Introduction

 

                                                                                                                                   

      Le 10 février 2005, la Corée du Nord annonçait qu’elle quittait la table des négociations relatives à son programme nucléaire pour protester contre « le double langage[1] » qu’elle aurait perçu dans le discours sur l’état de l’Union prononcé quelques jours auparavant. Or il s’avère que l’intervention du président Georges W. Bush a plutôt été jugée relativement modérée sur la question de la Corée du Nord, et après l'échec des précédentes tentatives de négociations, la Chine, les Etats-Unis et le Japon avaient espéré que Pyongyang reprenne durablement les pourparlers et renonce à son programme d'armement nucléaire. Sur un ton déterminé, la secrétaire d'Etat américaine Condoleezza Rice a donc appelé « la Corée du Nord à un retour rapide à la table des négociations, sous peine d’isolement international accru », tout en réaffirmant « la disposition des Etats-Unis à offrir au régime nord-coréen des garanties en matière de sécurité en cas d'accord sur le nucléaire[2] ». Aussi le 22 février, après la visite à Pyongyang du chef du département international du Parti communiste chinois, le dirigeant nord-coréen Kim Jong-il déclarait qu’il souhaitait revenir à la table des négociations pour participer aux pourparlers multilatéraux sur son programme nucléaire.

      Si cet épisode a une nouvelle fois fait l’effet d’une douche froide, les ambitions nucléaires de la Corée du Nord focalisent l’attention des pays d’Asie du nord-est depuis maintenant octobre 2002, date à laquelle Pyongyang a reconnu poursuivre un programme nucléaire en violation d’un accord-cadre passé avec les Etats-Unis. Signé en 1994, celui-ci devait aboutir au gel total des installations nucléaires nord-coréennes en échange de la construction de réacteurs dont la puissance ne permettait pas d’en faire un usage militaire. Mais au centre de cette crise, la volonté de Pyongyang de se doter de l’arme nucléaire est d’autant plus préoccupante qu’elle émane d’un pays aux frontières étroitement hermétiques et que le régime qui la met en oeuvre est de type stalinien et d’implication totalitaire. Par ailleurs, la crise nord-coréenne semble porteuse d’un certains nombre d’enjeux aussi bien régionaux qu’internationaux. En Asie, le nucléaire nord-coréen reste ainsi déterminant de l’architecture des équilibres stratégiques tandis qu’au niveau mondial, il rappelle avec une acuité certaine le problème de la prolifération et du contrôle des armements.

      A la complexité des enjeux qui structurent la crise nucléaire nord-coréenne s’ajoutent des difficultés d’ordre méthodologique. La Corée du Nord est un Etat qui poursuit clandestinement un programme nucléaire, ce qui rend son potentiel malaisé à établir dans la mesure où les informations ne peuvent être formellement prouvées et vérifiées, mais font davantage appel à la technique du faisceau d'indices et des recoupements. Autrement dit, un problème méthodologique se pose à tout organisme international cherchant à dresser un inventaire exhaustif des installations nucléaires nord-coréennes et à  les contrôler efficacement. Par ailleurs, le cas nord-coréen — comme pour tout autre programme clandestin d’ailleurs — révèle un renouveau des concepts relatifs au nucléaire militaire, à ses hypothèses de non utilisation et aux moyens de contôler efficacement les arsenaux. Il est vrai que, dans un contexte de prolifération des armes de destruction massive[3], la réflexion portant sur cette redéfinition conceptuelle n’en est qu’à ses débuts. Ainsi par exemple, le fait que des Etats théologiques ou jugés irresponsables cherchent à se doter de l’arme nucléaire semble, à première vue,  remettre en cause le postulat de la rationalité des Etats. De même, on pourrait craindre que le phénomène de prolifération mondiale et clandestine ne transforme le régime international de non-prolifération — constitué du Traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP)[4] et de l’Agence internationale à l’énergie atomique (AIEA)[5] — en véritable gageure ?

      Partant du constat que la Corée du Nord se maintient manifestement à l’écart du système politique et économique mondial, on se demandera comment se caractérise son programme de recherche dans le domaine du nucléaire militaire et quels en sont les enjeux à l’échelle asiatique et mondiale. La première partie est consacrée à la présentation du nucléaire nord-coréen. On y retracera son évolution et son état d’avancement, tout en analysant les politiques de non-prolifération envisageables et effectivement réalisées. La seconde partie cherche quant à elle à analyser les enjeux du nucléaire nord-coréen dans l’espace asiatique ainsi que ses répercussions sur les principaux concepts concernant le nucléaire militaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le nucléaire nord-coréen : évolution, situation et réponse

 

 

      Si peu d’informations sortent des frontières étroitement hermétiques de la Corée du Nord, l’ensemble des spécialistes s’accordent aujourd’hui à considérer ce pays comme l’un des plus proliférants de la planète. Or le caractère largement autonome de son programme fait craindre une aggravation notable de la situation du fait, notamment, de la difficulté à soumettre ce pays à un contrôle de ses installations. Alors que la communauté internationale s’accorde à souligner l’impératif d’un contrôle plus étroit des armements, il importe de mieux délimiter le nucléaire nord-coréen afin de déterminer les réponses les plus appropriées. On retracera d’abord l’évolution de ce dernier à l’aune des différentes crises le concernant. Ensuite, on cherchera à tirer au clair l’état d’avancement du potentiel nucléaire et balistique du pays en montrant que celui-ci est d’autant plus préoccupant qu’il couvre tous les types de proliférations. On s’arrêtera enfin sur les différentes options de réponses dont dispose aujourd’hui la communauté internationale pour traiter la crise, et sur celles qu’elle a effectivement mis en oeuvre.

 

 

I.Entre crise ouverte et recherche du compromis

      Depuis maintenant le début des années 1990, la péninsule coréenne se caractérise par une succession de phases de crises et d’apaisements qui trouvent leurs origines d’une part dans la volonté de Pyongyang de se doter de l’arme nucléaire, et d’autre part dans la réponse apportée par la communauté internationale pour gérer — à défaut de véritablement contrer — la volonté nord-coréenne. Avec l’arrivée à la présidence des Etats-Unis de Georges W. Bush en janvier 2001, le problème s’est posé avec une acuité nouvelle. Il est même, pourrions-nous dire, au cœur du débat stratégique américain en terme de lutte contre les Etats proliférants. Mais si la crise apparaît aujourd’hui comme relativement aiguë, le problème du nucléaire nord-coréen est plus ancien qu’il n’y paraît.

 

1.            Les origines du programme nucléaire nord-coréen

      Dès 1960, Pyongyang se lance dans un programme nucléaire suite à l’acquisition d’un petit réacteur de recherche auprès de l’Union Soviétique. A partir de cette base, la Corée du Nord a développé un programme indigène au sein du complexe de Yongbyon, site qu’elle a notamment équipé d’un réacteur expérimental opérationnel dès 1986, d’une usine de retraitement du plutonium et d’un second réacteur dix fois plus performant, c’est à dire de quoi concevoir, à terme, une bombe atomique du type de celle lancée sur Hiroshima. Mais l’objectif initial de ce programme n’était pas militaire. Conformément à la doctrine du Joutché[6], le régime cherchait en effet à atteindre l’autosuffisance dans le domaine énergétique pour mettre fin à sa dépendance envers la Chine et l’Union Soviétique. Toujours est-il que les autorités nord-coréennes n’ébruitèrent pas l’existence de ce programme civil et, qu’en l’absence de preuves tangibles, rien ne pouvait écarter l’hypothèse que celui-ci n’aient pas une portée militaire.

      Il faut attendre 1984 pour que la communauté internationale découvre les activités du complexe de Yongbyon grâce à des photos satellites prises par les services de renseignements américains. Dès lors, Washington poursuivit l’objectif qui n’était pas tant de mettre fin à ce programme que de le placer sous le contrôle du régime international de non-prolifération, avec l’exigence que la Corée du Nord entre dans le TNP. C’est ainsi que, pressée par les alliés russes et chinois, Pyongyang adhéra au TNP en 1985. Si cette décision constitua sans aucun doute une avancée — fût-elle purement symbolique —, une normalisation complète de la situation resta néanmoins compromise du fait que le régime de Kim Jong-il rejeta l’accord de garantie avec l’AIEA, accord qui, conformément à l’article 3 du TNP, aurait permis la mise en place d’un contrôle des installations nord-coréennes en vue de s’assurer que « l'énergie nucléaire ne soit détournée de ses utilisations pacifiques vers des armes nucléaires ou d'autres dispositifs explosifs nucléaires ». La Corée du Nord justifia à l’époque ce refus par le fait que les forces américaines stationnées en Corée du Sud détenaient notamment des roquettes nucléaires tactiques Honest John menaçant directement sa sécurité.

      Au début des années 1990, il était ainsi acquis que les ingénieurs nord-coréens maîtrisaient l'ensemble du processus permettant de produire du plutonium, et avaient procédé au déchargement du combustible du site de Yongbyon, ce qui aurait permis de fournir la quantité suffisante de plutonium pour deux armes nucléaires rudimentaires. Malgré les risques évidents de cette situation, la crise se maintint dans un climat relativement apaisé dans la mesure où les enjeux internationaux portaient alors sur l’avenir de l’Union Soviétique et sur la crise irakienne. A partir de 1991, le président américain Georges H. Bush parvint à engager des pourparlers avec la Corée du Nord qui aboutirent à la conclusion, le 9 avril 1992, de l’accord de garantie avec l’AIEA en échange du retrait de l’armement nucléaire américain stocké en Corée du Sud. Le mois suivant, les inspections destinées à vérifier l'inventaire qu’avait fourni la Corée du Nord sur ses installations et ses matériaux nucléaires débutèrent sous l’auspice de l’agence de Vienne.

 

1.            L’accord-cadre de 1994

      La mission d’inspection qui débuta en mai 1992 s’inquiéta rapidement des écarts flagrants qu’elle mit à jour entre l’inventaire des installations fourni par Pyongyang et les résultats des inspections. Ces différences concernaient notamment le niveau passé de la production de plutonium, ce qui nourrit bien évidemment les soupçons quant à l'existence d'un stock significatif de plutonium militaire. Face à ces multiples contradictions, l’AIEA réclama en 1993 de pouvoir mener une inspection sur deux sites non déclarés, demande qui fut rejetée. Consciente que sa crédibilité était profondément affaiblie, la Corée du Nord, alléguant les manœuvres militaires conjointes américano-sud-coréennes Team Spirit de 1993 et accusant l’AIEA d’être un instrument des services de renseignement américains, annonça son retrait du TNP, avant de se rétracter en juin. Mais cet apaisement n’en fut pas moins sérieusement limité par le fait que la Corée du Nord affirmait ne plus faire pleinement partie du TNP et que, par conséquent, elle refusait le droit à l’AIEA de poursuivre des inspections.

      La crise atteignit son paroxysme en 1994 quand, d'une part, la Corée du Nord refusa à l’AIEA de prélever des échantillons radioactifs, combustible qui aurait permis de reconstituer l'histoire du programme nucléaire, et que, d'autre part, elle commença à procéder au déchargement de huit mille barres de combustible irradié à Yongbyon. Dans une lettre adressée le 2 juin 1994 au Conseil de sécurité des Nations Unies, Hans Blix, alors directeur de l’AIEA, avertit qu'il ne pouvait donner l'assurance que la Corée du Nord n'avait pas détourné des matériaux nucléaires à des fins militaires. Pour couronner le tout, la Corée du Nord annonça le 13 juin son retrait de l'AIEA, tout en rappelant qu’elle considèrerait d’éventuelles sanctions du Conseil de sécurité des Nations Unies comme un acte de guerre. Cette nouvelle crise fut d’une rare intensité, si bien que certains spécialistes s’accordèrent à dire qu’en juin 1994, le président Bill Clinton n’écartait pas l’option militaire[7].

      Cherchant au final la voie de l’apaisement, les Etats-Unis rejetèrent assez rapidement la position initiale qui consistait à proposer au Conseil de Sécurité un vote de sanction à l’encontre de la Corée du Nord. L’administration Clinton décida alors de trouver une issue modérée à la crise en chargeant l’ancien président Jimmy Carter de mener des pourparlers avec Pyongyang : ceux-ci aboutirent à la signature à Genève, le 21 octobre 1994, d'un accord-cadre — le Framework Agreement — par lequel la Corée du Nord acceptait de geler les opérations en cours dans ses installations nucléaires. L’AIEA opposa ainsi des scellés et stocka les barres de combustibles irradiées dans des caissons de béton surveillés par vidéo. En contrepartie, un consortium multinational — la Korean Peninsula Energy Development Organization (KEDO) — composé initialement[8] des Etats-Unis, du Japon et de la Corée du Sud s’engagea à construire, d’ici 2003, deux réacteurs nucléaires moins proliférants financés à 70 % par la Corée du Sud, tandis que les Etats-Unis acceptaient de livrer annuellement cinq cents mille tonnes de pétrole jusqu'à l'achèvement du premier de ces réacteurs. On peut donc dire que l’accord-cadre de 1994 se situait bien dans la logique suivie par le régime international de non-prolifération, c’est-à-dire assurer un développement contrôlé des capacités nucléaires à des fins strictement civiles. Or des événements multiples allaient montrer l’extrême fragilité de cette approche.

 

1.            La faillite de l’accord-cadre de 1994

      La portée symbolique de l'accord-cadre de 1994 fut indéniable dans la mesure où il conduisit à une acceptation officielle par la Corée du Nord du gel de ses installations nucléaires. Néanmoins, la bilatéralisation de la crise entre Pyongyang et Washington introduisit une sorte d’état d’exception qui marginalisa le régime international de non-prolifération. En effet, si la Corée du Nord restait membre du TNP, elle rejetait l’accord de garantie avec l’AIEA. De ce refus, l’AIEA et la logique quasi-universelle du TNP n’en sortirent donc pas grandies et, de ce fait, « il n'existait, en l'absence d'inspections approfondies — d’ailleurs malvenues aux yeux de Pyongyang —, aucune preuve formelle de l'abandon de toute recherche. La Corée du Nord aurait tout aussi bien pu poursuivre son programme nucléaire militaire dans des complexes souterrains à l’abri des satellites espions[9] ». La construction à Kumchang d’une infrastructure souterraine renforça d’ailleurs fortement cette hypothèse, d’aucuns jugeant recevable la justification nord-coréenne selon laquelle cette construction était destiné à un usage civil. C’est ainsi que, craignant d’être victime d’un double jeu, la KEDO ne débuta les travaux convenus qu’en août 1997. Elle revit également ses délais à la hausse puisque les travaux ne devaient pas être achevés avant 2008. Enfin en 1998, le Congrès américain, alors dominé par les républicains, refusa de voter le budget alloué à la livraison de pétrole à la Corée du Nord, justifiant ce refus par la dangerosité du régime de Kim Jong-il et le laxisme de Bill Clinton.

      La question fondamentale qui découle de ces nouveaux échecs est de savoir qui de la KEDO ou de la Corée du Nord a relancé la crise. Autrement dit, le refus américain répondait-il à la découverte d’un programme nucléaire clandestin ou suivait-il uniquement une option préventive ? Comme dans toute crise géostratégique, une analyse claire de la situation s’avère d’autant plus complexe que chaque partie s’emploie à élaborer un discours convaincant. Or dans le cas nord-coréen, on peut aujourd’hui affirmer que le pays a poursuivi de manière clandestine un programme nucléaire, et cela dès la signature de l’accord-cadre. Les services de renseignement américains ont acquis la preuve en 1998 que la Corée du Nord avait importé du Pakistan des technologies concernant l’enrichissement de l’uranium dès 1992. En contrepartie, elle fournissait à Islamabad des technologies dans le domaine balistique. Abdul Qadeer Khan, le « père de la bombe pakistanaise », est au cœur de cette coopération. Déjà en 1992, il s’était rendu à Pyongyang pour acquérir des connaissances dans le domaine balistique tandis que des échanges de chercheurs allaient par la suite être instaurés. Ceux-ci aboutirent en 1997 au lancement par la Corée du Nord d’un programme d’enrichissement d’uranium par centrifugeuses à gaz.

      Loin de mettre fin à cette fructueuse coopération, l’accord-cadre de 1994 les renforça substantiellement. Cherchant constamment une formule d’apaisement, le président Clinton confia donc à son ambassadeur itinérant, William Perry, le dossier du nucléaire nord-coréen avec la mission de poser les jalons en vue d’une reconnaissance mutuelle et de racheter tous les missiles nord-coréens. Or les républicains stigmatisèrent cette complaisance envers un Etat dangereux, ce que vint confirmer la découverte en 1998 de la filière pakisatano-nord-coréenne. On peut donc dire que si la Corée du Nord est la première responsable d’un retour des tensions, les Etats-Unis ont également joué un rôle dans la résurgence d’une crise largement déterminée par un cercle vicieux d’anticipation et de méfiance réciproque. La faillite de l’accord-cadre de 1994 est ainsi évidente puisqu’elle a conduit à geler de facto le processus de normalisation du nucléaire nord-coréen même si, officiellement, les commentaires restèrent plutôt optimistes.

 

1.            La crise coréenne au cœur des enjeux stratégiques américains

      Dans sa politique étrangère, l’administration Clinton a été marquée par l’enlargement, doctrine fondée sur l’extension de la démocratie et du libéralisme économique par le biais du commerce, de la diplomatie et des technologies de l’information, mais également par le multilatéralisme dynamique, qui correspond à l’utilisation de la puissance américaine de concert avec la communauté internationale. Or cette politique a largement été critiquée pour sa répugnance à utiliser la force militaire. Selon les journalistes néoconservateurs William Kristol et Lawrence F. Kaplan, l’administration Clinton « était guidée par un type de libéralisme illusoire qui […] tend à favoriser une politique qui repose bien plus lourdement sur la carotte que sur le bâton[10] ». Ces critiques ont assurément contribué au revirement stratégique introduit avec l’arrivée au pouvoir de Georges W. Bush. A l’approche idéaliste de la présidence Clinton s’est substituée une doctrine dite néoconservatrice — bien qu’elle soit, dans le domaine de la politique étrangère, bien plus de nature novatrice — fondée sur la promotion des valeurs et la préservation des intérêts américains. Ce revirement stratégique procède d’une agrégation de deux approches des relations internationales : l’approche idéaliste, qui considère la démocratie et le libéralisme économiques comme des modèles exportables et l’approche réaliste, que l’on retrouve dans la défense des intérêts économiques et stratégiques américains dans le monde. Dans les faits, l’instauration de la doctrine néoconservatrice s’est traduite par la publication, le 20 septembre 2002, d’une nouvelle Stratégie de sécurité nationale dont les traits caractéristiques sont l’action préventive contre les Etats proliférants et/ou soutenant le terrorisme — les Etats voyous[11] —, le changement politique en vue de généraliser le régime démocratique pluraliste et, enfin, la prévention de toute émergence d’une puissance capable de se mesurer aux Etats-Unis.

      Comment la doctrine néoconservatrice dans la gestion de la crise coréenne s’est-elle traduite et quelle a été l’évolution de cette dernière depuis 2000 ? A son successeur Georges W. Bush, Bill Clinton recommanda la continuation des négociations dans une optique d’apaisement. Si l’administration Bush a initialement suivi cette voie, notamment en fermant les yeux sur la filière pakistano-nord-coréenne[12], cette politique à été abandonnée avec le revirement stratégique qui suit le 11 septembre 2001. C’est ainsi que le 29 janvier 2002, le président américain stigmatisait dans son discours sur l’état de l’Union un « axe du mal [13] » comprenant notamment la Corée du Nord. Par ailleurs, le secrétaire d’Etat adjoint américain chargé de l'Extrême-Orient et du Pacifique, James Kelly, présenta aux autorités nord-coréennes lors d’une visite à Pyongyang au début d’octobre 2002 une série de preuves démontrant la poursuite d’un programme nucléaire clandestin. Parmi ces preuves figuraient notamment des photos satellite qui révélèrent que certains secteurs du complexe de Yongbyon avaient été relancés en violation de l’accord-cadre de 1994. James Kelly rappela également aux autorités nord-coréennes sa connaissance de la coopération qu’ils entretenaient avec le Pakistan. Après un premier temps de récusation, les autorités nord-coréennes se rétractèrent finalement et reconnurent les accusations américaines. Par cet aveu, l’accord-cadre de 1994 fut considéré comme caduque aussi bien par Washington que par Pyongyang.

      Dans l’expectative, la communauté internationale s’est d’abord interrogée sur les raisons d’un tel aveu. Contraire à la stratégie suivie jusqu’alors par les officiels du régime, celui-ci fut interprété de différentes manières. Puisque Kim Jong-il avait refusé de rencontrer James Kelly lors de sa visite, certains y virent clairement une provocation de plus de la part de Pyongyang, provocation appelant une réponse des plus fermes. Mais majoritairement, l’aveu nord-coréen fut plutôt interprété comme un geste d’ouverture. Ce sentiment d’apaisement fut néanmoins de courte durée. Dans la mesure où la Corée du Nord n’avait pas respecté l’accord-cadre de 1994, le secrétaire d’Etat américain Colin Powell suspendit le 14 novembre 2002 les livraisons de pétrole en accord avec la Corée du Sud et le Japon. Arguant du fait que les Etats-Unis et la KEDO ne respectaient pas leur promesse, Pyongyang adopta quant à lui une position volontairement provocatrice en défendant ses droits à développer des armes nucléaires et menaça même Washington du risque d’une confrontation. En décembre 2002, la Corée du Nord annonçait ainsi la reprise immédiate de ses programmes nucléaires — officiellement à des fins énergétiques — et expulsait les inspecteurs de l’AIEA encore présents. Pour confirmer un retour durable de la crise, Pyongyang annonçait le 10 janvier 2003 son retrait du TNP, avant de se livrer à une provocation manifeste en procédant à plusieurs reprises à des tirs-test de missiles sol-air. Conscients de la gravité de la crise, les Etats-Unis ont fini par redéployer vingt-quatre bombardiers B52 sur l’île de Guam non sans abandonner la négociation. Celle-ci a d’ailleurs repris en avril 2003 après que les officiels nord-coréens aient enfin accepté des pourparlers multipartites.

I.            L’état d’avancement de l’armement nord-coréen

      Alors que la communauté internationale s’accorde à souligner l’impératif d’un contrôle plus étroit des armements, la crise nord-coréenne nous rappelle à quel point elle affecte désormais très directement le domaine de la sécurité internationale. Or cette crise ne serait certainement pas aussi préoccupante si la Corée du Nord n’était pas impliquée dans tous les types de proliférations existants. Dans le domaine nucléaire, elle serait proche ou aurait déjà obtenu récemment l’arme nucléaire. Par ailleurs, son potentiel balistique, déjà bien établi, ne cesse de se développer. Enfin, il apparaît qu’elle exporte depuis de nombreuses années des technologies balistiques. Une meilleure appréciation de la crise passe par l’étude de l’état d’avancent de l’armement nord-coréen à l’aune de ces trois dimensions de la prolifération.  

 

1.            Une prolifération nucléaire de type vertical

      La prolifération verticale désigne le fait de rechercher, de façon autonome ou par transfert de connaissances et de matériels, à se doter d’armes de destruction massive. Cette prolifération concerne donc des Etats désireux d’entrer dans la « communauté » déjà détentrice de ce type d’armes. A travers l’émergence d’un programme de recherche dans le domaine du nucléaire militaire débuté au début des années 1990, le régime de Kim Jong-il est donc concerné par une prolifération verticale dans le domaine nucléaire. On objectera toutefois que l’utilisation proprement dite de l’arme nucléaire représente un défi technique d’une toute autre ampleur. Toujours est-il que la menace nucléaire nord-coréenne ne doit pas être sous-estimée et, qu’en l’état actuel des choses, rien ne peut écarter l’hypothèse que le pays ne possède un jour une arme nucléaire suffisamment fiable pour atteindre le territoire sud-coréen ou japonais. A contrario, une maîtrise imparfaite du nucléaire militaire dans le domaine scientifique ou dans la chaîne de commandement pourrait conduire à un incident qui aurait des répercussions économiques et environnementales extrèmement préoccupantes.

      Selon divers recoupements, la Corée du Nord aurait acquis ou serait proche d’acquérir l’arme nucléaire. Elle compte actuellement dix-huit sites nucléaires dont les activités peuvent considérablement varier. Le plus grand est incontestablement celui de Yongbyon. Situé au nord de Pyongyang, cet énorme complexe dispose de deux réacteurs, l’un nucléaire et l’autre expérimental, d’une usine de retraitement du plutonium, de plusieurs laboratoires pouvant être utilisés pour l’extraction du plutonium, d’une usine d’engins explosifs et de zones de tests pour des bombes de très faible puissance[14]. Des photos satellites ont en outre permis de confirmer l’importance que revêt ce complexe dans le programme nucléaire nord-coréenn de par l’intense activité qui s’y déroule. Mais la question de savoir si la Corée du Nord détient réellement l’arme nucléaire reste pour sa part beaucoup plus problématique. On se bornera ici à citer diverses analyses. Ainsi pour John Large, consultant nucléaire indépendant, « la Corée du Nord pouvait espérer, à partir des huit mille barres irradiées au plutonium qui furent au centre de la polémique lors de la crise de 1994, concevoir cinq bombes nucléaires ». L’expert attire néanmoins l’attention sur le fait que ce plutonium aurait pu être dégradé par le temps, rendant plus difficile le travail de production d’une arme nucléaire[15]. La CIA de son côté estime que la capacité de production nord-coréenne en plutonium serait suffisante pour fabriquer une bombe nucléaire tous les ans et, une fois les laboratoires de recherche et autres sites en construction achevés, produire la matière nécessaire à cinquante bombes chaque année. Les rapports des inspections de l’AIEA fournissent globalement les mêmes résultats puisque l’agence de Vienne estime que la Corée du Nord disposerait aujourd’hui d’environ cinq bombes atomiques conçues à partir de ces mêmes barres[16].

 

1.            Une prolifération balistique de type horizontal

      La prolifération horizontale désigne le fait pour un Etat d’accroître son arsenal d’armes de destruction massive ou  de le développer qualitativement. La Corée du Nord est également concernée par ce type de prolifération à travers un programme balistique débuté au début des années 1970 à partir de l’aide soviétiique et de divers coopérations, notamment avec la Chine, la RDA et l’Egypte. Mais avant d’analyser plus en détail le potentiel nord-coréen dans ce domaine, il convient d’apporter quelques éclaircissements concernant les missiles balistiques. Toute charge proprement dite, qu’elle soit conventionnelle ou non-conventionnelle — ce qui correspond alors à une arme de destruction massive —, atteint son objectif en étant transportée par un vecteur. Ce vecteur peut-être un avion bombardiers, engin privilégié durant la guerre froide, ou un missile balistique, vecteur aujourd’hui le plus utilisé. Se déplaçant à haute altitude et à une vitesse supérieure au son, il peut être tiré à partir d’une plate-forme terrestre, aérienne, maritime ou sous-marine. Suivant la teneur politique ou militaire que l’on souhaite donner à son utilisation, on en distingue deux types. Le missile balistique tactique cible des objectifs militaires (centre de commandement et autre infrastructure militaire, concentration de troupes, batterie de missiles, ligne de ravitaillement). De courte portée, il vise à perturber les opérations ennemies. Au vu de ses caractéristiques techniques, sa fabrication reste accessible aux puissances moyennes. Le missile balistique stratégique quant à lui cible des objectifs démographiques ou économiques, ce qu’on appelle la contre-valeur. Couvrant toutes les portées possibles, il vise à modifier le cours d’un conflit de par ses effets politiques (anéantissement matériel) et psychologique (anéantissement moral). Sa fabrication reste néanmoins un défi technique que seules les grandes puissances peuvent relever.

      L’armée nord-coréenne détiendrait à ce jour environ un millier de missiles balistiques. Les moins performants, les Hwasong-5 et Hwasong-6, sont issus des Scud soviétiques et ont été développés au cours des années 1980. 10 % de l’arsenal balistique nord-coréen est composé de ces missiles de moyenne portée, dont le rayon d’action est de     mille kilomètres. Avec une portée minimum de deux mille kilomètres, le Taepodong et ses dérivés pourraient toucher l’ensemble de la Corée du Sud et du Japon, comme en témoigne le lancer-test d'un de ces modèles qui survola le Japon avant de s’abîmer dans le Pacifique en 1998.  Plus inquiétant est le Taepodong-2 qui, avec une portée de l’ordre de dix mille kilomètres, pourrait toucher les Etats-Unis. Mais tout ceci est bien sur à prendre avec circonspection. Certes, la Corée du Nord dispose d’un arsenal balistique important, mais dans le cas d’un tir de Taepodong-2 en direction des côtes américaines, il est fort à parier que celui-ci serait détruit par les batteries antimissiles américaines ou s’abîmerait en mer pour cause de défaut technologique. Il n’en reste pas moins que la Corée du Nord a acquis un potentiel balistique indéniable qui, si rien n’est fait pour le geler, pourrait compromettre d’ici plusieurs années la sécurité régionale, voire internationale. Les Etats-Unis semblent d’ailleurs avoir anticipé cette évolution probable — même si d’autres protagonistes, notamment la Chine, entrent clairement en ligne de compte — en lançant le programme National Missile Defense (NMD) afin de protéger le territoire américain par un système de défense antimissiles balistiques.

 

1.            Un transfert de connaissances et de matériels dans le domaine balistique

      Le fait que la Corée du Nord exporte des connaissances et des matériels dans le domaine balistique a contribué et contribue encore de nos jours à démultiplier la prolifération, notamment dans des pays du monde arabo-musulman. Pyongyang a notamment coopéré dans le domaine balistique avec l’Egypte, l’Iran, l’Irak, la Syrie, la Libye et le Pakistan. Ainsi par exemple, des pièces de missiles Scud d’origine nord-coréenne à destination de l’Egypte ont été découvertes à l’aéroport de Zurich en 1996. Et l’interception, le 10 décembre 2002, d’un navire nord coréen transportant quinze missiles munis d'ogives conventionnelles et quatre-vingt quatre bidons de produits chimiques a clairement contribué à générer une crise plus vaste parce qu’englobant à la fois le nucléaire et le balistique. Les rétributions financières que la Corée du Nord a tiré de ces exportations sont d’ailleurs à la hauteur des efforts engagés. Ainsi de 1990 à 2000, elle aurait vendu pour neuf cent quatorze millions de dollars d’armes. Pour la seule année 2004, ce chiffre aurait atteint quarante cinq millions de dollars. Selon Hajine Izumi, un spécialiste japonais de la Corée du Nord, Pyongyang tirerait même de ce commerce sa première source de revenus[17].  

      Nous avons déjà présenté la coopération pakistano-nord-coréenne. Précisons cependant quelques éléments afin de mieux cerner cette coopération. D’abord, les deux pays présentaient des « avantages comparatifs parfaitement complémentaires[18] » : le Pakistan maîtrisait le cycle de l’atome mais ne disposait pas des vecteurs pour embarquer ses têtes nucléaires ; la Corée du Nord quant à elle se trouvant précisément dans la situation inverse. Ensuite les Etats-Unis mirent à jour une concordance des timing entre les programmes respectifs des deux pays : en 1997, la Corée du Nord lançait son programme d’enrichissement de l’uranium tandis que l’année suivante, le Pakistan procédait au lancement du missile Ghauri, une réplique du Nodong nord-coréen. De même il apparaît que ces tests ont été effectués au-dessus de zones habitées, ce qui renforce l’hypothèse d’un transfert de technologies déjà bien maîtrisées. Enfin quelques mois plus tard, des scientifiques nord-coréens assistèrent au premier essai nucléaire pakistanais. Notons pour conclure sur ce point que l’essentiel de cette filière se serait déroulé sous l’auspice du scientifique pakistanais Abdul Qader Khan, notamment au sein de son centre expérimental : le A.Q. Khan Research Laboratory.

      Pyongyang a également noué une étroite collaboration avec l’Iran. Les relations militaires entre les deux pays étaient d’ailleurs suffisamment importantes pour qu’un « comité conjoint de coopération militaire » dirigé par les deux ministres de la défense soit créé. Plusieurs centaines de techniciens nord-coréens ont ainsi travaillé sur des projets de missiles iraniens durant les années 1990, permettant ainsi à Téhéran de concevoir la série des missiles Shahab, dont le Shabab-4 dispose d’une portée suffisamment importante pour toucher Israël. Conscient du danger, l’Etat hébreu a même proposé à Pyongyang en 1993 de mettre fin à ses ventes d’armes en Iran en proposant d’apporter une aide importante dans le domaine agricole.

 

 

I.            Quelles réponses de la communauté internationale ?   

     La réponse qui doit être apportée aux ambitions nucléaires de la Corée du Nord tourne autours des trois réalités suivantes : la diplomatie nord-coréenne n’est pas inscrite dans une perspective belliciste, son problème étant purement celui de la survie du régime par le biais du chantage nucléaire ; ensuite, Pyongyang dispose d’un potentiel militaire autrement plus inquiétant que celui que détenait l’Irak à la veille de l’intervention américaine ; enfin, les puissances régionales (Corée du Sud, Chine, Japon) n’auraient absolument rien à gagner d’une guerre sur la péninsule. Si l’option militaire et l’isolement du pays s’avèrent impossibles, même si les Etats-Unis se sont gardés d’écarter totalement la première, la communauté internationale s’attache à souligner la primauté de la négociation.

 

1.            Première option : le recours à la force

      Face à un Etat qui a violé délibérément le droit international, la première option de réponse qui nous apparaît est le recours à la force. Malgré qu’elle soit signataire du TNP, la Corée du Nord a en effet passé outre le traité puisqu’elle a importé du Pakistan des centrifugeuses nécessaires à l’enrichissement de l’uranium. Elle a également violé l’article 3 de ce même traité en suspendant certaines inspections pourtant établies au terme de l’accord de garantie avec l’AIEA. D’un point du vue juridique, rien n’interdisait alors au Conseil de sécurité des Nations Unies de voter une résolution afin de détruire par la force les infrastructures nucléaires de ce pays. Aujourd’hui, la Corée du Nord n’est plus membre du TNP. Dans ce contexte, on assiste donc à un vide juridique dans lequel un Etat potentiellement détenteur de l’arme nucléaire ne peut être inquiété. Or la crise réside dans le fait que cet Etat, au vu de son passé et de son type de régime politique — un régime excessivement autoritaire voire même totalitaire sur certains aspects — représente une menace dans la mesure où il détiendrait l’arme nucléaire. S’il apparaît cette fois si discutable d’un point de vue juridique, le recours à la force n’en est pas pour autant illégitime. Mais en l’état actuel des choses, l’option militaire reste hors de propos car elle aurait des conséquences humaines, politiques et économiques désastreuses dans toute l’Asie. L’abandon de l’option militaire répond donc à un calcul rationnel selon lequel le coût d’une guerre contre la Corée du Nord serait hors de proportion en regard les avantages escomptés. William Perry l’avait d’ailleurs souligné en 1994 lorsqu’il rappelait que « nous [les Etats-Unis] ne voulons pas la guerre et nous ne provoquerons pas de guerre en Corée sur cette question ni sur aucune autre[19] ».

      Il y a fort à parier, en effet, qu’une action militaire déclencherait une riposte de Pyongyang contre la Corée du Sud. Avec des dépenses militaires évaluées en 2004 à 25 % du PIB — ce qui est considérable — et un effectif militaire estimé à un million quatre cents mille d’hommes, l’armée nord-coréenne en a les moyens. Certes ses capacités opérationnelles semblent largement obsolètes[20], mais il n’en reste pas moins qu’une guerre en Corée aurait des répercussions humaines et économiques désastreuses. Dans un rapport datant de la présidence Clinton, le général Gary Luck, commandant des forces américaines en Corée du Sud, estimait ainsi qu’une dans la péninsule durerait six mois et pourrait faire jusqu’à cent mille victimes américaines. Elle provoquerait également un million de victimes nord-coréennes et un afflux de réfugiés qui provoquerait une véritable catastrophe humanitaire. De même, l’économie très performante de la Corée du Sud serait anéantie. Or celle-ci joue un rôle de première importance à la fois pour ses deux voisins chinois et japonais, mais également pour l’ensemble de l’Asie. Dans un contexte économique dans lequel émerge une Asie dont l’influence pour la croissance mondiale n’est plus a souligner, une guerre en Corée compromettrait substantiellement les économies américaine et européenne. 

     Ce constat explique l’opposition de Pékin, Tokyo et Séoul à une escalade américano-nord-coréenne. Humainement et économiquement intolérable, politiquement impossible, l’option militaire comme seule alternative a donc été proscrite. Mais « au moment où le jeu de Saddam Hussein consistait à nier toute possession d’arme de destruction massive, celui du maître de la Corée du Nord [Kim Jong-il] était diamétralement opposé. Washington, placé en situation de contradiction flagrante, se trouva bien évidemment embarrassé[21] ». Là aussi, la politique américaine de prime abord paradoxale ne fait que mettre en exergue le véritable désastre que représenterait une guerre en Corée. Mais si l’option militaire n’est pas aujourd’hui envisageable, elle ne doit pourtant pas être écartée. Nul ne sait quelle évolution connaîtra la région dans les mois et les années à venir. Dans cette optique, le Pentagone a procédé, au début de 2003 , à l’envoi de bombardiers B-52 dans l’île de Guam pour intervenir si besoin était dans la péninsule coréenne. Rappelons également que les Etats-Unis maintiennent depuis 1953 en Corée du Sud un effectif de trente sept mille hommes[22].

 

1.            Deuxième option : l’isolement total du pays

      Puisque le recours à la force semble aujourd’hui écarté, la deuxième option possible est d’opérer un isolement total du pays par embargo maritime et terrestre. Cette option n’a été que très peu envisagée, d’autant plus qu’elle est vite apparue comme difficilement acceptable. D’un point de vue socio-économique d’abord, elle contribuerait à accentuer la malnutrition et la « clochardisation[23] » d’une société qui ne parvient à survivre que par les recettes du peu d’échanges internationaux menés par le régime. Le pays est figé dans des schémas de développement staliniens accordant la primauté à la collectivisation et à l’industrie lourde : les usines, faute de matières premières et de main-d’œuvre motivée, tournent à 30 % de leurs capacités ; l’industrie légère est sacrifiée ; les procédés agricoles sont archaïques ; le système de distribution de la nourriture, qui se fait au moyen de tickets de rationnement, n’est aucunement satisfaisant. Et malgré la perspective de réforme économique, la Corée du Nord a rappelé que « le Nord avait sa propre méthode et que l’expérience chinoise des réformes économiques ne pouvait lui être appliquée à 100 %[24] ».    

      Un embargo du pays engendrerait un arrêt de la coopération économique inter-coréenne, considérée par les deux pays comme un gage d’apaisement et de survie pour la Corée du Nord. L’embargo viendrait par ailleurs compromettre l’aide internationale[25] pourtant nécessaire à la lutte contre la famine qui touche certaines campagnes nord-coréennes. Près d'un tiers de la population vit aujourd’hui de cette aide, le plus important programme alimentaire lancé ces dix dernières années. Mais en dépit de cet élan solidaire, on estime que depuis 1995, entre six cents mille et un million de personnes sont décédées en raison de la famine. La situation alimentaire s'est encore aggravée à la suite de nouvelles inondations à la fin de l’année 2000. D’un point de vue politique ensuite, un isolement total de la Corée du Nord conduirait certainement à son effondrement. Or la Chine, la Corée du Sud, le Japon et la Russie s'opposent clairement à ce scénario car chacun de ces pays souhaite, pour des raisons que nous analyserons dans le chapitre suivant, le maintien d'un Etat distinct dans le nord de la péninsule coréenne. Mais plus problématique, cette politique d’isolement amènerait Pyongyang à mobiliser l’ensemble de ses ressources dans la poursuite de son programme nucléaire. Par ailleurs, le régime de Kim Jong-il a déjà mis en garde la communauté internationale sur le fait que l'instauration de sanctions semblables à celles qui furent appliquées à l’Irak après l’annexion du Koweït serait interprétée comme une déclaration de guerre.

 

1.            Troisième option : la voie de la négociation

      L’option diplomatique reste donc la seule alternative possible. On se rappelle que le 10 janvier 2003, Pyongyang annonçait son retrait du TNP. Mais si la crise atteignait alors son paroxysme, la voie de la négociation n’a jamais véritablement été coupée. C’est ainsi que le 2 janvier 2003, prévoyant une aggravation proche de la crise, Séoul demandait expressément à la Chine d'employer sa médiation afin de pousser Pyongyang vers la table des négociations. Celles-ci ont d’abord été bloquées, Washington exigeant qu’elles se tiennent dans un cadre multilatéral intégrant la Chine, le Japon et la Corée du Sud, tandis que Pyongyang réclamait des discussions bilatérales, signe de son obsession à vouloir marginaliser Séoul pour traiter d’égal à égal avec les Etats-Unis. Un compromis débouchant sur des négociations trilatérales incluant la Chine a permis une reprise des pourparlers. Ceux-ci se sont déroulés à Pékin en avril 2003, avec comme seule avancée une reconnaissance tacite par les officiels nord-coréens que le pays conduisait un programme nucléaire militaire.

      La mise en place de pourparlers à six[26] a certes introduit une dynamique de débilatéralisation de la crise nord-coréenne mais n’a pas conduit à de véritables avancées. Ainsi la tenue en août 2003 à Pékin de la première session des pourparlers à six n’a débouché que sur un renouvellement des préalables posés des deux côtés — garanties de sécurité en vue d’un gel du programme nucléaire pour Pyongyang et désarmement nucléaire irréversible et vérifiable pour Washington —, rendant vain l’ouverture de véritables négociations plus globales. Cette nouvelle impasse s’est à ce titre clairement manifestée lors de la tenue, en février 2004, de la deuxième session des pourparlers à six. Les officiels nord-coréens se bornèrent en effet à revendiquer le droit à se doter de l’arme nucléaire tant qu’un pacte de non-agression ne serait pas instauré avec les Etats-Unis. En outre, cet impasse a confirmé de façon certaine l’échec d’un ensemble de principes émis dans un communiqué par la diplomatie américaine fin 2003 afin de mettre fin au nucléaire nord-coréen. Plus précisément, ce document préconisait notamment une coordination entre cinq pays — Etats-Unis, Russie, Chine Japon, Corée du Sud — qui offrirait à la Corée du Nord une garantie pour sa sécurité en échange d’un démantèlement irréversible et sous contrôle de ses installations nucléaires.

      Infléchissant leur position lors de la troisième session des pourparlers à six qui se sont tenus à la fin juin 2004, les Etats-Unis ont proposé des contreparties économiques en échange d’un moratoire de trois mois sur le programme nucléaire nord-coréen. Mais la aussi, l’imprécision de ces contrepartie et le retranchement de Pyongyang ont engendré un nouvel échec diplomatique. La situation semble donc aujourd’hui doublement bloquée. D’abord, l’engagement de la Corée du Nord se décrypte comme une succession d’avancées, de blocages et de reculs plus proches d’une stratégie de pourrissement que d’une volonté réelle d’une réintégration au sein de la communauté internationale. Ensuite, toute avancée diplomatique est bloquée par le fait que les deux principaux acteurs de la crise nord-coréenne ont posé des préalables radicalement opposés. Comme le souligne Henry Kissinger, « les progrès des relations avec Pyongyang doivent reposer sur des critères clairs et nets, permettant de mesurer les avancées[27] ». Or il s’avère qu’à ce jour, aucune structure véritablement formelle pouvant intégrer les deux problèmes que sont le nucléaire nord-coréen et le processus de rapprochement inter-coréen n’a été mise en place. Il est incontestable qu’une telle structure permettrait une perception plus nette des objectifs et des avancées des parties. Reste donc à créer un forum international dans le cadre duquel les acteurs de la crise nord-coréenne pourraient négocier. Ce ne sera qu'un début, car on voit mal, aujourd'hui, sur quels points l'un et l'autre pourraient trouver un accord.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les enjeux asiatiques et mondiaux du nucléaire nord-coréen

 

 

      La volonté de Pyongyang de se doter de l’arme nucléaire met en exergue différents enjeux qui se structurent au vu de trois cercles géographiques d’implication internationale croissante. Le premier cercle correspond à la péninsule coréenne, qui est animée par un processus de rapprochement économique, politique et culturel dont l’objectif est double : à court et moyen terme, établir la confiance ; à très long terme, procéder à la réunification. Le deuxième cercle correspond aux Etats qui entourent la péninsule, c’est-à-dire la Chine, le Japon et les Etats-Unis. L’enjeu de cet espace concerne directement les recompositions stratégiques en cours autour de la péninsule ainsi que le processus de résolution de crises pouvant être alimentées par des facteurs politiques, économiques et stratégiques étroitement imbriqués. Enfin, le troisième cercle est mondial, bien qu’il concerne plus directement la thématique de la prolifération nucléaire. L’enjeu de cet espace concerne donc la sécurité mondiale, les évolutions théoriques relatives au concept de dissuasion nucléaire et l’efficacité du régime international de non-prolifération, illustrée par les difficultés à le mettre en œuvre efficacement depuis une dizaine d’année.

 

 

I.            La mise en place de mesures de confiance et le rapprochement inter-coréen

      Après avoir longtemps été figée dans des schémas hérités de la guerre froide, la péninsule coréenne évolue désormais vers une plus grande fluidité malgré les différences profondes des diplomaties menées : un chantage nucléaire qui s’ajoute à une tentative de bilatéralisation de la crise dans un cadre américano-nord-coréen pour Pyongyang ; une ouverture et une tentative de rapprochement vers le Nord pour Séoul. Toujours est-il qu’un jeu subtil semble s’être mis en place entre les deux pays sur la base des mesures de sécurité acquises à partir de 1972. On assiste ainsi depuis 1997 à la consolidation d’un dialogue à éclipse dans le cadre de la sunshine policy — dont l’optique à très long terme de la réunification ne pourrait être ignorée.

 

1.            Des diplomaties asymétriques malgré l’émergence d’une dynamique de rapprochement

      Les relations inter-coréennes s’apparentent bien souvent à une partie d’échec complexe et subtile : des phases de  pourrissement précèdent de relatives accalmies qu’impose une montée de tensions trop forte, à laquelle s’ensuit le retour de périodes d’accumulation de méfiance réciproque bloquant finalement toute nouvelle avancée des négociations. Par ailleurs, une véritable asymétrie s’est instaurée entre les objectifs majeurs des deux pays, la diplomatie nord-coréenne étant plus axée sur la survie matérielle de son régime que sur le devenir global de la péninsule. En effet, la faillite du système communiste nord-coréen est telle que le régime ne peut survivre seul. En poursuivant le modèle stalinien de primauté de l’industrie lourde et de fermeture aux échanges internationaux, le pays a sombré dans une crise économique très préoccupante. De la fin des années 1990 à 2002, sa croissance était ainsi négative, et en 2003 son PIB atteignait à peine vingt deux milliards de dollars contre 748 pour la Corée du Sud[28]. Dans le domaine social, la paupérisation croissante de la société a fait naître des attentes auxquelles le régime ne peut répondre que par la répression et la propagande, dont le référentiel projeté en termes de grandeur nationale et de puissance est de plus en plus délégitimé par la population du fait de son inadéquation avec la réalité économique et sociale quotidienne. Dans ce contexte, Pyongyang joue ici la survie de son régime[29]. Par la pratique de ce chantage nucléaire, le régime peut ainsi obtenir une aide qu’il détourne son profit, avant de menacer de reprendre son programme nucléaire dès lors que l’aide diminuerait.

      La diplomatie nord-coréenne est également axée sur un renouvellement de ses capacités de dissuasion. On sait notamment que Pyongyang dispose de dix milles pièces d'artillerie enfouies sous terre et orientées en direction de Séoul, de surcroît potentiellement équipées de charge bactériologique ou chimique. Or les progrès dans le domaine des armes de précision rendent tout à fait possible la destruction de ces pièces qui, jusqu’ici, constituaient la principale force de dissuasion de la Corée du Nord. Constatant ainsi que cette ligne d’artillerie n’est plus fiable, Pyongyang a fait le choix de se tourner clairement vers le nucléaire, d’autant plus qu’en tant qu’égalisateur de puissance, l’arme nucléaire permet à un Etat d’être traité d’égal à égal par les autres puissances nucléaires, donc de négocier de façon beaucoup plus crédible. C’est dans cette optique que les négociations relatives aux programmes nucléaires nord-coréens ont longtemps été fermées à un dialogue entre Pyongyang et Washington. On se rappelle que dès la reprise des négociations en 2003, Washington exigeait des pourparlers multilatéraux tandis que Pyongyang réclamait des discussions bilatérales, signe de son obsession à vouloir marginaliser Séoul pour traiter d’égal à égal avec les Etats-Unis. Sur ce point, la situation semble avoir débouché sur une dynamique de débilatéralisation avec la mise en place de pourparlers à six en avril 2003.

      A rebours de cette stratégie de pourrissement, la politique de Séoul est guidée par la conviction profonde que le défi nord-coréen ne pourrait se résoudre par le fracas des armes, et qu’il est primordial d’évoluer d’un modèle d’équilibre des puissances fondé sur les rapports de force vers un modèle multilatéral plus coopératif. Il est évident, en effet, qu’un conflit inter-coréen compromettrait la formidable réussite de l’économie sud-coréenne, tout comme il mettrait inévitablement fin à l’émergence du pays entamée sous la présidence de Park Chung-hee[30] dans les années 1960. En d’autres termes, il ne faudrait pas accréditer le mythe aujourd’hui soigneusement entretenu par Séoul selon lequel les régimes autoritaires sud-coréens passés n’envisagèrent qu’une réponse guerrière au défi nord-coréen[31], Dans cette logique, la Corée du Sud s’est lancée dans une voie d’engagement et d’ouverture reposant sur trois principes : ne tolérer aucune provocation nord-coréenne, considérée comme un obstacle sérieux au retour de la confiance et de la sécurité dans la péninsule ; en contrepartie, renoncer à utiliser la force dans la conduite des relations avec le Nord et ne rien faire pour forcer l’effondrement du régime de Pyongyang ; enfin, développer une coopération politique, économique et culturelle entre les deux pays. Ces trois objectifs résument d’ailleurs assez bien les étapes constitutives du dialogue inter-coréen depuis son enclenchement au début des années 1970.

 

1.            La mise en place d’un dialogue inter-coréen de mesures de confiance (1972-97)

      Jusqu’au début des années 1970, les relations inter-coréennes se caractérisent par une méfiance réciproque teintée de provocations plus ou moins intenses. Mais une fenêtre d’opportunité apparaît avec le début de la détente sino-américaine dès la fin des années 1960, et des pourparlers inter-coréens aboutissent à la signature, le 4 juillet 1972, d’un communiqué commun Sud-Nord qui affirme l’impératif, à très long terme, d’une réunification autonome et pacifique. Le texte rappelle ainsi que les deux pays doivent écarter les provocations mutuelles et l’usage des armes. De même, la réunification doit se faire par-delà les différences idéologiques et institutionnelles. Pour mener à bien les négociations ultérieures, un comité de coordination Sud-Nord est constitué sur la base de cinq sous-comités politique, militaire, diplomatique économique et culturel. Mais si le climat politique et sécuritaire qui suivit le mois de juillet 1972 fut effectivement marqué par une relative période de détente, la commission de coordination Sud-Nord se trouvera rapidement dans l’impasse, la Corée du Nord considérant le règlement de la question relative à la présence de militaires américains en Corée du Sud comme le préalable à toutes autres négociations et échanges.

      Il faut attendre 1988 pour qu'une dynamique de dialogue se réamorce dans un contexte de détente internationale. Dès cette date, le président sud-coréen Roh Tae-woo[32] multiplie les efforts d’ouverture dans le cadre de la Nordpolitik, qui aboutit à la signature d'un Accord de base entre les deux pays en décembre 1991. La recherche conjointe des deux pays d'aboutir à une réduction des tensions est clairement perceptible, notamment à travers la close de non-agression inscrite dans l'accord, soulignant par là même la volonté de mettre fin au régime précaire créé par l'armistice de 1953, et qui semble évoluer vers un état de paix durable. Dans le domaine économique et social, la reconnexion des liaisons ferroviaires et routières et des dispositions concernant la liberté de circulation des personnes et la réunion des familles séparées témoignent par ailleurs d'une volonté d'institutionnaliser les relations intercoréennes. Cependant, plusieurs éléments tendent à limiter la portée de l'Accord de base de 1991 et, plus globalement, de la Nordpolitik de Roh Tae-woo. D'abord, l'effondrement de l'Union soviétique conduit à une stratégie d'ouverture de la part de la Russie et de la Chine, qui établissement notamment des relations diplomatiques avec Séoul, tandis que la Corée du Nord demeure dans un isolement accru qui la pousse à de nouveaux calculs axés sur une bipolarisation avec les Etats-Unis des questions internes à la péninsule. Dans cette optique, Pyongyang décide de rompre sans hésitation le dialogue inter-coréen dès 1992, tout en maintenant Séoul hors de tout processus de négociation. L'émergence de la crise nucléaire nord-coréenne témoigne d’ailleurs assez habillement du souci de maintenir Washington dans un dialogue direct. La signature de l'Accord-cadre de 1994 valide d'ailleurs clairement cette analyse.

 

1.            Le rapprochement inter-coréen dans le cadre de la sunshine policy (depuis 1997)

      Alors que des mesures de confiance se sont peu à peu instaurées dans la péninsule — même si des avancées notables et pérennes restent encore à faire —, le dialogue inter-coréen s'est engagé à partir de 1997 dans un processus de rapprochement plus connu sous le nom de sunshine policy. Instaurée par le président sud-coréen Kim Dae-jung[33], cette voie reprend les acquis diplomatiques passés, dont le communiqué commun du 4 juillet 1972 ainsi que l’Accord de base de décembre 1991. Mais la nouveauté apportée tient d'abord à la primauté accordée au rapprochement par rapport aux autres dossiers, notamment ceux relatifs aux problèmes économiques et sociaux qui découlent de la crise économique asiatique de la fin des années 1990. Par ailleurs, sunshine policy semble valider  l’idée d’une coopération à sens unique sans exiger de réciprocité immédiate ni de concessions de la part de Pyongyang sur des thèmes tels que la démocratisation des institutions ou les droits de l’homme. Constatant que le processus de rapprochement est irréversible, le président actuel sud-coréen Roh Moon-hyun — initialement moins enclin que ne l’était son prédécesseur s’investir dans la sunshine policy — l’a poursuivit de façon identique sous le nom de politique de paix et de prospérité.

      Quel est l’objectif de la sunshine policy et comment se traduit-elle dans les faits ? Selon Koo Young-nok, professeur de sciences politiques à l’université de Séoul, la sunshine policy « a pour objectif premier d’atténuer ou de briser le système hérité de la Guerre froide, afin d’établir la paix à travers une politique d’échanges, de collaboration et de coopération. L’objectif final est la construction d’une communauté économique, et à terme, d’une communauté politique, en élargissement graduellement ces échanges en tous genres ». On le comprend, l’objectif immédiat n’est pas la réunification mais bien une intégration croissante à travers des échanges économiques et culturels, processus porteur des jalons d’une possible réunification ne pouvant intervenir avant plusieurs dizaines d’années. Selon le ministère de la réunification sud-coréen, le montant de l’aide reçu par Pyongyang s’élevait à cent vingt millions de dollars durant la période allant de mars 1997 à septembre 2000, auquel il faut rajouter l’aide alimentaire, le versement de fonds privés et la part sud-coréenne dans le financement de la KEDO. Au total, la Corée du Nord aurait donc perçu dans cette période une somme dépassant les sept millions de dollars. La sunshine policy aura également permis la tenue d’un sommet à Pyongyang du 13 au 15 juin 2000 entre Kim Jong-il et Kim Dae-jung. Vu rétrospectivement, ce sommet a considérablement contribué à inaugurer de nouvelles relations entes Pyongyang et Séoul et a joué un rôle évident dans l’attribution du prix Nobel de la paix au président Kim Dae-jung. Sans aboutir à des résultats spectaculaires, ce sommet a crée un cadre dans lequel les deux Corée ont pu se débarrasser de la méfiance réciproque qui plombaient leurs relations jusqu’alors.

      Mais la sunshine policy n’en reste pas moins limitée par Pyongyang et Washington. Face à l'asymétrie des diplomaties inter-coréennes, le rapprochement des deux pays offre un bilan jusqu'ici mitigé. Le dialogue militaire s'est réduit au rétablissement de liaisons terrestres dans la zone démilitarisée tandis que l'ouverture nord-coréenne se fait attendre. Néanmoins, le président actuel Roh Moon-hyun entend poursuivre tout en exigeant plus fermement des contreparties, notamment sur les droits de l'homme et le nucléaire. Par ailleurs, la sensibilité du dossier nucléaire nord-coréen et la volonté américaine consécutive de reprendre l'initiative ont contribué à placer le rapprochement inter-coréen au second rang des préoccupations. En effet, les Etats-Unis voient d’un mauvais oeil l'avènement de relations inter-coréennes fermées, ce qui les pousse à encourager fortement une dynamique diplomatique extrarégionale qu'ils trouvent dans les pourparlers relatifs au nucléaire nord-coréen. En tout état de cause, une divergence de vues entre Séoul et Washington concernant la politique à suivre envers Pyongyang ne pourrait conduire à une véritable coupure. De même, Pyongyang semble se tourner vers une plus grande reconnaissance d'un cadre de négociation multilatéral. En dépit de sa rhétorique belliqueuse, Kim Jong-il sait qu’il n’a d’autre solution pour sauver son régime que de coopérer avec Séoul. Aussi les deux pays trouvent-ils un intérêt à la réconciliation proprement dite. Selon Paik Hak-soon, spécialiste du régime communiste nord-coréen, « le Nord utilise une amélioration des relations avec le Sud comme un « bouclier » contre les Etats-Unis, et le Sud fait de même : la coopération avec le Nord est un moyen pour endiguer l’interventionnisme excessif de Washington dans les affaires de la péninsule par le jeu de son alliance militaire avec Séoul ».

 

 

I.            Les recompositions stratégiques en cours autour de la péninsule

      La Corée du Nord est au cœur d’un agrégat politique et économique d’une importante complexité. Elle est entourée d’Etats puissants dont la diversité des intérêts et des orientations diplomatiques peut influer considérablement sur la stabilité régionale. Par ailleurs, la péninsule coréenne est marquée par des logiques stratégiques post-guerre froide se caractérisant par le scénario d’une confrontation Nord-Sud avec l’orchestration de montées de tensions amplifiées par l’accumulation. C’est donc dans un contexte stratégique d’une dense et complexe configuration que Pyongyang travaille à accéder au rang de puissance nucléaire, ce qui n’est pas sans conséquence sur les recompositions stratégiques qui sont opérées autour de la péninsule coréenne depuis cinq ans.

 

1.            Japon : l’émergence d’un débat stratégique face aux craintes nouvelles

      Le Japon connaît une forte tradition pacifiste depuis 1945, date à laquelle les Etats-Unis procèdent à un désarmement du pays et a son insertion directe dans leur stratégie en Asie face à l'Union soviétique. La menace communiste permet ainsi de légitimer une présence militaire américaine, notamment à Okinawa, ou quarante milles GI’s sont basés depuis 1945. Les Japonais ont par ailleurs acquis la conviction que leur puissance ne saurait se fonder sur des critères militaires mais économiques. Le fait que les plaines côtières soient fortement peuplées, contrairement aux montagnes centrales, qui représentent pourtant  68 % du territoire[34], a enraciné dans la culture japonaise un rejet constant de toute idée de conflit, signe de cette obsession nippone à garantir une prise de décision consensuelle et à glorifier l'effort et le travail dans une organisation sociale hiérarchisée. Cette attitude s'explique également par le fait que le territoire japonais est dépourvu de ressources minières et énergétiques et que, par conséquent, la prospérité économique ne saurait être obtenue que par un processus industriel d'importation-transformation-exportation. Ces rappels expliquent ainsi grandement la réussite et la capacité innovatrice de l'économie japonaise, même si la présence et l'aide américaine doivent n’y sont pas étrangères

      Mais depuis la chute de l’URSS, le Japon a dû procéder à une réévaluation des menaces qui pèsent sur son territoire. Durant la guerre froide, la division du monde en blocs assurait à l’archipel, en cas de conflit, une garantie de sécurité automatique de la part du camp américain. Or aujourd’hui, les menaces s’avèrent souvent floues et la garantie de sécurité américaine moins certaine. Le Japon est ainsi confronté aux deux menaces principales que sont la Corée du Nord et la Chine, ainsi qu’aux enjeux liés à la sécurisation de ses voies d’approvisionnement. Dotée de missiles balistiques pouvant être équipés d’armes de destructions massives, la Corée du Nord pourrait toucher le territoire japonais. Cette menace tangible a permis de légitimer une présence militaire américaine de plus en plus contestée par la population, notamment à Okinawa. En cherchant à se doter d’un potentiel nucléaire, puis en se livrant à diverses provocations militaires — dont le lancement d’un missile au-dessus du Japon en 1998 —, Pyongyang représente une menace que Tokyo ne veut prendre à la légère. Le Premier ministre japonais, Junichiro Koizumi, tente ainsi depuis 2003 de réviser une doctrine de sécurité encore largement tabou. Une aggravation de la situation pourrait donc conduire à une révision de la constitution d’inspiration pacifiste du Japon, voire à l’entrée du pays dans le projet américain de construction d’un système de défense antimissile. Néanmoins cette initiative est diplomatiquement risquée, et le risque serait de voir la Chine y répondre par une relance de la course aux armements.  

      La seconde appréciation de la menace, beaucoup moins consensuelle car moins visible, a trait à la Chine, qui aspire à supplanter Tokyo comme « locomotive asiatique ». Un quart de siècle après la disparition du maoïsme, la Chine s’est clairement ouverte à l’économie de marché tout en accroissement ses capacités militaires. On comprend dès lors les raisons pour lesquelles Tokyo conserve une voie qui lui permettrait de reporter les éléments de la puissance dans le domaine militaire, même si la politique suivie reste, en l’état actuel des choses, relativement attentiste. Toute tentative d’implantation stratégique or du territoire japonais reviendrait à faire resurgir le passé militariste et expansionniste du pays. Le rôle des Etats-Unis sera donc primordial et la clef de la sécurité japonaise pourrait bien reposer encore pour longtemps sur la certitude absolue d’un engagement des Américains. Cet attentisme reste également palpable vis-à-vis de la sunshine policy, la perspective de parvenir à la réunification des deux Corées paralysant la diplomatie japonaise dans la mesure où elle aboutirait à l’isoler d’avantage.

 

1.            Chine : l’apaisement comme condition du développement économique

      Dans une optique d’ouverture, la Chine apparaît comme la grande bénéficiaire du rapprochement entre Séoul et Pyongyang. Son influence a ainsi été manifeste lors du sommet de juin 2000 et elle a joué un rôle de médiateur dans la reprise en avril 2003 des négociations sur le programme nucléaire nord-coréen[35]. Pays frontalier de la Corée du Nord — donc susceptible d’être déstabilisé par les conséquences de son programme nucléaire —, la Chine dispose de moyens de pression importants sur Pyongyang, notamment économiques[36]. En effet, le programme nucléaire nord-coréen complique la situation de la région. Son application aggraverait considérablement les tensions entre Washington et Pyongyang et augmenterait les risques de conflit dans un contexte de prolifération. De plus, toute guerre en Corée du Nord entraînerait un exode important de réfugiés, scénario aujourd’hui considéré comme catastrophique par la diplomatie chinoise. La Chine semble ainsi s’être fondamentalement orientée depuis la seconde moitié de 2002 vers une « nouvelle maturité », selon l’expression consacrée, c’est-à-dire un pragmatisme qui prend davantage en compte les intérêts vitaux du pays et reconnaît l’importance des liens avec les Etats-Unis. Le président chinois Hue Xintao a donc tout intérêt à rechercher un apaisement en Corée afin de garantir la stabilité régionale, considérée comme un facteur essentiel du développement du pays, et cela d’autant plus que son économie demeure dépendante des Etats-Unis[37].

      A contrario, une aggravation de la situation orchestrée par une dynamique de surenchère serait extrêmement problématique pour la stabilité régionale et contribuerait à une course aux armements. Elle occasionnerait notamment une remise en cause de la normalisation de ses relations avec les Etats-Unis enclenchée en 1972. Dans le pire des cas, on pourrait assister à une nucléarisation du Japon qui, selon Henry Kissinger, « risque de modifier tout l’équilibre régional en Asie[38] ». Un tel scénario semble stratégiquement risqué car il pourrait conduire à un réarmement important de la Chine. Par ailleurs, un retour d’une majorité politique maoïste répondant en tout point à la caricature que les médias occidentaux font d’une certaine Chine ne serait pas non plus impossible[39]. Mais si Pékin parvient au contraire à confirmer son rôle majeur dans la résolution de la crise actuelle, la chine pourrait poursuivre et pérenniser son développement économique, voire envisager l’émergence d’une structure étatique dans laquelle procéder éventuellement à un rapprochement avec Taiwan. On comprend donc que dans l’optique d’une confirmation de son ouverture, il est vital pour la Chine d’être perçue comme un médiateur honnête et impartial. Dans le cas de ses relations avec les Etats-Unis, elle tente de limiter toute projection d’image en terme de puissance militaire, ce qui reviendrait à faire ressurgir les craintes de l’ère maoïste.

 

1.            Etats-Unis : contrer toute émergence hégémonique en Asie

      La réduction de la présence américaine en Corée du Sud est un sujet majeur de la crise puisque Pyongyang en fait une condition sine qua non du gel de son programme nucléaire. Mais comme l’a souligné à plusieurs reprises l’ancien président Kim Dae-jung, les troupes américaines doivent rester en Corée du Sud afin d'assurer l'équilibre des forces et le maintien du statu quo. La présence américaine en Corée du Sud et en Asie semble donc représenter un facteur indéniable de stabilité. L’armée américaine est présente au Japon, notamment à Tokyo et Okinawa. Quarante cinq milles hommes sont stationnés en Corée du Sud, dont dix-neuf milles à Séoul. Sur l’île de Guam, l’US Air Force dispose de bombardiers B-52, des quadriréacteurs potentiellement porteurs d’armes nucléaires embarquées et capables de couvrir de très longues distances. Les Américains sont aussi présents aux Philippines, à Singapour et à Taiwan. Depuis le 11 septembre 2001 et le développement d’une guerre contre le terrorisme, les Etats-Unis disposent également de bases et de facilités militaires au Pakistan et en Afghanistan ainsi qu’en Asie Centrale. En entourant ainsi l’Asie, la diplomatie américaine ne vise pas à établir une simple situation hégémonique mais bien au contraire à préserver la stabilité régionale tout en limitant l’émergence d’une unique puissance — on pense à la Chine, au Japon ou à l’Inde.

      Sur le plan stratégique, il est indéniable que la Corée du Nord a lancé un véritable défi aux Etats-Unis. Washington pensait avoir trouvé les moyens techno-militaires lui permettant de résoudre les nouveaux défis stratégiques. Or la décision nord-coréenne impose de prendre en compte les réalités d’une éventuelle puissance nucléaire, ce qui semble clairement affaiblir l’idée de l’action préventive. L’option militaire étant écartée, les Etats-Unis doivent donc établir un dialogue constructif en agissant avec un souci d’anticipation et en louvoyant avec subtilité et persévérance au milieu des constellations politiques multiples qui composent l’Asie. Enfin, Washington ne peut envisager un arrêt du programme nucléaire nord-coréen sans avoir en tête une déprolifération à l’échelle régionale. La Chine a déjà participé à un certain nombre d’accords internationaux destinés à freiner la propagation de la technologie nucléaire. Néanmoins ce projet ne pourra se réaliser que si les Eats-Unis consentent à revoir à la baisse leurs ambitions quant à leur système de défense antimissile balistiques.

 

I.            Vers un nouvel âge nucléaire ?

      Rétrospectivement, le contexte de détente internationale qui s’enclenche en 1991 et la décomposition — partielle — des structures stratégiques héritées de la guerre froide offre un contraste saisissant avec la volonté plus ou moins affichée par certains Etats de se doter d’armes nucléaires ou d’accroître les arsenaux déjà constitués[40]. Il semble en effet que l’éclatement du bloc communiste ait donné naissance à une véritable « amicale des proliférants[41] » qui ne répond pas véritablement au schéma classique en terme de dissuasion nucléaire et de coopération dans la déprolifération. Le cas nord-coréen représente à ce titre un des exemples forts de ce mouvement qui nous conduirait vers un nouvel âge nucléaire dont les contours sont encore à définir.

1.            Un mouvement de prolifération nucléaire depuis une dizaine d’année

      Bien que préoccupant depuis longtemps, la thématique de la prolifération s’est imposée dans l’analyse stratégique avec la chute du bloc soviétique, qui a engendré une fuite incontrôlée de matières fissiles, de technologies et de savoir-faire par le biais d’anciens scientifiques. Simultanément, la prolifération a été marquée par la nucléarisation du sous-continent indien et la découverte de fraudes dont le nombre et la gravité ont alerté les observateurs. Les inquiétudes ont été relancées par les attentats du 11 septembre 2001, et l’analyse stratégique a alors émis l’hypothèse d’un « terrorisme nucléaire » qui s’ébaucherait dans un contexte de mondialisation. Symbole de ce signal d’alarme, l’AIEA a d’ailleurs lancé fin 2001 un projet de promotion du « nucléaire pacifique au service du développement » et a demandé de nouveaux crédits pour lutter contre le terrorisme, l’ensemble de ces phénomènes concernent la prolifération horizontale et verticale, dont nous avons déjà donné une définition. Dans le premier cas, il s’agit des Etats « du seuil », qui ont acquis, au terme du TNP, l’arme nucléaire après la date du 1er janvier 1967 (Inde, Pakistan Israël), et qui procèdent à un développement de leurs arsenaux. Par ailleurs, ces Etats ne sont pas signataires du TNP. Dans le deuxième cas, il s’agit des Etats qui poursuivent clandestinement un programme nucléaire — hier la Libye, la Syrie et l’Irak ; aujourd’hui la Corée du Nord et l’Iran.

      Le nucléaire indo-pakistanais est entré au cœur de l’actualité avec les essais de 1998. Si ses contentieux avec le Pakistan ont pu la confirmer dans cette décision, l’Inde s’est dotée de l’arme nucléaire en partant de la conviction qu’un Etat incapable de se défendre contre tous les dangers possibles ne saurait postuler au rang — qu’elle convoite — de puissance mondiale[42]. Pour le Pakistan, le nucléaire répond à d’autres préoccupations. Pour son président le général Musharaf, Islamabad est menacée par un pays voisin dont la population et les ressources sont nettement supérieures. L’arme nucléaire représente donc un moyen de dissuasion et, le cas échéant, de défense. Néanmoins, rien ne dit que le Pakistan n’en vienne un jour à vouloir l’utiliser à d’autres fins. Tel serait le risque si des islamistes radicaux prenaient le pouvoir. De même, on peut fortement s’inquiéter des liens établis entre certaines officines du pouvoir, notamment les services secrets pakistanais, et des mouvances terroristes proches d’Al-Qaeda. Israël de son côté s'est toujours montré réticent à évoquer son programme nucléaire, entretenant de fait une ambiguïté délibérée sur son potentiel. En 1998, l'AIEA a ainsi renoncé à aborder la question du programme nucléaire israélien, malgré une résolution remise à l'ordre du jour par les Etats arabes. Petit Etat juif au milieu de pays arabes qui contestaient son existence, Israël semble s'être doté, dès les années 1960, et grâce aux aides française, américaine et canadienne, du matériel nécessaire à la fabrication d'armes nucléaires. Israël détiendrait aujourd’hui une centaine d'armes nucléaires ainsi que des vecteurs variés aérien, et sous-marins.

      La question du nucléaire dans le Moyen-Orient vise avant tout à modifier les rapports de force israélo-arabe pour établir une situation de dissuasion. L’Irak a tenté de concevoir l’arme nucléaire dans les années quatre vingt. Mais l’armée de l’air israélienne a détruit, en 1981, le réacteur irakien Osirak, avant que les inspections menées par l’AIEA après la guerre du Golfe dans le cadre de la résolution 687 démantèlent l’ensemble des programmes irakiens. La Libye ou la Syrie ont également cherché à se doter de l’arme nucléaire, mais ces deux pays ne représentent plus aucune menace, le premier parce qu’il n’en a plus les moyens techniques et financiers, le deuxième parce qu’il a annoncé, en décembre 2003, vouloir coopérer avec l’AIEA. Aujourd’hui c’est l’Iran qui pose problème, bien que Téhéran ait accepté de signer le protocole additionnel au TNP en décembre 2003 grâce à une médiation européenne menée par la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne. Mais si les inquiétudes sur l'éventualité de frappes préventives par Israël ou par les Etats-Unis conduisent Téhéran à adopter un profil bas et une politique très prudente de développement de son programme nucléaire, toujours est-il que personne n’est dupe sur son objectif à long terme. Le fait que les objectifs énergétiques avancés par Téhéran soient sans commune mesure avec ceux de sa population en témoigne d’ailleurs clairement. La diplomatie américaine, particulièrement mobilisée depuis la fin de la guerre en Irak, soupçonne ainsi l'Iran de cacher derrière ce programme civil un programme nucléaire. Par ailleurs, Moscou est fortement soupçonné de poursuivre une coopération avec Téhéran dans ce domaine.

1.            La dissuasion nucléaire à l’épreuve de la prolifération

      Dans Paix et guerre entre les nations (1962), Raymond Aron montrait que, dans le contexte de bipolarisation qui caractérise alors les relations internationales, « la guerre est impossible, mais la paix est tout aussi improbable », c’est-à-dire que la puissance de destruction que conférait aux deux grands l’arme nucléaire rendait de facto son utilisation impossible au vu des ripostes tout aussi destructrices qu’elle aurait entraînées. Ce fonctionnement correspond à la dissuasion nucléaire, qui se définit par la capacité à décourager toute attaque de la part d’un Etat en soulignant la volonté d’y riposter par une arme de même type[43]. Mais comme aucun Etat ne peut accepter les pertes et dommages consécutifs à l’emploi de l’arme nucléaire, son utilisation devient intolérable : c’est la théorie du Mutual Assured Destruction (MAD), qui constitue le cœur même de la dissuasion nucléaire. La dissuasion repose également sur le principe de «  non recours en premier », qui stipule qu’il n’est souhaitable d’avoir recours à la riposte nucléaire que si l’attaque était elle-même nucléaire. Or ce principe repose sur un fonctionnement cette fois plus aléatoire car d’ordre purement moral. Pour être crédible, une stratégie de dissuasion implique qu'on puisse mettre l'agresseur potentiel dans un certain état d'esprit, effet qui peut être obtenu soit en soulignant que le prix du succès sera humainement et politiquement très élevé — dissuasion par punition —, soit en convainquant l'agresseur que son attaque échouera — dissuasion par déni —, ce qui implique des capacités de riposte[44] efficace envisageable par l’installation de missiles dans des silos blindés ou dans des sous-marins nucléaires. Dans tous les cas, la frappe nucléaire doit cibler les systèmes de riposte de l’ennemi mais également des objectifs démographiques et économiques, ce qu’on appelle la contre-valeur.

      De nos jours, la rationalité de la dissuasion et de l’équilibre de la terreur, principes laborieusement forgés durant les années de la guerre froid, semblent beaucoup plus discutables du fait de l’apparition — et éventuellement à venir, ce qui place notre analyse dans le domaine de l’hypothèse — de nouveaux Etats nucléaires stigmatisés pour leur imprévisibilité supposée. En effet, le fait que ces derniers pratiquent une stratégie de dissuasion du « faible au fort » tend à casser la logique même de l’équilibre dissuasif de type guerre froide[45]. De même assiste t-on à un affaiblissement de la culture stratégique commune qui allait avec la parité dans l’escalade. A un niveau technologique et décisionnel, la pleine maîtrise de l’arme nucléaire nécessite un temps d’adaptation. Aussi constate t-on une accentuation des risques matériels ou provenant de la chaîne de décision quand les nouveaux possesseurs sont moins maîtres de la technologie. Dans une optique cette fois géopolitique, il demeure inquiétant que la prolifération concerne des espaces potentiellement instables (Moyen-Orient, Cachemire). Enfin au niveau politique, il demeure une croyance enracinée dans l’esprit humain d’une moindre rationalité de l’adversaire, et même de sa folie potentielle quand il s’agit de sociétés au sommet desquelles la violence, physique ou politique, est un outil essentiel de conquête et d’exercice du pouvoir. L’Asie, avec notamment la Corée du Nord, deviendrait ainsi le principal terrain d’application de la théorie de la dissuasion.     

      A rebours des conceptions jugées parfois trop alarmistes des Etats-Unis, l’Europe, et la France en particulier, semblent suivre une analyse plus nuancée. S’appuyant sur des travaux universitaires, cette conception montre  d’abord qu’on peut légitimement ne pas s’inquiéter à ce que la prolifération nucléaire conduise à un nouvel équilibre mondial autour de huit puissances nucléaires[46]. Ainsi pour Emmanuel Glaser, professeur à l’Université de Laval, si « l’on admet, comme l’affirment les cinq puissances nucléaires, que l’arme nucléaire a été pendant la guerre froide un facteur de stabilisation, il est parfaitement possible de soutenir qu’elle peut jouer le même rôle aujourd’hui[47] ». Un autre argument consiste à insister sur l’exagération des dangers de la prolifération. Pour la plupart des pays concernés, les contraintes économiques constituent un obstacle important à la poursuite de la course aux armements. Enfin, les motivations des Etats proliférants traduisent une ambition limitée qui semble ne pas nous concerner directement, telle l’affirmation simple de sa place sur la scène internationale (Inde), la sanctuarisation de son territoire, ainsi dégagé de toute intervention de puissances extérieures (Iran, Corée du Nord), la domination régionale (Iran) ou au contraire un souci de sécurité mutuelle (Inde et Pakistan).

 

1.            Les limites du régime international de non-prolifération

      Le régime international de non-prolifération repose sur un certain nombre de traités dont le TNP représente incontestablement l’élément fédérateur. Négocié dès 1957 et signé en 1968 par soixante et un Etats, le "Traité de non-prolifération des armes nucléaires" cherche à stopper la prolifération verticale, à limiter la prolifération horizontale et, simultanément, à promouvoir l’usage civil de l’atome par la coopération. Aussi, le TNP limite de façon officielle le club des Etats dotés de l'arme nucléaire aux cinq Etats membres du Conseil de sécurité des Nations Unies qui, conformément à l’article IX, ont « fait exploser une arme nucléaire ou un autre dispositif nucléaire explosif avant le 1er janvier 1967 ». Les Etats ayant acquis l’arme nucléaire après cette date — c’est-à-dire Israël, l’Inde et le Pakistan —, sont quant à eux qualifiés d’Etats « du seuil », et ne sont pas reconnus comme officiellement détenteurs de l'arme nucléaire. Par ailleurs, le TNP interdit au terme des articles I et II aux cinq Etats dotés de l’arme nucléaire de transférer du matériel et savoir-faire à des Etats qui n'en sont pas dotés, et aux Etats non dotés du nucléaire de tenter de les acquérir. L’article III propose à ce titre un Accord de garantie avec l’AIEA qui permet de contrôler et de favoriser l’usage civil de l’atome dans les domaines de la recherche et de la production. Signalons enfin que le TNP encourage fortement la signature de nouveaux accords, cette fois régionaux, qu'ils soient bilatéraux ou multilatéraux. De son côté, l’AIEA est généralement considérée comme l’organe exécutif du TNP dans la mesure où elle met en oeuvre le texte et veille à son respect. Placée sous l’égide des Nations Unies et siègent à Vienne, l'AIEA se présente comme un forum intergouvernemental scientifique et technique. Elle met en œuvre l’accord de garantie, mais a élargi ses compétences en 1997 avec l’instauration d’un protocole additionnel au TNP qui l’autorise à effectuer des contrôles inopinés pour éviter ainsi le double jeu de certains Etats suspects. Ainsi l'Agence ne vérifie plus seulement que les matières déclarées n'ont pas été détournées, mais aussi qu'il n'existe pas d'activités parallèles illicites.

      Le régime international de non-prolifération est donc fortement marqué par le courant « wilsonien » des relations internationales, plus communément qualifié « idéaliste ». Dans le cas de la lutte contre la prolifération, la communauté internationale dans son ensemble met en oeuvre le contrôle pacifiste de la « non-prolifération » par le biais d'institutions internationales centrées sur l'action mulitlatéraliste et la coopération. Des hommes comme Mohamed el-Baradei, directeur de l'AIEA et Kofi Annan sont partisans de cette approche dite « traditionnelle » de type guerre froide. Néanmoins, le constat principal qui ressort du tableau général de la prolifération est celui d’une détérioration accélérée du régime de non-prolifération depuis la deuxième moitié des années 1990, comme en témoignent la nucléarisation de l’Inde et du Pakistan et les ambitions de l’Iran et de la Corée du Nord. Ainsi le régime de non-prolifération n’est pas parvenu à s'adapter aux nouveaux défis que lui ont lancé les programmes pakistanais et indien. De même, il se heurte à des problèmes techniques tout aussi problématiques, notamment le retraitement des combustibles, qui permet la récupération des matières fissiles et leur réutilisation combustible destinée à des fins militaires. Nous avons abordé cette question en montrant comment la chute de l'Union soviétique avait favorisé une exportation incontrôlée de la part de scientifique peu à peu délaissés du fait des nouveaux impératifs du pays.

      Alors que l'administration Bush a à plusieurs reprises stigmatisé des Etats situés au confluant du radicalisme et de la technologie, une nouvelle pensée qualifiée cette fois ci du terme de « contre-prolifération » est apparue, essentiellement aux Etats-Unis. Puisant ses racines dans un pan de la réflexion stratégique américaine des années cinquante — qui remettait alors en cause l'immobilité supposée du contaiment au profit d'une véritable alternative de confrontation, cette optique prône une action ferme envers les Etats proliférants, action que seuls les Etats-Unis pourraient conduire du fait de leur puissance militaire. On le comprend, cette approche de la lutte contre la prolifération est extrêmement imprégnée des thèses néoconservatrices. Aussi oriente t-elle l'alternative au système international de non-prolifération actuel vers une politique de dénonciation des Etats, de sanctions économiques, voire d'actions militaires. Cette approche est partagée par des décideurs politiques comme Paul Wolfowitz ou  Richard Pearle et par des intellectuels comme Robert Kagan ou William Kristol.

 

 

 

Conclusion

 

 

      On parle souvent de l'enjeu coréen, c'est-à-dire du programme nucléaire mis en place par la Corée du Nord, programme qui semble d'ailleurs avoir atteint un point de non retour. Alors que Pyongyang a récemment accepté une reprise des pourparlers qu'elle avait rompu quelques jours plus tôt, beaucoup de questions se posent aujourd'hui quant à l'avenir proche de la péninsule et de l'Asie du nord-est, notamment sur les répercussions régionales et mondiales d'une nucléarisation de la Corée du Nord et de sa maîtrise des vecteurs adéquats. Un tel scénario contribuerait sans aucun doute à une grave déstabilisation de l'espace asiatique : courses aux armements et renforcement des capacités militaires des trois acteurs régionaux principaux, c'est-à-dire le Japon, la Chine et les Etats-Unis, auquel il convient d'ajouter le duo indo-pakistanais ; tensions diplomatiques voire exacerbation de crises pour l'instant contenues (Mer de l'Est, Taiwan, voie maritime de l'Asie du sud-est, Cachemire) ; compromission de l'ouverture chinoise et du développement des "Nouveaux Tigres". A très court terme, on assisterait ainsi à une dislocation des structures politiques de gestion des crises qui sont actuellement façonnées dans le cadre de l'ASEAN+3. Au niveau mondial, on assisterait vraisemblablement à un démantèlement du régime international de non-prolifération et à une accélération de la prolifération. Mais l'enjeu coréen concerne également la question complexe de L’avenir de la péninsule, séparée depuis 1953 en deux Etats antagonistes qui semblent désormais évoluer vers des rapports moins conflictuels. La sunshine policy qui anime la diplomatie sud-coréenne envers Pyongyang a ainsi instauré une dynamique de rapprochement inter-coréen que les observateurs internationaux jugent unanimement favorable pour le devenir de la région. Mais l'opposition encore bien réelle de ces deux régimes, démocratie populaire et stalinienne au Nord ;  république libérale et capitaliste au Sud , que la fin de la guerre froide n’a pas permis de réconcilier, ne va t-elle pas perdurer encore de nombreuse années ?

      Ces analyses constituent un thème de réflexion d'analyse large pour les acteurs régionaux. Ceux-ci doivent ainsi s'intéresser aux cadres dans lequel inscrire le rapprochement des deux pays politiquement et économiquement antagonistes  à l'aune de l'exemple allemand, mais aussi aux structures diplomatiques qu'il convient d'instaurer en Asie afin d'appréhender les crises futures ou aux nouvelles pratiques de lutte contre les Etats proliférants. Autant de questions sous forme de dilemmes pour tous les acteurs de la crise coréenne. De l’aptitude de ceux-ci à les résoudre dépend pour une bonne part l’avenir de la péninsule et la stabilité de toute une région.