Manifeste du Parti communiste

                                                      Marx et Engels.

 

 

I - Étude du texte.

 

 

                En 1848, Karl Marx et Friedrich Engels veulent rendre publics les principes du communisme, dans un manifeste qui exprimerait clairement ceux-ci : c’est le Manifeste du Parti communiste. A cette époque en effet le communisme en Europe est craint par tous mais est aussi très vivement critiqué. C’est pour ces raisons majeures, pour éviter les erreurs ou les a priori sur le communisme, que Marx et Engels et bon nombre de communistes de nationalités diverses se réunissent en 1848 à Londres et rédigent ce manifeste, qui fixe à la fois les grands principes du communisme mais aussi ses projets. Comment ce texte est-il devenu un élément majeur de la discussion autour du travail ? En quoi est-ce un texte résolument révolutionnaire que ce soit à un niveau purement politique, aussi bien qu’économique? Pour répondre à ces questions nous étudierons le texte en suivant son organisation d’origine, c’est-à-dire en analysant les idées communistes chapitre par chapitre.

 

Ÿ         Chapitre 1 « Bourgeois et prolétaires. »

 

                L’idée majeure développée dans ce chapitre est une remise en question de la téléologie classique, hégélienne de l’histoire. Pour les communistes, le moteur de l’histoire des hommes c’est la lutte des classes, et ceci dans n’importe quelle société, alors que le philosophe Hegel mettait davantage l’accent sur la guerre entre les peuples comme générateur d’un mouvement historique. Ce premier constat communiste est fort. Les hommes sont donc en perpétuelle opposition, en perpétuelle lutte pour la domination d’une classe sur l’autre. A leur époque, Marx et Engels ne distinguent plus que deux classes : la bourgeoisie et le prolétariat, qu’ils se proposent d’étudier et de critiquer dans ce chapitre.

                La bourgeoisie est dominante au 19°siècle en Europe. Ainsi le prolétariat lutte contre sa domination. Les communistes dans ce chapitre élaborent une chronologie de l’histoire de la bourgeoisie afin d’essayer de trouver des traits caractéristiques de cette classe. Et il semble s’en dégager deux caractères majeurs : le rôle révolutionnaire de la bourgeoisie et son désir inaltérable d’accumulation et de surproduction ; Marx évoque même une « épidémie de la surproduction». Ces deux caractères propres à la bourgeoisie sont toutefois intimement liés : c’est en effet cette envie, ce besoin d’accumulation, de surproduction, de richesse qui entraînerait une révolution des moyens de production, et ceci grâce à la bourgeoisie. Les progrès techniques, les avancées en terme de transport, ont permis une internationalisation de la production. Pour en revenir à la lutte des classes, Marx et Engels montrent que la puissance des bourgeois ne faisant que s’accroître au fil des progrès qu’ils engendrent, il est alors évident que la domination de la bourgeoisie sur le prolétariat va en augmentant de pair. L’exploitation des prolétaires par la bourgeoisie, de plus en plus importante et ouverte, risque d’entraîner un mouvement de révolte de la classe dominée.

                Le prolétariat représente pour la bourgeoisie les « forces de production », ce ne sont que de simples instruments de la grande machine qu’est la production. C’est pourquoi il faut absolument que les prolétaires se révoltent, se lèvent contre la bourgeoisie qui les exploite selon les théoriciens communistes. Cependant préviennent ceux-ci, il ne faut pas non plus s’attendre à un résultat immédiat; l’important est de diffuser le message de lutte. Le prolétariat se doit d’être une classe révolutionnaire, il doit se lever contre la classe opprimante et dirigeante, et ce parce qu’il n’a rien à perdre dans cette lutte. N’ayant rien à y laisser, mais tout à conquérir, il doit se battre pour une société plus égale. La victoire du prolétariat est inéluctable selon les communistes, car la grande industrie se développant trop vite, la bourgeoisie court à sa perte.

Ÿ         Chapitre 2  « Prolétaires et communistes. »

 

            Les communistes se proposent dans ce chapitre de se poser comme ceux qui vont modeler le mouvement prolétarien. Ils sont là pour canaliser et organiser ce mouvement anti-bourgeois. Leurs objectifs sont nombreux : tout d’abord ils veulent former le prolétariat en une classe unique et soudée afin de renverser la domination bourgeoise. Après avoir renversé la bourgeoisie, le prolétariat devrait pouvoir conquérir le pouvoir politique, et ainsi appliquer quelques mesures d’orientation communiste, que nous allons détailler par la suite : l’abolition de la propriété privée, l’abolition de la famille, l’abolition de la patrie.

                La propriété privée n’existe que pour seulement un dixième de la population selon Marx. L’abolir réduirait les inégalités entre grands bourgeois et prolétaires. L’égalité est le fondement d’une société qui est voulue par les communistes, une société qui serait « une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous ». Cette société est tout à fait opposée à la société bourgeoise que critiquent les communistes, une société de classes et de lutte. La propriété privée est le symbole le plus frappant de cette société critiquée, c’est le symbole du capitalisme, de la recherche de l’enrichissement personnel par tous les moyens, de la recherche de la puissance sociale. Le salariat est aussi vu différemment par les communistes; si celui-ci permet aux bourgeois d’asseoir leur domination sur le prolétariat en accumulant grâce au travail vivant de plus en plus de profit, les communistes voient ce travail accumulé comme un moyen d’améliorer la vie des salariés eux-mêmes. Le présent domine le passé, contrairement à la société bourgeoise.

                La famille est elle aussi un concept totalement bourgeois et capitaliste selon les communistes. Les femmes sont  reléguées aux tâches les plus ingrates et ne sont pas considérées à leur juste valeur. C’est pourquoi Marx propose d’abolir la famille et l’éducation familiale pour créer une éducation de la société par la société elle-même. Cette éducation, identique pour tous, permettrait d’augmenter le sentiment d’égalité entre les individus et ainsi de diminuer l’effet de classes. Ces principes sont purement démocratiques, c’est ce que recherchent les communistes aussi.

                L’abolition de la patrie, de la nationalité est aussi un principe auquel s’attachent les communistes. « Les ouvriers n’ont pas de patrie »selon eux. De plus, l’internationalisation de la production diminue le sentiment national et ainsi diminuerait l’exploitation d’une nation sur une autre.

                Les principes communistes exprimés dans ce chapitre sont essentiels : abolition de la propriété, rupture totale avec les principes de la société bourgeoise capitaliste.

 

Ÿ         Chapitre 3 « Littérature socialiste et communiste. »

 

                Dans une première partie Marx et Engels proposent de s’occuper du socialisme réactionnaire. Les auteurs vont étudier successivement trois tendances de cette littérature socialiste en commençant par le socialisme féodal, c’est-à-dire le socialisme de l’aristocratie. En France et en Angleterre, cette lutte littéraire menée par l’aristocratie est contre la bourgeoisie, soit disant dans l’intérêt de la classe ouvrière exploitée par celle-ci, le prolétariat. En vérité, les féodaux, associés au clergé, reprochent à la bourgeoisie de né avoir pas su contenir l’élan révolutionnaire du prolétariat, dangereux à la fois pour les intérêts bourgeois mai aussi pour ceux de l’aristocratie. Ce socialisme féodal est bien loin du mouvement communiste pur proposé ici par Marx et Engels. Ceux-ci abordent ensuite le socialisme petit-bourgeois. Cette pseudo-classe, située entre la bourgeoisie et le prolétariat, est douée d’une bonne faculté d’analyse en ce qui concerne les rapports bourgeois au sein de leur société contemporaine. Ce socialisme prône un retour aux valeurs passées, par une régression des moyens de production et de circulation modernes. En ceci ce socialisme est profondément réactionnaire, il ne propose rien de neuf pour améliorer la situation des prolétaires par exemple. De plus un tel retour au passé est totalement utopique, irréalisable. Marx et Engels se tournent maintenant vers le socialisme allemand, ou socialisme « vrai ». Les Allemands, contrairement aux Français ou encore aux Anglais, abordent le socialisme dans un contexte politico-économique différent ; en effet, ils ne font pas face à une société en proie à la lutte d’une classe opprimée (le prolétariat) contre la classe dominante (la bourgeoisie) mais sont plutôt face à l’émergence de la bourgeoisie face à l’aristocratie. Ce retard politico-économique voile aux yeux des Allemands le véritable message du socialisme français notamment. Lors des traductions des textes socialistes français, les Allemands s’octroient quelques libertés, transformant ainsi un texte profondément communiste contestataire, mettant en avant la lutte des classes, en un texte plus philosophique et généraliste, qui représente davantage l’intérêt des petits bourgeois allemands, base sociale symbole de l’ordre allemand, à celui du prolétariat, dont les revendications ne sont pas encore à l’ordre du jour en Allemagne.

                Ensuite, dans un second temps, Marx et Engels s’intéressent au socialisme conservateur, au socialisme bourgeois. Ils en distinguent deux formes principales. Si certains « bourgeois socialistes » veulent une société sans lutte des classes, ou en d’autres termes une société exclusivement bourgeoise, sans l’existence du prolétariat, d’autres n’excluent pas le prolétariat de leur société idéale mais désirent maintenir les rapports bourgeois de production en dégoûtant les prolétaires de toute révolution, la politique étant nettement moins importante que l’économie selon eux. Ce socialisme est avant tout rhétorique, et est difficilement applicable.

                Enfin, les auteurs communistes se penchent sur le socialisme et le communisme critiques et utopiques. Le prolétariat, réactionnaire, se lance dans une lutte contre son exploitation. Cette classe, alors embryonnaire et considérée seulement comme la classe la plus souffrante, est assez lucide quant au contexte politique et économique qui l’entoure. Ce premier mouvement communiste à proprement parler est lucide mais n’envisage aucune action politique ou révolutionnaire pour changer la donne du moment. Le pacifisme est un élément majeur de ce socialisme. Même en donnant des propositions positives pour le futur, qui ont permis d’ouvrir l’esprit des ouvriers, ce socialisme est beaucoup trop utopiques et passif : il veut améliorer la situation de tous, même des bourgeois, sans agir véritablement, sans proposer de véritables moyens de parvenir à de tels résultats. Le communisme de Marx et Engels est nettement plus révolutionnaire et politisé que celui-ci.

 

Ÿ         Chapitre 4 « Position des communistes à  l’égard des différents partis d’opposition. »

 

                Cet ultime chapitre résume l’appartenance politique des communistes par rapport aux partis d’opposition dans divers pays d’Europe : en France, en Suisse, en Pologne et en Allemagne.

                En France, la voix communiste irait plutôt pour le parti social-démocrate, qui est définitivement contre la bourgeoisie et l’exploitation par celle-ci de la classe ouvrière. En Suisse, avec cependant une certaine réserve, les communistes se rallient aux radicaux. En Pologne, sans nommer véritablement de parti, les communistes penchent vers le parti des travailleurs, qui place comme objectif national le développement de l’agriculture. L’Allemagne est le pays qui retient l’attention des communistes. Étant considérablement en retard par rapport aux autres pas européens à un niveau politique et économique, l’Allemagne porte en elle l’espoir d’une réussite communiste pour l’avenir. Pour le moment, le mouvement de Marx s’attache surtout à lutter avec la bourgeoisie contre la monarchie absolue et le petits bourgeois. Mais ils n’oublient cependant pas les ouvriers, à qui l faut absolument ouvrir l’esprit par rapport à la bourgeoisie et à leur exploitation. Ils soutiennent tous les partis d’Europe qui osent s’opposer à l’ordre préétabli pour soutenir une cause juste (pour les communistes).

                 Ce chapitre permet aux communistes de résumer leurs objectifs. Abolition de la propriété, union des partis démocratiques de tous les pays, etc. Ils affirment aussi leur volonté de faire passer leurs idées coûte que coûte, en organisant un mouvement révolutionnaire de ce nom, qui agira par la violence s’il le faut. Ils n’ont peur de rien ni personne, parce que, comme l’ont écrit Marx et Engels au chapitre 2, les prolétaires, et par conséquent les communistes qui les représentent, n’ont rien à perdre, mais au contraire tout à conquérir. « Les prolétaires n’ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à gagner. ». C’est pourquoi Marx et Engels demandent à tous les prolétaires d’Europe de s’unir dans un même mouvement pour leur libération ; ce mouvement, c’est bien sûr le communisme.  « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! ».

 

 

II - Commentaire.

 

            Ce manifeste rassemble les principales idées communistes, les confronte à la société du 19° siècle européenne, et c’est en cela que ce texte est à la fois intéressant aujourd’hui et fondamental pour qui veut étudier l’histoire des idées politiques et/ou économiques. Le modèle communiste proposé par Marx et Engels dans ce manifeste a été en effet repris en Europe orientale dès le début du 20°siècle et a connu le succès que nous connaissons en ex-URSS, où il a subi beaucoup de dérives cependant. Car Marx et Engels en rédigeant cette idéologie communiste, bien que partant sur un besoin nécessaire de violence pour s’imposer au pouvoir politique, ne voulaient pas instaurer un régime totalitaire et autoritaire. Les objectifs communistes sont simples : abolir la propriété privée, centraliser les moyens de transport, de production entre les mains de l’État (pour assurer un certain contrôle de celui-ci, mais davantage pour éviter qu’une classe domine sur une autre plutôt que pour contrôler la population toute entière), empêcher qu’une classe exploite une autre. Ils veulent couper net avec les sociétés capitalistes où l’argent, le profit et l’enrichissement personnel sont rois. Leur désir premier est d’organiser une société égalitaire et centralisée. Mais cette idéologie communiste, après avoir été testée en ex-URSS, avec les dérives que nous connaissons, en fascinera plus d’un après la Seconde Guerre mondiale. Dans les années 60 et 70 notamment, la jeunesse s’intéressera de très près aux théories marxistes et ce Manifeste deviendra un livre culte. Néanmoins certains auteurs s’opposent très nettement aux théories marxistes ; c’est le cas de Pierre Clastres, ethnologue anarchiste français du 20°siècle qui critique les théories marxistes concernant les sociétés dites primitives, ou plus simplement concernant l’évolution même de toute société. Selon Clastres, l’histoire de toute société ne doit pas passer automatiquement dans la formation d’un État ; de plus, pour lui l’économie est indépendante de la société et la politique indépendante de la base matérielle alors que pour Marx infrastructure et superstructure sont intimement liées. En résumé, ce Manifeste, sorte de « Bible » des communistes, a influencé énormément le monde entier quelques années après sa publication et ce durant environ un siècle, pour aujourd’hui perdre nettement de sa valeur notamment auprès des jeunes qui auparavant étaient très marqués par le mouvement communiste révolutionnaire.