Stefan Zweig : Amok ou le fou de Malaisie

 

 

Biographie : Stefan Zweig est un écrivain autrichien né à Vienne en 1881.C’est un nouvelliste, essayiste.En 1904, il soutient une thèse doctorale sur Hippolyte Taine qui le rend sensible au déterminisme social.Il se passionne également pour Freud.Issu d’un milieu mondain, polyglotte et cosmopolite, il va consacrer toute sa vie à l’écriture, au voyage.

Dans ses œuvres, il a cherché à explorer les passions troubles (homosexualité, inceste), et à montrer que l’individu est socialement déterminé.

Durant la Grande Guerre, il milite pour le pacifisme, mais se désespère face au nazisme sombrant dans le pessimisme et la nostalgie.Juif d’origine, il s’exile à Londres en 1935 puis au Brésil où il met fin à ses jours en 1942.

Parmi ses grands succès, on compte Amok ou le fou de Malaisie (1922), La confession des sentiments (1926), La pitié dangereuse (1938), ou encore Le joueur d’échecs (1941).Ces livres ne sont que des exemples parmi les nombreux ouvrages que réalisa l’auteur.

 

 

Introduction : Suivant les conseils d’un ami, Stefan Zweig entreprend un voyage de cinq mois en Asie, qui lui inspira le thème de l’Amok.Cette nouvelle connut un grand succès en Allemagne et en France.Elle fut d’abord publiée dans un quotidien viennois le 4 Juin 1922, puis, fut reprise la même année en tête d’un recueil portant le même nom.Celle-ci  fit l’objet de deux adaptations, l’une soviétique en 1927, et l’autre française en 1934 (réalisation Fédor Ozep).

 

L’histoire

 

            L’histoire prend vit sur un bateau transatlantique devant ramener Stefan Zweig de Calcutta vers l’Europe.Il obtint difficilement une cabine peu spacieuse, mal aérée, située sous le pont principal, artère principale de l’Océania.Il régnait une odeur d’huile et de moisi désagréable.La conjonction des odeurs et  du bruit l’empêchait de  dormir, et l’auteur décida de se reposer durant les festivités de la soirée, quand les passages sur le pont sont moins importants.Ceci l’amena à se réveiller vers minuit.Il décida, la tête pleine de souvenirs, de divaguer sur le pont,sous une belle nuit étoilée.Il s’avança vers la proue du bateau, et s’assit, bercé par le bruit des vagues, qui se fracassaient contre la coque et le mouvement lent du navire.Il rêvassait lorsque soudain le bruit d’une toux sèche près de lui le fit sursauter.En face de lui se trouvait un homme, qu’il n’avait pas remarqué jusqu’à present.Il était gêné de ne pas s’être aperçu de la présence de cet homme fumant silencieusement sa pipe.Pour éviter de s’en aller trop brusquement, il alluma une cigarette, la termina puis s’en alla.Mais en chemin, son discret voisin le rattrapa et lui demanda en beguelliant de ne parler à personne de sa présence, ce qu’il fit.Cependant, intrigué, l’auteur entama quand même des recherches et ne trouva rien sur le mystérieux personnage.

Le lendemain, se couchant de bonne heure, Stefan Zweig se réveilla également vers minuit, s’extirpa rapidement de sa cabine, et poussé par sa curiosité, retourna voir si l’inconnu était toujours à la même place.Ce fut le cas.Il marqua un moment d’arrêt, puis ils engagèrent une conversation, l’individu lui expliquant qu’il avait un besoin pressant de se confier.L’auteur, par « devoir d’assistance », choisit de l’écouter.Commence alors un récit dans l’histoire autour de la question du devoir d’assistance…

L’inconnu était en fait un brillant médecin d’origine allemande.Pour une femme dont il fut « le jouet », il vola de l’argent dans l’hôpital où il travaillait huit ans auparavant.Cette femme l’avait totalement manipulé et s’était joué de lui.Il en fut complètement boulversé.Son oncle remboursa sa dette, et, suite à une annonce du gouvernement hollandais qui recrutait des médecins pour les colonies, il s’engagea pour dix ans.

Notre personnage se retrouva alors dans un trou perdu au fin fond de la Malaisie, sans voir aucun européen pendant des mois.Il tuait le temps en lisant et en sirotant du whisky, assommé par la moiteur du climat.Lorsque soudain, ses domestiques annoncèrent l’arrivée d’une femme blanche.Il fut surpris, et attivement mit un peu d’ordre dans ses affaires et arrangea ses habits, pressentant quand même quelque chose de louche dans cette venue.C’etait une lady, une anglaise qui arriva subitement dans son  bureau, et ne cessa de parler, débitant un discours qui semblait avoir été appris par cœur.Son attitude parut très suspecte.Au fur et à mesure, elle découvrit petit à petit son jeu, répondant aux questions du docteur tout en essayant d’en dire le moins possible.Elle attendait un enfant d’une relation extraconjugale, et désirait du docteur qu’il procéda à un avortement.

Le docteur expliqua à l’auteur que, face à cette femme venue de nul part, extrêmement déterminée, froide, impartiale et qui semblait il avait tout prévu à l’avance, il n’avait pas l’intention de se laisser faire.Il ne voulait pas être à nouveau l’objet d’une femme, il ne voulait pas se faire manipuler une nouvelle fois.C’était comme si elle lui donnait l’ordre de réaliser cette opération.Le docteur fut pris d’un désir soudain:il voulait que cette femme si déterminée, pensant même pouvoir acheter le personnage, se livre à lui, le supplie de l’aider.C’etait un combat, et le premier qui céderait deviendrait l’objet, l’esclave psychique de l’autre.Cette femme, pourtant au bord du désespoir, dont le mari était absent depuis assez longtemps pour qu’il comprenne que l’enfant n’était pas de lui et qui rentrait en Malaisie quelques jours plus tard, faisait preuve d’un orgueil sans équivoque, que le docteur chercha à briser.Le médecin refusa son argent et lui fit clairement comprendre que si elle le priait, il satisferait sa demande.Elle s’y refusa avec un déterminisme fascinant  et s’en alla lui ordonnant de ne pas la suivre.Le médecin resta incrédule un moment, se tourmentant de questions,  et soudain, pris de folie il enfourcha son vélo et la suivit, allant même jusqu’à écarter violemment son boy, qui avait pour ordre de le bloquer.Il rejoint en toute hâte la station du coin, mais c’était trop tard, elle était déjà partie.Il chercha à apprendre un maximum de renseignements sur elle: où elle vivait, qui elle était, qui était son mari.Petit à petit, il sentit monter en lui la folie, face à l’orgueil de cette femme pourtant au bord du précipice.Il s’en voulait d’avoir, par refus de soumission personnelle, faillit à son devoir d’assistance de médecin.Il devint un Amok, ou ces malais qui perdent la tête, réalisent des actes insensés sans pouvoir se contrôler, perdent toute vision périphérique et ne voient que l’objectif qu’ils veulent réaliser.Ils se lancent dans une course et tuent tout ce qui se trouve sur leur passage au point qu’il faut les abattre pour mettre un terme à leur folie.

Donc, le médecin devint un Amok, décida de rallier la ville où habitait cette femme.Il se mit à courir jusqu’à sa maison où on lui refusa l’accès.Il tourna autour comme un lion dans une cage attendant de l’apercevoir, mais en vain.Il se dirigea alors vers l’hôtel de la plage ou il passa son temps à boire et finit par s’endormir.C’etait un mardi et le mari de la dame revenait samedi après cinq mois d’absence.Elle était enceinte de trois mois.Elle était condamnée et lui voulait réparer son erreur et la sauver.Il se retrouva seul dans une ville inconnue.Il décida de se rendre chez le vice résident, son responsable, à qui il avait pratiqué des soins ultérieurement pour lui demander sa mutation.Ce dernier s’aperçut de la folie de l’homme, accepta sa requête mais lui demanda un certain délai, et lui proposa afin de rompre son isolement de venir à une réception le soir même chez le gouverneur.

Le soir même, il se rendit chez le gouverneur, attendant désespérément la venue de la lady.Lorsqu’elle entra dans la salle, il pouvait deviner sa présence et l’apercut.Elle affichait une décontraction déconcertante, tandis que lui était crispé.Il angoissait pour elle, et ne cessait de la regarder.Elle vit le docteur.On pouvait lire un instant d’énervement sur son visage, elle était anxieuse que quelqu’un puisse deviner qu’il se tramait quelque chose entre eux.Il ne pouvait s’empêcher de la regarder, ce qui devenait gênant et elle s’en alla.Pris par sa folie, il lui courut après dans une immense salle presque vide et fortement éclairée, si bien que tout le monde le suivait du regard.Elle fit mine de rire, pour distraire l’attention, le remercia d’une voix forte pour que tout le monde puisse l’entendre,d’avoir trouvé, certes de façon soudaine, un remède pour son fils.

Après cette réaction stupide, le médecin n’avait plus qu’une idée en tête, se suicider, mais il était retenu par le « devoir d’assistance », elle pouvait encore avoir besoin de lui.Dans sa chambre d’hôtel, il lui écrivit une très longue lettre l’implorant de le pardonner, sans quoi il mettrait fin à ses jours.Quelques heures après, il reçut une réponse lui disant de rester à proximité, qu’il pouvait encore être utile.Il s’endormit d’un sommeil tourmenté.Soudain, quelqu’un frappa à sa porte.C’etait le boy, transit de peur, qui lui conjurait de venir le suivre sans délai.Il le questionna mais sans réponse.Ils évoluèrent péniblement en voiturette vers le fin fond de la ville, dans le quartier chinois.Là, le boy s’arrêta, entra dans une boutique insalubre, passa dans l’arrière de cette dernière avant de rentrer dans une pièce sombre sentant le sang coagulé.Elle était là, sur une table, se tordant de douleur et brûlante de fièvre.Face au refus du docteur de réaliser un avortement, elle s’était tournée vers une petite chinoise des bas quartiers, qui l’avait blessée profondement.Elle luttait entre la vie et la mort.Dans un sursaut de vie, elle supplia le docteur de garder le secret.C’etait tout ce qu’elle désirait.Le boy et le médecin l’emmenèrent chez elle où, après une nuit de lutte, elle mourut au petit matin.Il ne pouvait que la regarder souffrir sans rien faire hormis une chose :lui promettre de tout faire pour que cela reste secret.

Le lendemain, il fallait affronter le médecin légiste, son supérieur.Notre docteur le persuada de falsifier les résultats de l’otopsie.Après des échanges verbaux violents, le légiste accepta, à une seule condition :le docteur devait quitter le pays dans la semaine.Dans la journée, l’amant de la défunte vint se porter à son chevet.C’etait un jeune officier de la marine, qui avait encore des airs d’adolescent, et qui exprimait un sincère sentiment de culpabilité.Le médecin lui expliqua que c’était le destin au travers d’un long mensonge sans jamais rompre le secret.

Lorsque le mari de la defainte arriva, le cercueil dans lequel elle reposait était déjà fermé.Ce dernier ne voulait pas croire au certificat de décès et courait après le médecin qui dut se cacher quelques jours durant.L’amant de la lady lui avait réservé un billet de bateau sous un faux nom, navire sur lequel il embarqua discrètement en laissant tout derrière lui.Sur ce bateau se trouvait également Stefan Zweig, mais aussi le cercueil de la victime, que son mari ramenait en Angleterre pour faire autopsier le corps.

Cette histoire avait rendu notre homme totalement associable.Son devoir n’était pas totalement accompli, il devait encore faire disparaître le cercueil.Le jour se levait, et les matelots commençaient à investir le pont.L’homme, pris de surprise, mit un terme à son histoire après trois heures de récit entrecoupés par le glouglou de sa bouteille de whisky et le son de la cloche du navire.Il était trois heures et demi.L’auteur lui proposa de lui rendre visite, il refusa, conscient que l’auteur faisait cela plus par pitié, devoir d’assistance, que par réelle compréhension.Comme un Amok, sa folie ne cesserait qu’après avoir accompli sa mission, mais cette dernière all         ait l’emporter avec elle.

L’auteur ne revit plus le medecin et n’entendit pas plus parler de lui, mais il aperçut le mari de la défunte qu’il chercha à éviter par tous les moyens.

Lorsque le bateau fit escale à Naples, les passagers descendirent pour faire un tour à terre, pour aller à l’opéra comme l’auteur le fit.A son retour sur le bateau, il remarqua que des barques tournaient autour du bateau et que les matelots scrutaient l’eau à l’aide de torches.Au même moment, des carabiniers parcouraient le pont mysteriseument.Il demanda à un matelot ce qui s’était produit, mais celui-ci lui répondit qu’il avait reçu l’ordre de se taire.

Plus tard, il apprit par des journaux italiens que, durant la nuit où il était à terre, on devait transférer le cercueil d’une grande dame en toute discretion.Le journal expliquait qu’un fou s’était jeté sur la barque, emportant avec lui le lourd cercueil de plomb au fond de la mer.Au même moment, mais sans lien, un autre article annonçait qu’on avait repêché un homme dont la description correspondait à l’inconnu du bateau, et l’auteur, seul capable de faire le lien entre les deux événements, pouvait se remémorer le visage blême du médecin caché derrière ses lunettes.