Le Voile, que cache-t-il, sous la direction d’Alain Houziaux, avec la participation de Jean Baubérot , Dounia Bouzar et Jacqueline Costa-Lascoux.

 

 

Bibliographie : Jean Baubérot est président honoraire de l’Ecole  pratique des Hautes Etudes.Il est titulaire de la chaire « histoire et sociologie de la laïcité ».Ancien membre de la commission Stasi, il a été le seul à ne pas voter la proposition d’interdire le port de signes religieux à l’école.

Dounia Bouzar est chargée d’études à la Protection judiciaire de la jeunesse.Doctorante en anthropologie, elle est une personnalité qualifiée du Conseil français du culte musulman.

Jacqueline Costa-Lascoux est directrice de recherche au CNRS, membre de la Commission Thélot sur l’avenir de l’école, présidente honoraire de la Ligue de l’enseignement, et ancien membre de la commission Stasi.

Alain Houziaux est un pasteur de l’Eglise réformée de l’Etoile, docteur en théologie et en philosophie.

 

Introduction : Cet ouvrage fait suite à un cycle de conférences organisées par Alain Houziaux au temple de l’Eglise reformée de l’Etoile, de Mars à Mai 2004.Il présente 4 avis différents autour d’un sujet qui a fait et qui continue de  faire débat : le port de signes religieux ostensibles à l’école.La communauté la plus directement visée par la loi est la communauté musulmane.Alors que révèle et que cache  cette loi ? Etait-elle nécessaire ?

 

 

Un conflit de lois, par Alain Houziaux

 

            Alain Houziaux se demande qui, de l'autorité de l'État ou de l'autorité religieuse le pratiquant doit respecter. Pour les chrétiens, il n'y a aucun inconvénient à ce que les femmes portent le voile, car il fait également partie de la culture chrétienne. Mais pourquoi créer une loi spécifique rien que pour le voile ? Pour l'auteur, il ne s'agit pas de défendre l'école laïque comme l'ont montrés les grands défilés des Français en soutien à l'école privée (dans les années 90). La laïcité n'est qu'un couvre-chef servant à dissimuler d'une part une « arabo-phobie ». Le repli autour de valeurs fortes comme le voile semble alors classique. La loi autour du voile ne fera qu'augmenter le communautarisme aux yeux de l'auteur. D'autre part, cette loi cache une phobie de la ferveur religieuse et des dérives fanatiques liées à la religion (« le fanatisme, l'aliénation et l'endoctrinement »). Le voile serait l'emblème de ces craintes et doit donc être interdit.

Même si cette loi n'a pas pour but premier de faire valoir la laïcité, l'auteur se demande où est la limite entre la loi de l'État et la loi religieuse. La réponse est complexe car l'auteur décompose la laïcité en deux niveaux :

                        _La laïcité est, au premier niveau, l'indépendance des « champs de vie sociale » (institutions civiles) vis-à-vis des religions, des institutions religieuses. Le protestantisme a accepté cette distinction, tout comme le catholicisme depuis quelques décennies. L'islam est lui opposé à cette distinction, mais les autorités musulmanes françaises l'ont entérinée.

                        _Au deuxième niveau, la laïcité exige du citoyen et du croyant qu'ils appliquent ce concept dès lors qu'ils entrent dans le champ des institutions de l'État, c'est-à-dire qu'ils doivent oublier leurs convictions religieuses dès lors qu'ils rentrent dans une école par exemple.

Mais le croyant doit être fidèle à ses convictions religieuses tout le temps. Il doit appliquer la loi religieuse y compris dans les lieux de vie sociale (écoles, entreprises, hôpitaux), et c'est cette pratique que l'État veut abolir. Il y a donc, selon auteur, un conflit entre deux lois : la loi religieuse et la loi de l'État. À laquelle des deux autorités doit se soumettre le croyant ? L'essentiel, pour l'auteur, dans l'affaire du voile, est de savoir si le port de ce dernier est « une obligation de conscience ». En effet, pour certaines musulmanes, le voile est une « obligation rituelle de la conscience religieuse ».

De plus, la France a ratifié des textes de loi protégeant la liberté de culte dans la mesure où cette dernière ne porte pas atteinte à la sécurité, à la santé, à la morale publique et donc à l'ordre public. Or, le voile ne semble pas porter atteinte à l'ordre public.

L'auteur garde un avis réservé quant à l'interprétation de la loi et ses conséquences. Il conclut en disant que la laïcité ne peut être imposée. Il cite ici Mendès-France : « la laïcité, c'est un état d'esprit, elle ne peut s'imposer par la loi ». Donc la loi ne garantira pas la compréhension du concept de laïcité, et ne réglera surtout pas les conflits intercommunautaires, la question de la femme dans la religion musulmane et la question de l'intégration des populations musulmanes.

 

Du déni de l’Islam à l’enfermement dans la facette musulmane, par Dounia Bouzar

 

            Pour les jeunes immigrés, le fossé entre la culture du pays d'origine et celle du pays d'accueil les pousse à se tourner vers l'Islam comme seule source de réponses à leurs questions. Cependant, cet Islam est décontextualisé, sorti de son milieu traditionnel. Ces jeunes musulmans qui se décrivent à la fois d'Islam et de France, donnent naissance à un nouveau concept: l'Islam de France.

L'Islam donne une légitimité à leurs revendications, leurs comportements, et est une source de réponse unique à leurs problèmes. Cette source de réponses unique est problématique, car il n'y a plus de confrontation avec d'autres sources de savoir, et donc de regard critique sur la religion permettant une évolution du discours. Ces jeunes, devant faire le compromis entre plusieurs cultures et origines, trouvent une solution dans l'Islam. Ils intègrent la communauté musulmane ou la «Oumma » qui n'a pas de nationalité, de frontière. Ainsi, on ne trahit pas ses origines (puisque l'on est musulman) tout en restant français.

Dans ce contexte, l'accès au texte coranique va permettre de faire accepter aux parents des valeurs françaises, ces derniers cherchant plutôt à imposer des traditions. Cela leur permet également de se reconnaître dans la France et ses valeurs, car la démocratie, le respect des droits, la justice existent dans le Coran.Le Coran devient un lien entre leurs origines étrangères et la France. Ils se reconnaissent dans la France à travers l'Islam, et cherchent à développer cette vision moins fondamentaliste des textes religieux qui n’est pas mise en avant par les médias.

Il en est de même dans l'affaire du voile. Selon l'auteur, les femmes sont bien décidées à se réapproprier la lecture des textes imposée par les hommes, ces derniers faisant du voile une marque de soumission. Ainsi, elles se sentent libérées et plus proche des combats de françaises sur des valeurs comme l'égalité des sexes. Mais, les femmes qui cherchent à redéfinir les textes de l'Islam en leur faveur s'enferment à leur tour dedans, en tentant de prouver aux hommes sur une affaire comme le voile que leur lecture est erronée. Elles enferment leur raisonnement et écartent toutes causes extra religieuses face aux problèmes auxquels elles sont confrontées, notamment dans la recherche d'une identité. D'où une incapacité à évoluer dans la lecture du texte et plus largement dans le rapport qu'elles ont à la société. Elles sont dans un cercle vicieux. Ce nouveau discours religieux sert à justifier la modernité sans pour autant moderniser les textes. C'est une attitude passive face à un héritage que l'on ne discute pas, mais avec lequel « on fait avec » en colmatant les trous.

Selon l'auteur, les femmes doivent redécouvrir leur identité au travers de facteurs extra religieux pour repenser leur vision de la religion, de la société et de la place qu'elles occupent dans cette dernière.

Les musulmans ne se sont pas enfermés dans la religion tout seul. La société les a aidés, en pointant du doigt leurs particularismes religieux et en désignant ce dernier comme la clé de leurs problèmes (voir le rôle des médias). Réduire le comportement de certains jeunes au rang de produits de l'Islam est un raccourci évitant de chercher des causes extra religieuses (histoire, contexte socio-économique...). L'Islam est devenu le sujet en soi qui s'opposait à la laïcité. Il est considéré comme le seul élément déterminant le comportement des jeunes, et parle à leur place en tant que sujet principal. Du coup, on case les jeunes musulmans dans un espace prédéfini parce qu'ils croient en l'Islam.

Jean Baubérot pose une question sur ce point : « quel serait à votre avis le contexte qui permettrait d'obtenir le climat de sécurité qui faciliterait des lectures du Coran et des traditions musulmanes fait dans la sérénité, pour descrisper la situation ? »

Pour Dounia Bouznar, il faut tout d'abord que l'analyse de la situation ne parte pas de l'Islam mais des jeunes filles françaises et de leur quotidien. Il faut donc séparer la politique du théologique.

 

Voile, école, femmes, laïcité, par Jean Baubérot

 

            Pour Jean Baubérot, le problème du voile commence avec l'affaire du collège de Creil en 1989. À l'époque, les renseignements généraux recensent 45 établissements où des jeunes filles se rendent voilées dans les classes. L'auteur se demande pourquoi l'affaire a pris tellement d'importance. Ce problème du voile se trouve à l'intersection de trois sujets passionnels en France : l'école, l'émancipation de la femme et la laïcité.

Selon Jean Baubérot, l'école démocratique de masse a été établie en France trop tard, en 1975 avec la loi Haby. Ce type d'enseignement n'a pas eu le temps de trouver ses marques, de faire ses preuves que de nombreux problèmes ont surgi simultanément et se sont accumulés. L'école de masse arrive au moment de la récession des Vingt Piteuses, dans un contexte socio-économique difficile (récession économique, chômage...). À cela s'ajoute l'arrivée d'élèves avec des origines culturelles très diverses. Les enseignants se sont trouvés coincés entre des références au multiculturalisme, et à la défense du républicanisme et de ses valeurs.

Pour nombre d'enseignants, souvent confrontés à des situations difficilement gérables, le foulard a été « la goutte d'eau qui a fait déborder le vase ».

D'autres part, le problème du voile apparaît en 1989, au lendemain de la loi Jospin de juillet de la même année. Cette loi confère aux élèves certains droits qui auparavant n'existaient pas. La question des droits des élèves ne s'était jamais posée et le corps enseignant pouvait interdire certaines pratiques s'il le souhaitait (cas des gauchers contrariés par exemple).

De plus, depuis les années 80, deux visions de l'école et de l'universalité s'opposent :

                        _la première prône l'acculturation de l'élève qui doit se délaisser de ses particularismes pour devenir « une cire molle dans laquelle le professeur déversait des valeurs universelles ».

                        _la deuxième propose aux professeurs de rebondir sur les particularismes des élèves et de s’en servir comme levier.

En 1989, la première conception l'emporte à cause du contexte extérieur d'intolérance religieuse. L'auteur cite en exemple la Fatwa de Khomeiny, les critiques autour du film La dernière tentation du Christ. De ce fait, l'affaire du voile a été amplifiée et diabolisée.

            Sur la question de l'émancipation de la femme, Jean Baubérot note que le tournant se situe au XIXe siècle. À cette époque, les places au sein de la société entre l'homme et la femme commencent à être brouillées : les femmes commencent à faire des études, et à occuper certaines professions habituellement réservées aux hommes.

L'émancipation de la femme ne s'est pas faite par étapes en France, car c’est selon l'auteur le pays du « tout ou rien ». Ce qui pose aujourd'hui un problème de modernité. Sans nier les progrès, l'auteur fait remarquer à juste titre que la France est le 13e pays de l'union européenne en terme de représentation des femmes au parlement.

Au moment du conflit du voile, les femmes opposées au port du foulard avançaient comme argument, que ce dernier était un signe de soumission de la femme et que celle-ci n'était plus propriétaire de son corps.

Ceux qui prônaient pour le foulard en 1989 se justifiaient par deux arguments :

                        _Le premier est que les jeunes filles enlèveraient le voile par elle-même suite à l'enseignement républicain.Quinze ans après, ce point de vue semble être erroné, bien que l'on constate une émancipation des femmes musulmanes encore en cours aujourd'hui. Mais peut-être qu'il est encore trop tôt pour faire une analyse. Jean Baubérot signale que notre rapport au temps a changé, que nous avons de plus en plus de mal à inscrire notre analyse dans une longue durée.

                        _La seconde consiste à dire que l'émancipation de la femme musulmane peut se faire même avec le foulard. Cette opinion est plus récente en France, mais existe ailleurs. Elle s’appuierait sur la présence de plus en plus massive de femmes voilées au sein des associations de lutte pour les droits de la femme. D'ailleurs, certaines associations acceptent la mixité entre femmes voilées et femmes non voilées, d'autres la refuse.

            Il y a donc différentes interprétations autour du foulard. L'auteur est amené, en tant que sociologue, à se demander s’il existe sociologiquement une seule interprétation possible du voile. Pour lui, c'est avec le temps que va se dégager l'interprétation théorique du voile, en fonction du comportement des jeunes filles qui portent le foulard.

            Pour l'auteur, la question du voile a été abordée par le biais de la laïcité. Dans ce but, le président de la république a créé la commission Stasi. Or, même les organisations laïques n'ont pas pris position en faveur de la loi.Jean Baubérot reconnaît qu'à la fin de la commission, la question de laïcité s'était désaxée autour de la question de l'égalité entre hommes et femmes. Pour lui, il aurait suffi dans cette affaire, de lutter contre le port du foulard par contrainte, par le biais par exemple d'une campagne médiatique. Ceci aurait été moins stigmatisant pour la communauté musulmane, et les cas de filles voilées à l'école auraient été traités au « cas par cas ». Pour l'auteur, cela n’est en rien contraire à la laïcité puisque l'on procède ainsi depuis la fondation de l'école comme il l'a démontré dans son ouvrage L'Ordre moral contre l'ordre laïque.

La laïcité doit être non pas « ouverte », mais inclusive, dans le sens où il faut avoir l'intelligence d'esprit de « ratisser large » pour éviter de donner des cartes aux adversaires de la laïcité. Il a proposé à la commission Stasi de faire adopter comme loi l'acceptation des signes religieux, tant que ces derniers ne représentent pas un trouble à l'ordre public. Selon lui, la commission a pointé du doigt certains signes religieux comme étant ostensibles (kippa, foulard essentiellement), et donc comme étant des troubles à l'ordre public. Ces signes religieux deviennent un danger politique alors qu'ils ne sont que l'expression de la liberté de conscience et d’une pratique sociale.

Atteints dans leur liberté de conscience, les jeunes risquent de « surenchérir » renforçant ainsi les troubles à l'ordre public (exemples du protestantisme en France au XIXe siècle, de la lutte anti-congréganistes au début du XXe). Pour l'auteur, la loi est au final irrationnelle et dangereuse.

 

La loi nécessaire, par Jacqueline Costa-Lascoux

 

            D’après l'auteur, tous les membres de la commission Stasi étaient au départ opposés à l'idée d'une loi. À la fin, tous sauf Jean Baubérot avaient changé d'avis. Elle va nous expliquer ici pourquoi.

Pour elle, la loi était nécessaire non pas pour empêcher la liberté de culte, de conscience des élèves, mais pour éviter que ceux qui revendiquent trop fortement leur religion, notamment par des signes ostensibles, ne nuisent pas à la liberté des autres élèves. Autrement dit, la plus grande crainte était le prosélytisme qu'il fallait enrayer en supprimant les signes faisant de la religion « un étendard ».

Ce qui a conduit les membres à changer d'avis est :

                        _le désarroi et le désespoir des professeurs et chefs d'établissements confrontés au problème du voile

                        _les disparités dans l'application du concept de laïcité (tolérance de pratiques dans certains lieux, sanctions dans d'autres)

                        _la hausse des revendications anti-laïques et la diversification de leurs formes d'expression

                        _le fait que ce fléau touche toutes les branches du secteur public (santé, justice, défense, éducation)

                        _« la gravité des atteintes aux droits des personnes sous prétexte d'obligations religieuses »

                        _le développement de discriminations, de ségrégations légitimées parfois par le religieux (racisme, sexisme, homo phobie).

                        _le fait que cela touche maintenant les entreprises privées représentant ainsi une menace pour les avancées du droit du travail

                        _la similitude avec des situations présentes dans d'autres pays

                        _la volonté d’endiguer la montée des extrêmes et du vote contestataire qui se développe un peu partout en Europe

                        _la crainte du prosélytisme de groupes extrémistes menaçant les libertés fondamentales et recrutant des adolescents.

            Cette loi a été votée pour stopper la montée des courants extrémistes farouchement opposés à la République et à ses valeurs. La laïcité a été trop fragilisée par les revendications de liberté de culte, de conscience et « la commission a donc estimé qu'il fallait rappeler les principes et indiquer expressément une volonté politique ».

Pour l'auteur, la loi est un succès car elle rétablit les libertés fondamentales de chacun tout en renforçant les valeurs de la République.