« LE SAVANT ET LE POLITIQUE », MAX WEBER (1919)

 

 

L’auteur

 

Considéré comme l’un des fondateurs de la sociologie, Max Weber a mené une large analyse de la modernité et a mis en place des concepts qui sont encore aujourd’hui au cœur de la sociologie et de la science politique contemporaine.

 

Né en 1864 en Allemagne dans un milieu familial protestant et industriel, Max Weber suit des études d’économie politique, de philosophie, d’histoire et de théologie, fait son service militaire à Strasbourg comme officier, puis reprend ses études à Berlin et Gottingen. Il adhère également à l’Association pour la politique sociale, pour laquelle il rédige un rapport sur les travailleurs agricoles en Prusse-Orientale et débute une carrière universitaire en enseignant l’économie politique à Fribourg puis Heidelberg. En 1899, il est docteur en droit et obtient l’année suivante sa thèse d’histoire économique. Mais une dépression nerveuse le conduit en 1903 à interrompre son enseignement.

 

Rapidement, Max Weber se tourne vers la sociologie et fonde avec Werner Sombart les Archives pour les sciences et la politique sociale. Après un séjour aux Etats-Unis en 1904, il publie L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme. En 1909, il créait avec Tonnies et Simmel l’Association allemande de sociologie, mais lui reprochant son manque de neutralité axiologique, il la quitte en 1912. L’année suivante, il publie un Essai sur quelques catégories de la sociologie compréhensive dans lequel il expose ses conceptions de la méthode sociologique, et en 1913, il prend en charge un groupe d’hôpitaux en tant qu’officier de réserve.

 

Max Weber est également engagé dans une activité politique. Opposant à Guillaume II, convaincu de la nécessité de l'Etat-nation, il combat l'antisémitisme, l'anti-européanisme et la démagogie, et adhère au parti social-démocrate en 1918. Membre de la délégation allemande au traité de Versailles, il est sollicité pour travailler à l'élaboration de la Constitution de la République de Weimar.

 

Mais Max Weber reste avant tout un sociologue. Il s’attaque ainsi dès 1915 à une série d’études sur les grandes religions et publie en 1918 un Essai sur le sens de la neutralité axiologique dans les sciences sociologiques et économique. En 1919, il publie Le Savant et le Politique, un recueil de ses cours. Il donne également un cours d’économie à Vienne, puis de sociologie à Munich. Il décède en 1920 des suites d’une pneumonie. Sa veuve publie deux ans plus tard Economie et société.

 

 

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L’ouvrage

 

Le Savant et le Politique est un recueil de deux conférences prononcée en 1919 qui porte sur « le Métier et la vocation » de « savant » et de « politique ». Max Weber tente ainsi de dégager l’éthique propre à chacune de ces activités ainsi que leur finalité, ce qui le conduit notamment à élaborer le concept fondamental de « neutralité axiologique ». Il s’attache également à placer son analyse dans la perspective plus large de l’émergence de la modernité qui caractérise alors le monde européen.

 

Précision : Max Weber aborde ici uniquement les sciences sociales, c’est-à-dire la sociologie et l’économie (la science politique ne s’est pas alors affirmée puisqu’elle est confondue avec la philosophie politique ou le droit). Les sciences formelles (mathématique, géométrie) et empiriques (biologie, physique, chimie) ne sont aucunement prises en compte.

 

 

A.                                         « Le métier et la vocation de savant »

 

La vocation scientifique à l’épreuve de la modernité

En contemporain de la modernité, Max Weber souligne que l’université le monde universitaire allemand, tout comme aux Etats-Unis, est devenue une organisation bureaucratique de type moderne, ce qui ajoute à la complexité déjà existante de la vocation scientifique. D’abord, « tout jeune homme qui croit avoir la vocation de savant doit se rendre compte que la tâche qui l’attend présente un double visage. Il doit posséder non seulement les qualifications du savant, mais aussi celles du professeur. Or ces deux aspects ne coïncident absolument pas ». Ensuite, le savant est guidé à la fois par la spécialisation et la passion qu’imposent sa discipline et la complexité de ses recherches. Or la modernité et le progrès constant des sciences semble affaiblir la portée que l’on voudrait éternelle de la production scientifique, ces dernières étant rapidement périmée. Autrement dit, la science moderne est en devenir, c’est-à-dire qu’elle ne parvient pas à atteindre le sens ultime des choses mais tend bien plus vers un but situé à l’infini, renouvelant sans cesse les questionnements.

 

La méthode scientifique : une entreprise de rationalisation …

Dans ce contexte de modernité, le savant est guidé par une méthode scientifique nécessairement rationnelle et objective. Le savant fonde ainsi ses analyses sur une expérimentation rationnelle cherchant à établir des propositions de fait, des rapports de causalité et des interprétations universellement valables. Autrement dit, le savant doit rejeter tout jugements de valeurs en pratiquant la neutralité axiologique qu’impose son « éthique de la responsabilité » : « l’homme de science observe avec le même détachement le charlatan et le médecin, le démagogue et l’homme d’Etat » ; il cherche à décrire le fonctionnement de son objet d’étude (« comment ça marche ? ») et non à  proposer ce qui est bon pour la société (« que faut-il faire ? »). Le savant est donc confronté à la responsabilité et à l’impératif d’énoncer des jugements de faits et non des jugement de valeurs. Il doit par ailleurs donner « des méthodes de pensée », c’est-à-dire des instruments méthodologiques réutilisables.

 

… qui participe à l’affirmation du désenchantement du monde du fait de la modernité

Mais l’approche rationnelle du savant ne conduit-elle pas à détruire mythes et croyances religieuses qui structurent les représentations symboliques et les conduites sociales d’une société ? Autrement dit, la science — qui s’affirme par la modernité — ne contribue t-elle pas à donner une vision « désenchantée » du monde ? A cette question, Max Weber répond par l’affirmative tout en poursuivant son analyse de la rationalité : « L’intellectualisation et la rationalité croissante ne signifient nullement une connaissance générale croissante des conditions dans lesquelles nous vivons. Elles signifient bien plutôt que nous savons ou que nous croyons qu’à chaque instant nous pourrions […] nous prouver qu’il existe en principe aucune puissance mystérieuse et imprévisible qui interfère dans le cours de la vie ; bref que nous pouvons maîtriser toute chose par la prévision ». En favorisant une représentation scientifique du monde, la rationalité s’impose au détriment des mythes et des religions mais ne parvient pas, contrairement à ces dernières, à donner un sens au monde et à l’action des hommes. La modernité est donc selon Max Weber à l’origine d’un désenchantement du monde.

 

La sciences moderne ne peut donner du sens au monde

A l’aune du désenchantement du monde, le fait que les sciences modernes n’offrent aucun sens au monde apparaît chez Max Weber comme assez évident. Malgré leur rationalité, elles ne peuvent répondre à certaine questions élémentaires de l’existence humaine, notamment la mort ou la souffrance. Conscient de ces limites et de la difficulté d’acquérir une culture scientifique, Max Weber rappelle ainsi que les croyances et pratiques religieuses ne disparaîtront pas, mais seulement que l’éthique religieuse a perdu le rôle structurant des représentations symboliques et des conduites sociales qu’elle avait autrefois.

B.                                            

C.                                            

 

D.                                         « Le métier et la vocation d’homme politique »

 

Les types de domination

Max Weber a éléboré une typologie des types de domination encore utilisée de nos jours. Chacune d’elles reposent sur un élément qui l’a légitime. La « domination charismatique » est fondée sur la reconnaissance par la société du caractère exeptionnel et/ou irrationnel du chef, quels que soient les motifs de cette reconnaissance (don surnaturel, caractère sacré, courage), ce dernier pouvant être un souverain, un héro, un prophète ou un sauveur. La domination charismatique est donc légitimée par l’exeptionnalité de celui qui détient l’autorité. La domination traditionnelle est fondée sur le respect de la coutume et de la tradition, c'est-à-dire tout ce qui est perçu comme ayant toujours existé. C’est le type de domination qu’exercent les sages dans les sociétés primitives ou les seigneurs dans la société féodale. La dominaiton traditionnelle est donc légitimée par la force conférée aux règles jugées comme un leg du passé. La domination rationnelle-légale, enfin, s’affirme clairement dans la société moderne pour supplanter les deux autres. Elle est  fondée sur une autorité qui s'appuie sur des lois et des textes impersonnelles. C’est sur cette croyance que s’est développé l’Etat moderne, notamment l’Etat démocratique, qui est devenu une entreprise à caractère institutionnel à travers la bureaucratie. La domination rationnelle-légale est donc légitimée par la légalité, laquelle repose sur la validité d’un statut légal du pouvoir.

 

L’ éthique de l’homme politique

Max Weber considère l’éthique comme un système de valeur personnellement construit, contrairement à la morale, issu de la culture. On retrouve donc bien là l’émergence de la société moderne puisque le passage de la prédominance de la morale à celle de l’éthique témoigne du passage d’une société holiste à une société individualiste, caractéristique de la modernité. Nous avons vu que l’éthique du savant était la responsabilité, ce qui emmène ce dernier à rechercher la vérité par une attitude objective et rationnelle. L’homme politique, au contraire, agit sur la direction du « groupement politique » en vue de prendre le pouvoir et de le conserver afin de mettre en œuvre des politiques en accord avec une idéologie — des jugements de valeurs (« quelle est la société la meilleure et que faut-il faire pour y arriver ? »). L’homme politique est donc guidé par l’ « éthique de la conviction » car il poursuit un but qu’il croit bon. Dès lors, l’homme politique se met au service d’une fin en faisant abstraction des moyens utilisé pour la réaliser, et en rejetant l’évaluation des chances de succès ou d’échec qui caractériserait une attitude purement rationnelle. Mais en dépit de la puissance de sincérité et du sens du dévouement qui caractérise l’homme politique, Max Weber considère son action comme voué à l’échec du fait du problème de la justification des moyens par la fin et de l’irrationalité de son action.

 

Une distinction entre homme politique (pouvoir politique) et fonctionnaire (pouvoir administratif)

L’émergence de l’Etat-moderne bureaucratique transforme peu à peu l’activité politique en une « entreprise » politique qui exige certaines compétences particulières. Cette évolution aboutit à une distinction entre les hommes politiques, que Max Weber nomme les « fonctionnaires politiques », et les fonctionnaires de carrières, dont la fonction administrative impose une gestion non partisane selon des règles impersonnelles et des compétences juridiques, c’est-à-dire « sans ressentiment et sans parti pris ». Sans cette attitude, l’appareil d’Etat s’écroulerait inévitablement.

 

Vers une action politique « raisonnable »

Selon Max Weber, l’action politique doit suivre une voie raisonnable en procédant à un juste compromis entre éthique de responsabilité et éthique de convictions : « L’éthique de la conviction et l’éthique de la responsabilité ne sont pas contradictoires, mais elles se complètent l’une l’autre et constituent ensemble l’homme authentique c’est-à-dire un homme qui peut prétendre à « la vocation politique ». Derrière cette proposition, la sympathie du sociologue pour l’éthique de la responsabilité est manifeste dans la mesure où elle se présenterait comme la figure de la vraie éthique, contrairement à l’éthique de la conviction, plus authentique mais peu efficace.

 

 

Conclusion

Max Weber nous propose dans son ouvrage une distinction fondamentale entre le savant et le politique. Ces deux acteurs se distinguent en cela que le premier pratique un « jugement de fait » qui repose sur « l’éthique de la responsabilité » tandis que le second fonde ses actions sur un « jugement de valeur » qui est guidé par « l’éthique de la conviction ». Autrement dit, alors que le savant cherche à décrire le fonctionnement de la société en respectant le principe de « neutralité axiologique » (analyse objective et neutre), l’homme politique propose ce qui, pour lui, est le meilleur pour la société, avec comme objectif la conquête du pouvoir. Max Weber opère donc une distinction fondamentale entre le monde de la pensée et celui de l’action.

Mais l’analyse du sociologue s’inscrit plus largement donc le contexte de modernité qui caractérise la publication de l’ouvrage. La modernité, productrice de rationalité par la bureaucratie et la place accordée à la science, semble ansi remettre en cause les représentations symboliques et les attitudes sociales qui structuraient jusqu’alors la société. Cette modernité engendrerait ainsi un désenchantement, une rationalisation du monde, même si la place du religieux ne disparaît totalement.