Introduction

 

 

            Le 2 septembre 2004, à l’initiative de La France et des Etats-Unis, la résolution 1559 portant sur le Liban fut votée à l’ONU (annexe 4). Cette résolution votée préventivement à l’unanimité par le conseil de sécurité de l’ONU accusait implicitement la Syrie d’ingérence et réaffirmait le droit des Libanais à s’autodéterminer et à élire leur propre président. La résolution 1559 s’inscrit clairement dans le contexte des élections présidentielles libanaises qui devait avoir logiquement lieu à la fin de l’année. Seulement, à la fin de l’année, quelques semaines avant les élections présidentielles officielles, le gouvernement libanais annonçait la prolongation de trois ans du mandat du président Emile Lahoud ce qui était en soi anticonstitutionnel. En effet, selon l’article 49 de la Constitution libanaise « […] La durée de la magistrature du Président est de six ans. Il ne peut être réélu que six ans après la fin de son mandat ». Face à cette ingérence officieuse de la République arabe de Syrie, le Conseil de Sécurité s’était juste contenté de protester.

            Dans les années 1960, le Liban, a longtemps été considéré comme « La Suisse du Moyen-Orient ». En effet, modèle parfait de réussite économique et financière et d’intégration sociale, le Liban avait réussi à établir un consensus viable entre les principales communautés confessionnelles dans un système politique original : une sorte de démocratie consensuelle. Pour résumer, le Liban représentait un certain idéal, symbole de paix et de réussite : comme le dit Nadine Picaudou, « rivages bénis de la Méditerranée, havre de paix et de civilisations ».

            Mais en quelques années, le Liban est passé du paradis à l’enfer. Succombant à ses propres contradictions internes et entraîné bien malgré lui dans de nombreux conflits régionaux à cause en partie de sa situation géopolitique très complexe, le Liban à partir de 1975 s’est entredéchiré entre factions, communautés rivales et même confessions, dans une effroyable guerre civile alimentée par de nombreux acteurs exogènes. Malgré de nombreuses tentatives de médiation et de processus de paix comme l’envoi de la FINUL, les initiatives françaises, la tentative de gestion des Américains et des Syriens puis des Américains et des Israéliens, l’échec des conférences intermiliciennes de Genève puis de Lausanne a longtemps laissé croire qu’une solution politique à la guerre civile libanaise était inapplicable, inenvisageable, voire tout à fait impossible. Toutefois la deuxième guerre civile s’interrompit aussi rapidement qu’elle était apparue et prit véritablement fin en 1989 avec les difficiles accords de Taëf qui ont fini par institutionnaliser un certain équilibre précaire.

            Le Liban peut-il aujourd’hui s’affranchir de ses contradictions internes et de ses tutelles extérieures afin de s’affirmer enfin comme un pays souverain, libre et indépendant ?

Nous verrons que le passé, lourd et sanglant, peine véritablement à se cicatriser et pèse aujourd’hui de tout son poids dans le Liban contemporain ; toutefois nous verrons que le Liban, après les accords de Taëf est un pays ressoudé mais traumatisé, à la recherche d’une nouvelle identité, mais le recherche de cette nouvelle identité ne cesse d’être confrontée à d’importantes difficultés, obstacles majeurs à l’émergence d’un nouveau Liban qui serait plus à même de s’intégrer dans un nouvel ordre régional et international.

 

   

 

I) Un passé douloureux qui peine à se cicatriser.

 

 

 

A)   De la convivialité à l’éclatement communautaire

 

1)      Une vision historique de l’établissement du pacte national

 

Pour essayer d’appréhender quelques clefs de compréhension sur le Liban contemporain, il nous faut revenir sans être exhaustif et descriptif sur l’histoire du Liban, sur sa fondation et sa création. En effet, ces éléments nous fournissent de nombreuses indications pour expliquer la situation actuelle.

A l’origine, l’état que nous connaissons aujourd’hui en tant que tel n’a formellement pris sa place dans le concert des nations qu’en 1943 quand son indépendance lui été accordée par la France. Seulement le Liban n’a pas attendu cette déclaration d’indépendance, faite avec précipitation, pour exister.

 Le pays que l’on appelle « Liban » aujourd’hui dispose d’une histoire millénaire qui est à la fois complexe et exemplaire. L’histoire du Liban est en premier lieu l’histoire des communautés (annexe 1). Sur le territoire qu’occupe le Liban aujourd’hui, il était flagrant de constater dès le VIIème siècle après Jésus-Christ la variété et la complexité des communautés principalement religieuses déjà présentes, avant même que ne s’institue un état (féodal ou moderne), nous y reviendront largement plus loin.

Mais l’histoire du Liban, c’est aussi l’histoire d’un espace (annexe 1 et 2), d’une terre où plutôt d’une montagne. La géographie de ce pays est en effet très montagneuse : c’est à cette chaîne de montagne appelée « Le Mont Liban » que le pays actuel doit son nom. Ces montagnes sont d’ailleurs à la fois les limites physiques et géographiques du Liban ainsi que ses propres limites politiques : de part et d’autre de cette chaîne de montagnes se situe d’un côté le Liban et de l’autre la Syrie, marquant ainsi la frontière orientale du Liban. Derrière cette chaîne se situent des plaines côtières très étendues mais très étroites, entrecoupées de sommets côtiers pouvant parfois atteindre une altitude très élevée. C’est dans ces plaines (plaine de la Bekaa, plateau du Akkar) que se situe le cœur historique du Liban avec ses grandes villes fondées à l’origine par les Phéniciens qui ont joué un rôle prépondérant dans l’histoire du Proche-Orient. Les trois plus grandes villes sont bien sûr Beyrouth, Tyr, aujourd’hui appelé Sour, Saida et Tripoli au nord. Ces villes sont d’une importance majeure car le Liban a toujours été un pays très urbanisé  (Beyrouth compte plus d’1,5 millions d’habitants).

Nous allons maintenant procéder à un très bref rappel historique, absolument nécessaire pour comprendre la mise en contexte du cadre général qui va suivre.

 

 

a)     L’émirat du Liban

 

L’histoire du Proche-Orient à l’époque de l’émirat est en grande partie liée à la genèse de la lutte entre l’Empire ottoman et les Mamelouks d’Egypte. En 1516,  Selim Ier, père de Soliman le Magnifique, chassa les Mamelouks de Syrie et du territoire du Liban contemporain. Percevant ce territoire comme difficile à contrôler (géographiquement loin de la Sublime Porte) et comme potentiellement un foyer de sédition, Selim Ier n’a pas cherché à asseoir son autorité sur cette population mais au contraire a délégué une grande partie de son pouvoir à un homme que l’on appellait historiquement « l’émir de la montagne des Druzes », à la fois chef militaire, collecteur, administrateur. En effet, dès cette époque, le territoire de « la montagne des Druzes » était une véritable mosaïque de communautés religieuses distinctes géographiquement : on peut distinguer comme le fait Georges Corm dans son livre « Le Liban contemporain », le « Liban des villes » et le « le Liban des montagnes ».

Le « Liban des villes » est ouvert sur le monde extérieur, à toutes les influences étrangères. C’est le Liban des religions dites « officielles » comme le christianisme catholique ou orthodoxe et le sunnisme conventionnel.

Le « Liban de la montagne » est une périphérie délaissée, marginale, en marge des courants d’influence qui sévissent dans le Liban des plaines côtières : c’est le Liban des religions qui ont souvent été marginalisées et des communautés souvent peu connues comme les Druzes, courant ésotérique et syncrétique du chiisme fatimide, des chrétiens maronites, des chiites et autres. Georges Corm souligne bien le contraste entre ces deux espaces : « [dans le Liban des montagnes] La pauvreté entraîne le mysticisme, la solitude de ces montagnes pelées appelle le mythe, l’hérésie, le repli. Les villages y sont fermés, autour de leur église pauvre, de leur demi-mosquée, sur leurs querelles de familles et de clans, leurs incestes, leurs mythes fondateurs[…] La ville, au contraire est riche, ouverte sur la mer et sur l’arrière pays, au-delà de ces montagnes abruptes. Villes de patriciens, de commerçants, de juristes, de fonctionnaires impériaux ».

Ce décalage se retrouve en filigrane dans toute l’histoire du Liban et en particulier à travers la période qui couvre de l’installation à la fin de l’émirat. L’émirat s’appuie en même temps sur une bureaucratie ottomane dans les villes côtières et sur les grandes familles du Mont Liban pour régner de manière féodale et favoriser ainsi la domination des Druzes et des Maronites.

Ainsi pourrait-on résumer cette période par une citation synthétique de Nadine Picaudou dans son livre « La déchirure libanaise » : « Le Liban de l’émirat, c’est un peu la structure clanique de la montagne, segmentaire et hiérarchisée où la médiation avec l’empire Ottoman est assurée par l’administration émirale ».

 Après la première dynastie émirale druze des Ma’an vint la seconde dynastie des Chéhab, d’origine sunnite mais convertie au christianisme. Pourtant ayant démarré sous de bons auspices, et menant une politique traditionnelle de renforcement du pouvoir de la montagne contre les 3 pachas ottomans, l’émir Chéhab s’allie dans un premier temps à un puissant notable druze : Bachir Joumblatt, mais il ne tarde pas à le redouter puis à le faire assassiner. Cet évènement marque alors un tournant. S’aliénant les Druzes et contre le courant traditionnel des alliances passées, l’émir s’allie aux Maronites. Mais en plus de s’appuyer sur l’inversion des rapports traditionnels, l’émir rebelle s’allie à Mohamed Ali, le puissant pacha d’Egypte qui s’était lancé dans la conquête de la Syrie et qui menaçait sérieusement l’intégrité territoriale de l’empire Ottoman. A l’exemple du pacha d’Egypte, l’émir du Liban, Bachir II se lance dans des politiques autoritaires et abusives contre les populations de la Montagne (corvées, conscription obligatoire) et s’attire les foudres des Druzes qui entrent en rébellion. Seulement la révolte prend de l’ampleur et Maronites et Druzes s’allient pour destituer l’émir.

 

 

b)     Début des interventions étrangères et clientélisation des communautés : l’émergence du « petit Liban »

 

 La dimension internationale du conflit va alors s’accentuer avec le problème de l’Egypte. La lutte pour ce territoire, convoité à la fois par la France et la Grande-Bretagne, aura pour principal théâtre l’émirat du Liban. Depuis l’expédition d’Egypte menée par Bonaparte, l’Egypte est devenu l’enjeu des rivalités entre Français et Britanniques. La France soutient le pacha rebelle d’Egypte Mohamed Ali pour s’assurer un libre accès vers les Indes tandis que la Grande-Bretagne soutient fermement la souveraineté de l’empire Ottoman sur l’Egypte : en effet selon Nadine Picaudou : « La Grande-Bretagne préfère voir les rivages de la Mer Rouge tenus par un vieil empire affaibli qu’un Etat fort protégé par sa rivale française ». Cet épisode est un tournant dans l’histoire du Liban parce qu’il correspond au début des interventions étrangères de toutes sortes au Liban, interventions qui continuent encore aujourd’hui. Suite à l’invasion de la Syrie par Mohamed Ali, les grandes puissances occidentales réunies à Londres en 1840 (Grande-Bretagne, Prusse, Autriche, Russie) lancent un ultimatum au pacha d’Egypte afin qu’il évacue les troupes de son fils Ibrahim de Syrie. Face au refus égyptien, une flotte coalisée bombarde Beyrouth, des milliers de soldats débarquent et déposent, avec la rébellion l’émir Bachir II qui est alors contraint de s’exiler à Malte.

Malheureusement la déposition de Bachir II ne rétablit pas le calme, au contraire l’occupation par l’Egypte a accéléré les mutations internes et l’éclatement de l’émirat. Les Druzes veulent recouvrir leur puissance d’antan alors que la communauté maronite en pleine ascension est devenue la communauté dominante et s’oppose à un retour à l’ordre druze ancien. Le temps de l’ancienne osmose semble alors définitivement révolu quand surgissent les premiers et sanglants affrontements communautaires druzo-maronite. Sous la pression des puissances occidentales, Istanbul intervient, annonce la destitution de l’émirat et nomme un nouveau gouverneur.

A partir de cette période, on assiste à une complexe « clientélisation des communautés » comme le dit Nadine Picaudou. En effet c’est un jeu à somme positive d’une part pour les communautés, qui voient leurs intérêts assurés par une puissance tutrice et d’autre part pour les puissances étrangères qui trouvent un véritable point d’appui et de légitimation pour sauvegarder leurs propre intérêts dans la région mais malheureusement tout cela se fait au détriment d’un dialogue et d’une conciliation globale entre les communautés. C’est ainsi que l’on assiste à un parrainage français des Maronites du Liban et à un soutien anglais aux Druzes pour faire contrepoids. Les Puissances, pour sortir de cet impasse adoptent le compromis du chancelier autrichien Metternich prévoyant la territorialisation des deux principales communautés. La région du Mont Liban se transforme alors en double préfecture (caïmacamat), l’une maronite dans le Kesrouan et l’autre Druze dans le Chouf. Ces deux « préfectures » appelées « Petit-Liban » créent ainsi un équilibre des influences entre la France et la Grande-Bretagne. Les périphéries nord (Akkar, nord de Tripoli), et sud (Jabal Amel, Tyr) ainsi que la plaine de la Bekaa sont attribuées non pas à l’une de ces deux communautés mais à la province ottomane de Syrie. Le statut du « Petit-Liban » jetait les bases de la division confessionnelle de la vie politique. Mais les villages mixtes (de plusieurs confessions différentes) furent la source de réels problèmes et de nombreux massacres. Ce fut le prétexte dont se servit Napoléon III pour justifier son intervention au Liban en 1860 à la suite de très violents affrontements intercommunautaires. Dès lors, fut convoquée une commission diplomatique avec tous les membres concernés et l’on créa un nouveau statut organique pour le Mont Liban. Ce statut entérinait véritablement l’existence d’une démocratie confessionnelle au Liban avec la création d’un conseil administratif composé de 12 membres (2 membres pour chacune des 6 principales communautés confessionnelles du pays) pour assister le gouverneur,  la répartition communautaire des sièges étant la règle à tous les niveaux de la vie sociale et politique. Le nouveau système politique était donc fondé sur le confessionnalisme. Le Liban fut le seul pays du monde à instaurer ce type de régime politique à la fois complexe, exemplaire mais intransposable.

 

 

c)     Le mandat français ou l’émergence du « grand Liban »

 

L’empire Ottoman, entraîné dans la première guerre mondiale par une alliance avec l’Allemagne fit preuve d’autoritarisme dans les provinces qu’il contrôlait et fit taire toute opposition même celle qui ne le menaçait pas directement. La Grande-Bretagne soutint alors le nationalisme arabe et promit aux Arabes l’instauration d’un état arabe indépendant si ceux-ci entraient en guerre contre les Ottomans. Mais parallèlement, les négociations sur le partage de l’empire Ottoman avaient commencé dès 1915 et la Grande-Bretagne excluait la création de cet état arabe indépendant sur l’ancienne province ottomane du Liban et de la Cilicie car elle prévoyait de les céder à la France. Cette entente officieuse fut entérinée par les accords secrets Sykes-Picot. En 1920, la SDN confiait alors à la France le mandat sur le Liban. La France conclut avec Fayçal, le roi de l’Etat arabe, un premier accord portant sur la Syrie qui prévoyait une fédération syrienne indépendante sous mandat français incluant un Liban autonome. Mais cet accord suscita de violentes réactions et une délégation menée par le Patriarche maronite obtint de Clemenceau un engagement écrit en faveur d’un  Liban séparé de la Syrie. Le Congrès national syrien refusa et voulut affirmer sa souveraineté sur les régions côtières. La tension ne cessa de monter et atteint son paroxysme quand les troupes britanniques se retirèrent définitivement du Liban. En effet, Les troupes syriennes attaquèrent alors l’armée française et le Congrès Syrien proclama même l’indépendance du pays. Après le rejet par le Congrès de l’ultimatum français, Gouraud marcha sur Damas et écrasa les partisans de l’unité syrienne. Malgré les invectives de son secrétaire général, Robert de Caix, qui préconisait une solution plus centrée sur la modération et les frontières communautaires, Gouraud proclama la naissance de l’Etat du Grand Liban le 1er Septembre 1920. Ce territoire comprenait bien sûr celui de l’Etat du Mont Liban de 1860  plus toutes les régions côtières de Tripoli jusqu’au Jabal Amel ainsi que la plaine de la Bekaa. Mais cet état était le pur produit de la France pressée par les Maronites, et en totale opposition avec l’idéal de la Grande Syrie prônée par les nationalistes arabes : cet état de fait est d’une importance majeure car les conditions de cette naissance sont encore en plein cœur de l’actualité et explique en grande partie les relations actuelles entre le Liban et la Syrie.

L’œuvre politique du mandat français est considérable et marque à bien des égards la consécration de l’intégration politique des communautés. En 1926, la Constitution est promulguée, elle est inspirée directement de la Constitution française de1875 et de celle de la Belgique, et consacre unanimement la partition sur une base confessionnelle de l’Etat du Grand Liban : c’est le confessionnalisme. En effet, on assiste selon G.Corm a une « institutionnalisation du communautarisme » sous le mandat français. Les articles 9 et 10 cristallisent cette partition en assurant que la Constitution respectera : « le statut personnel et les intérêts religieux de toutes les communautés. L’article 95 assure quant à lui que « les communautés seront équitablement représentées dans les emplois publics et dans la composition des ministères ». Les années suivantes sont marquées par la révolte des Druzes, puis par des maladresses et des politiques autoritaires ; la France finit par se mettre à dos et les chrétiens et les musulmans.

L’arrivée de la Seconde Guerre Mondiale marque un tournant dans l’histoire du Liban car elle va précipiter les velléités indépendantistes. En septembre 1939, la Constitution est suspendue pour cause de guerre : un haut-commissaire est nommé par Pétain : l’amiral Dentz. Mais celui-ci est vite chassé par les F.F.L  et les Britanniques. Un délégué général de la France Libre est alors nommé à sa place : il s’agit du général Catroux qui promet d’accorder l’indépendance au Liban et à la Syrie dans les plus brefs délais. Mais, las d’attendre ces réformes qui tardent encore, la Chambre des Députés amende la Constitution pour supprimer les articles relatifs au mandat français. Le nouveau Haut Commissaire français J.Helleu arrête et emprisonne alors le président libanais ainsi que ses principaux ministres. Ce sera le chant du cygne, le dernier coup de force montrant l’impuissance des Français à contrôler le Liban. Suite à ces évènements, une insurrection généralisée de toutes les communautés éclate et sous la pression des Britanniques, Catroux fait alors libérer les prisonniers. La République Libanaise qui impliquait de facto l’indépendance est proclamée le 22 Novembre 1943.

 

 

d)     le Pacte national

 

Le Pacte national est une sorte de consensus, de compromis par lequel le « Grand Liban » est définitivement entériné. Ce pacte informel est l’œuvre de deux figures incontournables de la vie politique libanaise : Béchara El-Khoury et Riyad El-Sohl. Il est un compromis entre les aspirations mulsumanes et  les ambitions chrétiennes. Il stipulait que si les chrétiens renonçaient à toute protection étrangère et à l’idée d’un Liban uniquement chrétien, en contrepartie les musulmans renonceraient à toute idée de démembrement du Liban et de rattachement à l’unité syrienne ou arabe. Mais plus qu’un accord tacite informel, le Pacte national met donc en place le système politique libanais en favorisant les minorités sunnites et maronites. Les fonctions principales de l’Etat furent réparties par communautés : ainsi le président  de la République se doit d’être maronite, le premier ministre, sunnite et le président de l’assemblée, chiite. Le parlement est également élu sur une base à la fois confessionnelle et territoriale à raison de 6 députés chrétiens pour 5 députés musulmans.

Le pacte national consacrait donc le « Grand Liban » en tant qu’état à part entière, mais sur des bases réellement précaires et fragiles.

 

 

 

 

 

 

 

 

2)     Les limites et l’éclatement du Pacte national

 

 

a)     Les limites du Pacte national

 

Le Liban se présente alors sous la forme d’une fédération de communautés confessionnelles. Mais ce compromis favorisait surtout deux communautés : les communautés maronites et sunnites au détriment de l’intérêt général du Liban. De même, il ne respectait pas non plus les équilibres historiques traditionnels du Liban en marginalisant les Druzes qui eurent un rôle prépondérant dans l’histoire du Liban.

Ce pacte a plutôt été une solution ne tenant compte que des nouveaux rapports sociaux et économiques dominants. Selon Nadine Picaudou « le Pacte national en réalité défigure la société en la caricaturant et contribue à figer les rapports de force dominants […] il vient couronner la politique communautaire des autorités françaises en se plaçant dans la perspective d’un partage confessionnel des fonctions. ». Cette citation, très critique à l’égard du Pacte national, souligne en quelque sorte une alliance de circonstances institutionnalisée. C’est à dire que l’insurrection contre la France avait fait s’allier deux communautés qui prenaient conscience de leurs puissances, leurs institutionnalisations ne furent que la transposition politique de cette domination sociale et économique.

En consacrant ainsi la prédominance des communautés sur l’Etat, les communautés se sentirent renforcées dans leur rôle d’agent politique dominant ; l’appartenance communautaire est alors devenue un cadre avant tout social et politique qui structure profondément l’identité et qui s’approprie le monopole de la représentation politique. Plus qu’un contre-pouvoir qui tente de réguler le pouvoir en place, le  Pacte national établit que ce soient ces mêmes communautés qui régulent et équilibrent l’Etat.

Pour conclure, le Pacte national, il est vrai, consacre et tente de pérenniser la jeune République libanaise en trouvant un équilibre  fragile entre les rapports de force dominants à un moment donné. Toutefois, il crée l’illusion d’une construction politique pérenne mais ne parvient pas à dépasser le stade d’une « mosaïque de minorités associées » et c’est ce qui provoquera sa chute.

 

 

b)     L’éclatement du Pacte national

 

Pourtant aussi étrange que cela puisse paraître, la première crise que connaît le régime ne trouve pas sa source dans le confessionnalisme instauré par le Pacte national.

En effet, en 1952 le président El-Khoury, artisan de l’indépendance et du Pacte national, ne résiste pas à l’insurrection menée par Kamal Joumblatt contre la corruption de son régime. Il échoue dans sa tentative de rallier l’armée et doit  donner sa démission le 18 Septembre. Aussitôt après, de nouvelles élections sont organisées et c’est le proaméricain Camille Chamoun qui est élu président. Dans le contexte très tendu de la Guerre Froide, il pèse de tout son poids pour intégrer le Liban dans le pacte de Bagdad (alliance défensive des pays de l’Orient érigé sous la houlette de la Grande-Bretagne contre l’expansion du communisme).

Les prises de position sur l’attitude à tenir quant à la Guerre Froide divisent le pays entre les pro-arabes nassériens d’une part et les pro-occidentaux d’autre part, remettant donc en cause le consensus national. La tension monte encore d’un cran quand le président Chamoun, qui en outre souscrit à la doctrine Eisenhower (containment), refuse de rappeler ses ambassadeurs suite à l’intervention de Suez. Ses décisions auront pour résultat la démission de nombreux ministres à la fois sunnites, chiites et maronites. Le 1 février 1958, l’Egypte de Nasser et la Syrie d’Al-Kouatli fusionnent : La République Arabe Unie (RAU) est créée. Cette fusion crée une agitation sans précédent et réveille le vieux rêve panarabique de l’unité de la nation arabe. Des émeutes éclatent alors dans Tripoli et le quartier populaire sunnite de la Basta se couvre de barricades. Durant l’été 1958, l’insurrection s’étend à travers tout le pays : c’est « la révolte des Pachas » ; au débat sur