Le capitalisme est-il moral ?

André Comte-Sponville

 

Philosophe et enseignant français né en 1952, André Comte-Sponville est l'auteur de nombreux ouvrages qui mettent la philosophie à la portée de tous. Philosophe humaniste, il a remis la recherche de la sagesse au goût du jour et a écrit sur beaucoup des thèmes classiques traités par les philosophes antiques ou des siècles passés, y compris sur la philosophie politique. André Comte-Sponville a été croyant jusqu'à ses 18 ans, ce qui explique son intérêt pour la religion. Il se définit d’ailleurs comme un athée fidèle car il se reconnaît dans une certaine tradition et histoire des valeurs gréco-judéo-chrétiennes. Il pense que l'homme peut se passer de religion, la philosophie en étant l'un des moyens.

Il est notamment l’auteur de Traité du désespoir et de la béatitude (1984-1988), Une éducation philosophique (1989), L'amour la solitude (1992) Valeur et Vérité (Etudes cyniques, 1994), Petit Traité des grandes vertus (1995), Impromptus (1996), L'être temps (1999), Présentation de la philosophie (2000), Le bonheur désespérément (2000), A-t-on encore besoin d'une religion ? (en collaboration avec Luc Ferry, 2003)

 

 

Le capitalisme est-il moral ? est en le résultat de nombreuses conférences que Comte-Sponville a pu animer devant des publics très différents : étudiants et enseignants d’écoles de commerce, membres d’association (spécialement l’association Progrès du management) ou des cadres d’entreprises variées. Comte-Sponville a décidé de mettre ces conférences sur papier afin d’« aider chacun à y voir plus clair, à prendre ses décisions, […] à assumer ses responsabilités face aux différents défis que le monde, aujourd’hui, nous impose ».

Le Capitalisme est-il moral ? porte un titre extrêmement accrocheur, étant donné que le capitalisme est des plus en plus remis en question. Or ce livre ne traite pas réellement de la moralité du capitalisme : en effet, dès les premières pages,on comprend que le capitalisme n’est ni moral, ni immoral mais amoral.

 

I Le retour de la morale

 

1.      Deux générations, deux erreurs

La génération soixante-huitarde ne se préoccupait pas réellement de la morale, mais davantage de l’immoralisme, de la libération totale ; Comte-Sponville nomme cette idéologie l’« idéologie du tout politique » : l’apolitisme était alors quasiment inenvisageable.

Vingt, trente ans plus tard, c’est-à-dire aujourd’hui, le changement est spectaculaire. En effet, la politique n’intéresse plus grand monde, sauf par l’intermédiaire des Guignols de l’Info. Par contre, la morale a exécuté un retour en force dans les préoccupations des français de nos jours. C’est ce qui explique le fait que l’Abbé Pierre soit la personnalité préférée des français, que l’on remettre entre les mains de l’action humanitaire la politique contre la guerre, le racisme, l’exclusion, …

Pour Comte-Sponville, ces deux générations se trompent : c’était une erreur de croire que la politique peut tenir lieu de morale, mais c’est aussi une erreur de croire que la morale peut tenir lieu de politique.

Comte-Sponville explique cela par le fait que cette génération se sent inutile, a de moins en moins le sentiment de peser collectivement.

2.      Le « triomphe » du capitalisme

Une autre explication avancée par l’auteur est le « triomphe du capitalisme » (Comte-Sponville critique d’ailleurs ce terme en se demandant si l’effondrement du système soviétique représente un réel triomphe du système capitaliste). Mais durant l’antagonisme des blocs, l’Occident libéral se justifiait moralement face au communisme, avec l’effondrement de ce-dernier, le « monde libre » perd son point de vue moral. Mais si le capitalisme n’a pas besoin de sens pour fonctionner, les individus ont eux une nécessité de moralité, ce qui explique cette génération morale.

3.      La « mort de Dieu »

La troisième explication de cette moralisation de la société est la laïcisation de l’Etat. En effet, aujourd’hui un enseignant peut croire en Dieu mais ne peut plus se réclamer de Dieu, idem pour un chef d’entreprise ou un homme politique : les individus peuvent croire en Dieu mais notre société ne peut plus fonder sur lui sa cohésion : « Dieu est socialement mort ».  Donc, si, autrefois, les actions morales étaient dictées par Dieu, si à la question « que dois-je faire ? » Dieu répondait ; aujourd’hui, cette question se pose toujours mais ce n’est plus Dieu qui y répond. Or nous avons toujours besoin de morale, voire même davantage.

4.      La mode de l’ « éthique d’entreprise »

Mais, malgré ces explications, il ne faut pas oublier que la morale est « à la mode », ce qui explique « la version managériale du retour à la morale » : l’éthique d’entreprise, définit comme améliorant « le climat interne de l’entreprise, donc la productivité », « l’image de l’entreprise, donc les ventes », « la qualité du produit ou du service, donc à nouveau les ventes ». D’où la création du terme « markéthique », désignant le rassemblement entre le marketing et l’éthique. Comte-Sponville reste perplexe face à ce terme, car ce serait bien la première fois que la vertu ferait gagner de l’argent. Ensuite, parce qu’il est vrai que le devoir et l’intérêt peuvent aller dans la même direction, mais que dans ce cas aucun problème moral ne se pose. Et enfin parce que si on accomplit une action morale par intérêt, cette action n’a aucune valeur morale puisque le propre de la morale est le désintéressement. Or l’éthique d’entreprise tient de ce type de comportement, donc plutôt que de parler d’éthique d’entreprise, Comte-Sponville préfère distinguer un certain nombre de domaines : les ordres.

 

II Le problème des limites et la distinction des ordres

 

1.      L’ordre techno-scientifique

Quelles limites pour les techno-sciences, et spécialement pour la science des vivants, pour la biologie, pour les manipulations génétiques, … ? La biologie ne répond pas à ces questions car cette question n’est pas la sienne.

Quelles limites pour l’économie, le capitalisme, le marché, … ? L’économie ne répond pas non plus à ces questions car ce n’est pas non plus le problème de l’économie.

Cet ordre, que Comte-Sponville nomme l’ordre techno-scientifique, est structuré intérieurement pas l’opposition du possible et de l’impossible. Mais cette frontière interne est incapable de limiter cet ordre à cause du progrès scientifique et technique. Cet ordre doit donc être limité de l’extérieur par un autre ordre

2.      L’ordre juridico-politique

Cet ordre correspond à la loi, à l’Etat ; cet ordre va légiférer l’ordre techno-scientifique. Il est structuré intérieurement par le légal et l’illégal. Mais la question se pose de savoir ce qui va limiter ce deuxième ordre. En effet, cet ordre n’a aucun moyen d’échapper au « salaud légaliste », qui peut être compétent, mais égoïste, méchant, menteur, ... De plus, l’auteur explique qu’il y a quelques années, il a proposé comme sujet de dissertation de philosophie politique à ses étudiants : « le peuple a-t-il tous les droits ? ». La quasi-totalité des étudiants a répondu qu’en démocratie, le peuple, étant souverain, a tous les droits, puisque c’est lui qui fait le droit : le peuple a ainsi le droit de prendre des mesures-antidémocratiques. Il faut donc échapper à ce spectre du peuple qui aurait tous les droits.

3.      L’ordre de la morale

L’ordre pouvant limiter cet ordre juridico-politique est l’ordre de la morale. Cet ordre est structuré intérieurement par le l’opposition du bien et du mal, du devoir et de l’interdit. Il semble que la morale n’a pas à être limitée, après tout comment pourrait-on être trop moral ? Si l’on comprend ce qu’est un salaud performant dans l’ordre n°1, un salaud légaliste dans l’ordre n°2, on a du mal à voir ce que serait un salaud moralisateur ! Or Comte-Sponville fait la différence entre le fait d’être moral et moralisateur : en effet, être moral, c’est s’occuper de son devoir ; être moralisateur, c’est s’occuper du devoir des autres. Donc si l’on peu comprendre ce qu’est un salaud moralisateur, on ne peut toujours pas voir ce qu’est un salaud moral ! Si cet ordre n’a pas besoin d’être limité, il doit être complété par un quatrième ordre.

4.      L’ordre de l’amour

En français, les mots de morale et d’éthique sont interchangeables. Comte-Sponville nous propose ainsi une définition pour distinguer ces deux identités : la morale serait tout ce que l’on fait par devoir, et l’éthique par amour. Ce quatrième ordre est structuré intérieurement par l’opposition de la joie et de la tristesse. Mais comment faut-il limiter ou compléter cet ordre de l’amour ? Un croyant pourrait envisager un cinquième ordre, l’ordre divin, venant assurer la cohésion de l’ensemble. Mais cela semble injustifié aux yeux de l’auteur puisque l’on ne pourrait rien souhaiter davantage que l’amour infini et que ce n’est pas vraiment une menace.

Nous avons donc besoin de ces quatre ordres à la fois : « les quatre sont nécessaires ; aucun n’est suffisant ».

 

III Le capitalisme est-il moral ?

 

1.      Morale et économie

Le capitalisme, selon Comte-Sponville, ne peut pas être moral. En effet, cela signifierait que l’ordre n°3 serait soumis à l’ordre n°1 ; or le possible et l’impossible n’ont que faire du bien et du mal. Le capitalisme n’est ainsi pas moral, mais il n’est pas non plus immoral : il est donc amoral.

2.      L’erreur de Marx

L’amoralité foncière du capitalisme ne suffit pas à la condamner parce qu’elle est celle en général de l’économie dont on ne peut plus se passer, parce qu’il n’existe plus d’alternative crédible au capitalisme et parce que c’est la moralité qui à la base a fait la force du capitalisme.

Marx voulait que l’ordre n°3 soit soumis à l’ordre n°1. C’est ce qui se joue dans son œuvre autour des notions d’aliénation et d’exploitation ; elles sont la frontière entre l’économie et la morale. Marx voulait en finir avec l’injustice en comptant sur la conscience morale des individus en inventant un autre système économique. Or économiquement ce n’est pas tenable : l’individu est individualiste, il poursuit ses intérêts particuliers, allant parfois à l’encontre de l’intérêt commun. La force du capitalisme est elle, à l’opposé, de demander aux individus d’être égoïste.

3.      Le veau d’or

Malgré cela, l’analyse marxiste du capitalisme reste l’une des plus éclairantes. Comte-Sponville définit le capitalisme de deux façons. La première est plutôt descriptive ou structurale : « le capitalisme est un système économique fondé sur la propriété privée des moyens de production et d’échange, sur la liberté du marché et sur le salariat ». La seconde est plus fonctionnelle : « le capitalisme, c’est un système économique qui sert, avec de la richesse, à produire davantage de richesse ». Mais en tout cas, « vouloir faire du capitalisme une morale, ce serait faire du marché une religion, et de l’entreprise, une idole. […] Si le marché devenait une religion, ce serait la pire de toute, celle du veau d’or. Et la plus ridicule des tyrannies, celle de la richesse ».

 

IV La confusion des ordres : ridicule et tyrannie, angélisme ou barbarie

 

1.      Ridicule et tyrannie selon Pascal

Pascal entend par le mot ridicule la confusion des ordres pascaliens, et par tyrannie, le désir de domination universelle et hors de son ordre. Ainsi, la tyrannie représente le ridicule arrivé au pouvoir. Le tyran, c’est donc le roi qui veut être aimé ou crû, le savant qui veut régner ou l’amant qui veut être obéi. Mais cela n’empêche pas le fait qu’un individu soit crû ou aimé, cela ne dépend tout simplement pas de sa fonction.

2.      La tyrannie de l’inférieur : la barbarie

Deux tyrannies nous menacent particulièrement aujourd’hui : la barbarie et l’angélisme.

Comte-Sponville appelle barbarie la tyrannie des ordres inférieurs qui prétend soumettre le plus haut au plus bas. Il existe quatre barbaries différentes :

                        - la barbarie technonacratique ou libérale soumet la politique ou le droit à l’économie, aux techniques et aux sciences ; elle existe sous deux formes : la tyrannie libérale et la tyrannie des marchés.

                        - la barbarie politique soumet l’ordre de la morale à celui de la politique ; il existe là aussi deux écoles : la barbarie totalitaire et la barbarie légale, prétendant annuler le plus bas au nom du plus haut.

                        - la barbarie moralisatrice soumet l’ordre de l’amour à l’ordre de la morale

                        - la barbarie éthique serait, elle, la soumission de l’ordre de l’amour à celui du divin.

3.      La tyrannie du supérieur : l’angélisme

L’angélisme, lui, est le symétrique de la barbarie : c’est la tyrannie des ordres supérieurs qui prétend annuler le plus bas au nom du plus haut :

                        - l’angélisme politique ou juridique prétend annuler les exigences et contraintes économiques, techniques, scientifiques au nom de la politique ou du droit

                        - l’angélisme moral prétend annuler les exigences et contraintes juridique ou politique au nom de la morale. C’est ce qui se passe avec la génération actuelle, que l’on a vue dans le premier chapitre.

                        - l’angélisme éthique prétend annuler les contraintes de la morale, voire des trois premiers ordres au nom de l’amour (cf le mouvement hippie)

                        - l’angélisme religieux veut annuler les exigences et contraintes de l’amour, voire des quatre premiers ordres, au nom de l’ordre divin ou surnaturel.

4.      Responsabilité et solidarité

-          La responsabilité

La difficulté est que nous sommes dans ces quatre ordres à la fois. Or il se peut qu’ils s’avèrent divergents et il faut donc choisir quel ordre nous voulons privilégier : c’est la responsabilité, c’est-à-dire, assumer le pouvoir qui est le notre et choisir au cas par cas celui auquel on décide de se soumettre. Cette responsabilité ne peut-être qu’individuelle ; parler d’éthique d’entreprise n’a pas de sens puisqu’une entreprise n’a pas de morale. Mais c’est précisément parce qu’une entreprise est amorale qu’il doit y avoir une morale au sein de l’entreprise.

-          Commerce et « respect du client »

Les entreprises semblent confondre « respect du client » et morale. Or la morale c’est le respect du prochain, le respect du client est une valeur d’entreprise, déontologique mais pas morale.

-          Générosité ou solidarité ?

Il ne faut pas confondre la générosité, qui est le contraire de l’égoïsme, avec la solidarité, qui serait plutôt sa régulation intelligente et socialement efficace. Si l’on confond bien souvent ces deux notions, c’est qu’elles ont en commun le fait de prendre en compte les intérêts de l’autre. La différence entre les deux est que dans le cas de la générosité nous prenons en compte les intérêts de l’autre quant bien même nous ne les partageons pas, tandis que la solidarité consiste à prendre en compte les intérêts de l’autre parce que nous partageons ces intérêts.

-          Libéralisme ou ultralibéralisme ?

« Oui à l’économie de marché, dit un jour Lionel Jospin, non à la société de marché ! ». Pour Comte-Sponville, cette pensée distingue les libéraux des ultralibéraux. Cette différence se voit avec la distinction des ordres, et l’action du politique pour réguler l’ensemble.

 

V Conclusion

Comte-Sponville termine cet ouvrage en distinguant la primauté (ce qui vaut le plus pour l’individu) et le primat (ce qui vaut le plus pour le groupe), expliquant les choix de l’individu ou du groupe lorsque les ordres divergent. Il existe ainsi deux hiérarchies croisés : la hiérarchie ascendante des primautés, et l’enchaînement descendant des primats :

- primauté de l’amour mais primat de l’argent : les individus affirment généralement la primauté de l’amour mais une entreprise serait affectée davantage par une disparition de l’argent que de l’amour.

- primauté de la politique mais primat de l’économie et des sciences : il ne resterait rien de notre démocratie si toutes les infrastructures disparaissaient.

- primauté de la morale mais primat de la politique : pour l’individu la morale est une valeur plus haute, mais pour le groupe, pas de politique entraîne pas de morale.

- primauté de l’amour mais primat de la morale : Freud a montré que sans morale, il n’y aurait pas d’amour mais seulement la pulsion et le désir.

Bref ce qui vaut pour les individus n’est jamais ce qui est important pour le groupe.

 

 

            Dans cet ouvrage, Comte-Sponville explique clairement sa vision du monde, du découpage du monde selon différentes valeurs. Il justifie le fait que quoiqu’il se passe, ce sont toujours les hommes qui sont responsables de leurs actions et conséquences, que l’on ne peut pas reprocher au libéralisme de ne pas être humain, ou même de ne pas se soucier des conditions de vie des humains.