 

C’est dans ce contexte que Pékin présente dès 1993 sa candidature pour les Jeux Olympiques de 2000. Le souvenir de la répression sanglante du printemps démocratique de 1989 sur la place de Tienanmen n’est pas encore dilué, et le Comité International Olympique (CIO) prive Pékin de l’organisation de ces jeux du millénaire qui reviennent à Sydney. Pour 2008, la Chine tient sa revanche, sa candidature a été officiellement retenue le 13 juillet 2001. L’empire du milieu aux commandes de l’organisation sportive la plus importante de l’humanité, voilà de quoi relancer la controverse concernant le rôle politique du sport.

Il est déjà certain que la communauté internationale ne restera pas indifférente à l’organisation de ces prochaines olympiades. Les défenseurs des droits de l’homme remettent en cause la pertinence du choix du CIO. La charte olympique prescrit explicitement que « le but de l’olympisme est d’encourager l’établissement d’une société pacifique, soucieuse de préserver la dignité humaine. » Celle ci n’est certes pas à sa première violation. Les déclarations du président du CIO n’ont d’ailleurs rien de très démagogique puisqu’il avoue cyniquement que les droits de l’homme ne doivent pas être un critère essentiel dans le choix du pays qui accueillera les Jeux Olympiques[13]. De quoi réjouir les dirigeants du Parti Communiste Chinois. La dignité humaine en Chine est en effet largement bafouée : répression de toute dissidence, emprisonnement arbitraire, contrôle de l’opinion et des media, persécution contre les membres de religions dissidentes (la puissante secte Fa Lun Gong qualifiée d’ « organisation politique réactionnaire terroriste »), sinisation forcée du Tibet, sur-fréquentation des asiles par des faux fous politiquement incorrects, exécution par la peine capitale d’un nombre considérable de criminels sachant que la justice est loin d’être indépendante du pouvoir, négligence coupable dans la propagation du virus du SIDA chez les donneurs de sang des campagnes, corruption généralisée, agressivité constante envers Taiwan,  camps de travail d’un autre âge (les laogai, véritables Goulags chinois)etc. On sait tout cela, malgré l’information filtrée par la censure, ces exactions sont actuelles et ne correspondent en aucun cas à l’idéal olympique. Le risque de voir le sport détourné de son rôle apolitique est réel. L’organisation des jeux confère un label d’honorabilité sans précédent pour le régime. En récupérant la fierté nationale, les forces conservatrices pourraient bien reporter ad vitam aeternam la normalisation de la vie politique, la cinquième modernisation revendiquée depuis longtemps par l’opposition réprimée : la démocratie. Un regain de nationalisme détournerait les chinois de leurs aspirations à plus de libertés et consoliderait le pouvoir en place. Soumettant les sportifs (encore des fonctionnaires pour la plupart) à une très forte pression, à un entraînement intensif voire surchargé, les autorités espèrent amasser une moisson de médailles qui prouverait la clairvoyance des dirigeants. Les primes pour ces champions de demain seront mirobolantes, deux cent mille yuans soit vingt-trois ans du salaire annuel d’un pékinois ; encore faut-il qu’ils supportent la charge d’entraînements qu’on leur impose. En revanche, pour la population, qui subit l’injustice croissante des inégalités,  l’événement sportif ne serait qu’un fardeau de plus dans leur vie quotidienne. Avec les trente deux milliards de dollars qu’il est prévu de dépenser pour accueillir les jeux olympiques, on aurait pu réaliser cent mille écoles, sans compter que les chantiers prévus font peu de cas des bâtiments pré-existants et pâtiront très probablement d’une qualité médiocre en raison des prélèvements illégaux qui risquent d’entamer le budget. Au final, au nom de l’apolitisme du sport, le Parti Communiste Chinois, qui ne sait penser qu’en termes politiques, réussit le coup de génie d’écarter les questions embarrassantes tout en se réservant en tant que parti unique le monopole des moyens politiques de coercition pour éviter tout risque de « dérapage » pendant la compétition sportive.

 

Ce pessimisme non dénué de fondements craint une véritable manipulation politique du sport, mais d’autres observateurs espèrent que l’organisation des Jeux Olympiques sera l’occasion de montrer que le sport peut jouer un rôle politique « bénéfique »[14]. Ce retournement de perspective implique l’amélioration des conditions de vie des chinois grâce au sport. La Chine représente un cinquième de l’humanité, elle connaît aujourd’hui un essor économique formidable, et son intégration en bonne et due forme aux pratiques internationales est un défi majeur du XXIème siècle. En remettant à Pékin le soin d’organiser les Jeux Olympiques, le CIO aurait fait un choix courageux qui rompt avec l’occidentalocentrisme et le monopole des riches. Pour transformer l’essai de l’ouverture économique spectaculaire, le régime devrait tendre à faire de la Chine un lieu plus calme et tolérant. L’universalité olympique ne peut être que mieux servie par un pays qui représente 1,3 milliards d’habitants, et qui est sorti de l’humiliation des concessions au XIXème siècle puis de l’isolement international sous Mao. L’organisation des Jeux Olympiques serait l’occasion d’accompagner le réveil du géant asiatique, forcé d’accepter sans condition l’immersion de journalistes plus ou moins bienveillants, et soumis désormais à une surveillance internationale accrue. Sauf à risquer une campagne de boycottage, les Jeux de Pékin n’auront droit à aucune fausse note. Même des hommes politiques taiwanais se réjouissent  du relatif sursis accordé à l’île de Formose d’ici à 2008. Ce dernier point est peu réaliste compte tenu des provocations en mars 2005 de la part des dirigeants chinois contre l’indépendance de Taiwan.

Quant aux investissements projetés pour l’organisation des Jeux, ils devraient être rentables puisque les retombées économiques d’un tel événement sont généralement positives. On espère une création d’environ deux millions d’emplois. Le village olympique sera converti en logements modernes et financièrement intéressants. Le réseau de transport, avec six nouvelles lignes de tram, un train ultra rapide utilisant la technologie magnétique et un cinquième périphérique, s’en trouvera durablement amélioré. Le choix du gaz pour remplacer le chauffage au charbon sera le résultat le plus significatif  du gouvernement chinois en terme de politique environnementale contre la pollution.

Ce pari optimiste d’une modernisation politique par le sport est osé, mais le jeu en vaut la chandelle, ou plutôt les Jeux en valent la flamme.

 

 

CONCLUSION

 

La question du rôle politique du sport soulève de très nombreux champs de réflexion. A chaque évolution politique, le sport s’est transformé. Religion, race, impérialisme, idéologies totalitaires, nationalismes, néolibéralisme, figurent parmi les thèmes marquant la nature politique du sport. A chaque époque, un degré différent de politique s’exprime par le sport. Dès lors, il semble que jamais l’apolitisme du sport n’ait été entièrement réalisé. Le degré d’éloignement du sport vis à vis de sa neutralité politique correspondrait à peu près au degré de force des pouvoirs politiques sur la société. On pourrait alors penser que le rôle du sport peut être considéré comme le simple miroir des situations politiques existantes. Ce serait oublier le réel pouvoir de transformation que peut impulser le sport à travers la population plus sensible aux exploits des champions qu’aux tribulations de la classe politique. A l’heure où l’Etat tend à se déliter, l’encadrement par le sport reste une valeur sûre de nos sociétés contemporaines. Sans chercher à nier la part importante des gens qui n’aiment pas ou se désintéressent du sport, il faut admettre qu’aujourd’hui, personne n’y échappe. Consciemment ou inconsciemment, il s’impose à chacun, à travers les media, qui bombardent le public de résultats ou de chroniques sportives relatant les malheurs de tel ou tel joueur, et par l’intermédiaire d’un proche qui pratique une discipline. Le contraste avec l’intérêt pour la politique est saisissant, parce que justement le sport est populaire pour l’apolitisme auquel il prétend . Le sport tire son succès des valeurs opposées à la politique qu’on lui attribue, alors même qu’il est devenu un cadre omniprésent de notre quotidien avec des fonctions politiques allant du lien social aux scandales économiques, en passant par le traditionnel rôle nationaliste. Cette contradiction qui veut qu’on loue la pureté du sport tout en en ignorant son rôle politique explique la phrase du philosophe Robert Redeker : « Penser au sport sans y penser_ce mot d’ordre s’insinue dans tous les recoins de nos vies ».

Pourtant, depuis l’instauration du sport moderne avec ces règles codifiées universelles, le sport a très peu changé comparé aux mutations politiques. Il s’est enrichi d’innovations technologiques, il s’est massifié, mais le principe reste le même, à peu de choses près. Affirmer la nature politique du sport paraît dès lors exagéré, puisque seuls les enjeux, l’interprétation politique de la pratique du sport, sont déformés au gré des paradigmes du moment. L’apolitisme du sport, aussi aberrant qu’il puisse paraître à première vue, réside peut-être dans ce constat. Le sport est suffisamment « souple » pour jouer n’importe quel rôle politique, il se prête à la défense de n’importe quelle cause, et aucune idéologie ne peut s’en passer. Repris constamment pour jouer des rôles politiques infiniment variés, y compris antagonistes, le sport finit paradoxalement par être apolitique. Sa capacité à prétendre à n’importe quelle fonction politique le rend malléable à souhait. Critiquer la responsabilité du sport dans les dérives politiques qu’il aurait entraîné ou au contraire louer les vertus politiques du sport, n’a pas vraiment de sens puisque le sport en soi ne porte pas la marque d’une politique spécifique. Il est un jeu, une activité physique, encadré par des règles communes, impliquant efforts et un certain niveau d’entraînement. Même si l’apolitisme relève du mythe, il faut entretenir cette fiction nécessaire pour ne jamais oublier que le sport naît d’abord d’un plaisir sain, ludique et participant à l’équilibre corporel. Finalement, le sport est à l’image de la politique, imparfait et contestable quand il devient engagé, mais le renier serait renoncer à une part de l’humaine condition.  



[1] H.ADEFOPE, ministre des affaires étrangères du Nigéria

[2] Jean de Pierrefeu, Paterne ou l’ennemi du sport 1927 (!)                                                                                 

[3] Jean-Marie BROHM juin 2004, Le Monde diplomatique 

[4] Expression du philosophe Michel Lacroix

[5] Henry Chéron, Journal Officiel, Débats de Sénat, juillet 1920

[6] Lucien Sfez

[7] Pierre de Coubertin, « Les assises philosophiques de l’Olypisme moderne », L’idée Olympique, 1967

[8] Lando Ferretti, mentor  de l’organisation  sportive du régime fasciste de Mussolini

[9] Avery Brundage, Saturday Evening Post, 1955

[10] pour une évaluation comparée des sommes croissantes d’argent injecté dans le sport, consulter l’annexe « coût du sport » . Le secteur du sport représente aujourd’hui 2,5% des échanges commerciaux et 1,5% du PIB mondial

[11] 30 millions de télévisions italiennes étaient branchées sur la chaîne publique RAI le 10 juillet 1982 pour la finale de la coupe du monde contre l’Allemagne 

[12] Li Yon Yan, Asia Times Online, Courrier International du 02/09/04, « Vive le sport, vive le Parti ! »

[13] Juan Antonio Samaranch, espagnol au passé franquiste et à la brève carrière de hockeyeur sur patins à roulettes, président du CIO. Déclaration faite le 7 février 2001 à Dakar.

[14] Voir l’article de Francis DERON dans LeMonde du 15-16 juillet 2001 « JO : votez Pékin ! »