Archimondain jolipunk

Confessions d’un jeune homme à contretemps.

                                                                  Camille de Toledo.

 

 

I.                   Présentation de l’auteur et de l’œuvre.

 

Camille de Toledo, né en 1976 est un tout jeune auteur, qui essaie de mettre en scène le monde pour mieux y échapper. Petit fils de l’ancien PDG de Danone Antoine Riboud, Camille de Toledo est un homme bien  né, mais cela ne l’empêche pas de crier sa révolte. Archimondain jolipunk, sorti en 2002, est une mise en lumière d’un monde tel qu’il apparaît à l’auteur, dans lequel règne une « Nouvelle Architecture du Monde », empreinte de capitalisme, et de tout ce qu’elle entraîne : cynisme, dandysme, etc. Ce livre se place entre l’essai politique, la fiction philosophique et la biographie. Entre le constat, la réflexion et la contestation. L’auteur fait de nombreuses références à ses lectures, à ses expériences pour servir ses idées. Il fait aussi des métaphores pour figurer la « Nouvelle Architecture du Monde » et son impact sur l’humanité.

C’est un livre complexe, une critique acerbe mais réaliste du monde aujourd’hui que nous sert ici Camille de Toledo. Ce livre est divisé en trois parties, en trois âges de la révolte, que nous étudierons tour à tour.

 

II.                Etude du texte

 

Première partie : L’âge du Nouvel Enfermement.

 

Le livre commence par une métaphore : on assiste au cloisonnement d’un homme, suffocant, dans un monde qui subit une « Nouvelle Architecture ». Cet homme suffoque par lucidité ; lucidité de sa condition, de sa claustration, de son enfermement. C’est le sujet de cette première partie.

 

         L’auteur prend pour point de départ la chute du Mur de Berlin, le 9 novembre 1989. Il établit un parallèle entre la chute du Mur et les attentats du 11 septembre 2001. Deux dates symétriques (9/11 et 11/9) qui semblent enfermer la société dans un nouveau monde, dans lequel la seule solution envisageable est la résignation, l’intégration au système, car la révolte n’y est plus possible. Ces dates symétriques, ces deux chutes, cloisonnent l’individu de cette génération dont l’auteur fait partie, celle des « enfants du double effondrement ». C’est cette claustration, la conscience de celle-ci qui provoque l’asthme du narrateur auteur : «Je suis un asthmatique de l’âme », tels sont les premiers mots de ce livre. Il a pour but de trouver une alternative à la résignation au monde tel qu’il est aujourd’hui : il lui faut réinventer la révolte, qui a perdu tout son sens, et qui n’est plus qu’un produit marchand dans cette société capitaliste. Pour étayer sa thèse de l’enfermement de la société dans ce nouveau monde, l’auteur se base sur cinq principes fondamentaux, qu’il va étudier l’un après l’autre. Ces « cinq pierres » sont les bases de l’enfermement, et conduisent la société au dandysme de masse et au rire cynique.

         La première concerne la « fin de l’Histoire ». Après la chute du Mur de Berlin, Fukuyama parle de cette fin prétendue de l’Histoire : celle-ci aurait perdu son moteur avec l’avènement de la société unilatérale capitaliste. Le début des années 90 est marqué par cette oscillation entre ceux qui se réjouissent de la fin (« tenants des fins ») et ceux qui tentent de chercher une suite possible dans la déconstruction (« partisans des post »).

La seconde pierre est celle de la condamnation de toute volonté de résistance : la révolte n’est plus possible, et ce pour une raison majeure : le pouvoir du devoir de mémoire. Les « vieux » s’en servent pour légitimer le commerce (après la Seconde Guerre Mondiale, c’est « le commerce ou la guerre »), et les « parents », ceux qui ont fait Mai 68, sont soumis au capitalisme par lucidité, fatalisme et réalisme (leur révolution rêvée a échoué). Les contestations doivent en tout cas à tout prix être combattues par risque de guerre, et c’est alors que la légitimité mnémonique dépasse la légitimité démocratique. Mémoire coupable (de la Shoah) et mémoire désabusée (de Mai 68) ont enterré la contestation.

La troisième est la neutralisation des tactiques de subversion. L’auteur fait référence au situationnisme, à la critique de la société comme «société de spectacle ». Le message contestataire situationniste supporté par Guy Debord s’est transformé aujourd’hui ; il s’est démocratisé, et s’est donc de ce fait détourné de son esprit premier : il est même devenu un instrument de mode. L’esprit de révolte s’est transformé en dandysme de masse. La révolte est « hype », est à la mode. Le monde est transformé par l’Image.

La quatrième pierre est celle de la disparition des pouvoirs économique et politique. Le pouvoir politique et financier devient nomade, il n’y a plus de fixité de celui-ci.

La cinquième enfin réside dans l’effacement des marges. Le système capitaliste réussit à associer l’avant-garde, l’underground et le discours de la marchandise en absorbant les marges. La cinquième pierre est donc celle de la récupération. Le système se réapproprie les concepts dissidents à des fins économiques. L’exemple le plus marquant est l’utilisation d’icônes dissidents dans la publicité (comme Che Guevara, Gandhi, dans une publicité pour la marque Apple).

         L’auteur s’intéresse alors aux attitudes possibles et adoptées face à ce nouvel Enfermement. La première est le désespoir. Du fatalisme, de la lucidité, de notre regard sur le monde tel qu’il est aujourd’hui naît ce désespoir. Mais de ce désespoir jaillit un deuxième stade : celui du rire. Le cynisme, le rire, quand il n’y a rien d’autre à faire, devient un instrument pour la soumission.

 

         En conclusion à cette première partie, le dandysme de masse apparaît comme être la solution à l’enfermement. Le rire devient l’esthétique de la résignation de l’homme moderne. Tout le potentiel de révolte est détruit par ce dandysme de masse.

 

Seconde partie : L’âge de la nouvelle emprise.

 

         On retourne à la métaphore de l’homme qui suffoque. La réflexion se pose alors sur la mobilité de plus en plus importante de l’homme, et du principe de « liquéfaction » :il est perméable à tout, aux informations, aux technologies, etc.

 

         Camille de Toledo débute cette partie par la distinction entre deux formes de contestations, distinction empruntée aux auteurs du Nouvel Esprit du Capitalisme (Chiapello et Boltanski) : la critique artiste et la critique sociale. Si la première est celle d’un renoncement total à l’esprit du capitalisme, et défend une remise en cause complète du système bourgeois, la seconde est plus nuancée et demande juste de trouver des compromis, ou de réformer quelque peu ce système en vue des inégalités sociales qui le jalonnent. Ces contestations ont convergé jusque dans les années 1980 ; leur alliance était la revendication de la transgression de l’ordre bourgeois. Mais depuis 1990, l’auteur constate une rupture de cette alliance mais aussi un renoncement de toute contestation. Pourquoi ?

Dans un premier temps, la dissidence par le corps ne fonctionne plus à l’heure actuelle : que ce soit par l’ascétisme, ou par « l’innommable » (le corps comme pur objet sexuel), la contestation par la chair n’a plus lieu d’être. Le corps n’est plus qu’une information, une nécessité dont on se passerait bien. C’est aussi une machine perméable, parcourue par des flux.

L’heure est au « scheeze » : au débordement de travail, à la nécessité ambiante d’être partout à la fois, et à la fierté que l’on en retire. Ce fantasme du scheeze, issu de la contre-culture, est le nouveau credo des entrepreneurs. Le corps humain subit la notion de transversalité : il n’y a plus de matière, il n’y a plus d’imperméabilité, de cantonnement à une seule et unique fonction.

De plus l’influence du milieu de la nuit a préparé le triomphe des réseaux. En effet, c’est dans la nuit que la propriété perd tout son sens, au profit de l’accès. Les mondes de l’argent, de la mode et du savoir s’y côtoient, communiquent, et fusionnent, au profit du capitalisme.

L’heure est aussi à la mobilité : les travailleurs ne sont plus sédentaires, cantonnés à leurs bureaux ; ils doivent être mobiles, fluctuant au gré des demandes. C’est un exemple de la notion de « fluide » : les postes sont fluides, la musique s’échange sur Internet avec fluidité, etc. Le deuxième âge est donc celui de l’emprise du fluide.

 

Le corps fluide a triomphé : selon l’auteur, il n’y a plus de choix possible : l’individu doit se plier à la société qui dicte la fluidité, la mobilité, la liquéfaction. Mais certains intellectuels refusent ce cadre de vie imposé par le nouveau monde. Il fallait donc trouver une autre solution : mais laquelle ? C’est la question posée dans la troisième partie du livre.

 

Troisième partie : l’âge de la Nouvelle Incarnation

 

         Retour à l’homme qui suffoque. Le temps des privatisations apparaît avec la Nouvelle Architecture du Monde, mais il assiste aussi à de nouvelles revendications contre ces privatisations. Les révoltes ont changé de forme : plus timides, moins révolutionnaires, mais plus réformatrices.

 

         La dernière partie résume ce qui a été entrepris pour lutter contre l’enfermement du monde et l’emprise du fluide. Ceci peut être divisé en quatre temps. Ce qu’il faut noter avant tout, c’est que ce troisième âge n’est pas le même : le cynisme est mort, il laisse place au nouveau romantisme, un romantisme d’un nouveau genre (le romantisme aux yeux ouverts).

Le premier temps explique comment, avec la revendication d’un extérieur provisoire, l’enfermement a pu être déjoué. Camille de Toledo se réfère à l’auteur Hakim Bey, et à son ouvrage intitulé TAZ, Temporary Autonomous Zone (Zone autonome temporaire). A une époque où triomphait la fin dialectique post-effondrement du Mur de Berlin, l’auteur créait une nouvelle idée celle de la TAZ : cette idée n’est volontairement pas définie par l’auteur, elle est seulement le contraire d’un dogme politique. Ce concept est assez simple : il s’agit non pas d’un espace, mais d’une zone temporelle qui n’appartiendrait qu’à nous, où l’on ne se soucierait plus de la société, du capitalisme, de la révolte, etc. C’est la force de l’impermanence contre le monde clos des flux.

Le second temps montre le combat du Verbe poétique contre le Verbe marchand. En prenant pour exemple la révolte sémantique du « sous commandant » Marcos au Mexique, Camille de Toledo montre qu’il existe un nouveau romantisme, un romantisme lucide. La Nouvelle Incarnation proposée par le romantisme aux yeux ouverts n’est en réalité qu’une renaissance : c’est une réappropriation des réseaux par l’homme romantique, grâce à son fond de magie.

Le troisième temps consiste à bloquer images et flux grâce à la Nouvelle Incarnation. C’est vers le milieu des années 90 que les corps ont recommencé à apparaître, avec une nouvelle esthétique : celle des Invisibles. Cette Nouvelle Incarnation passe par la pratique de l’action directe non violente et par la dissimulation de l’identité pour échapper au cloisonnement de l’Image.

Le quatrième et dernier temps de cet âge de la Nouvelle Incarnation est porteur d’espoir : la fin de l’Histoire est remise en cause par une nouvelle contestation des hommes et leur volonté à faire partie de l’Histoire. Une dialectique est recréée sur l’infini des possibles : l’Histoire n’est pas finie, comme il était annoncé après le premier effondrement. Au contraire, tout reste possible, tant que l’homme le décide. La résignation n’est pas le seul choix possible face à la Nouvelle Architecture du Monde, face à la mondialisation du capitalisme : l’alternative est cet esprit de romantisme aux yeux ouverts, couplée de la foi en l’élégance.

 

Epilogue

 

         Camille de Toledo fait ici référence à sa famille et en particulier à son grand père, ex-PDG du groupe BSN, et à ses frères aussi grands patrons. La conscience du capitalisme est venue à l’esprit de l’auteur par sa famille, et l’obligation de consommer les produits familiaux. " J’ai vécu dans le devoir d’acheter famille, de bouffer famille, de chier famille. La conscience du capitalisme m’est venue, en quelque sorte, de l’estomac. "Il explique ainsi pourquoi il a choisi un pseudonyme pour écrire, suite à la pression familiale trop importante.

 

III.             Commentaire

 

Le premier texte publié de Camille de Toledo, Archimondain jolipunk sous-titré " Confessions d’un jeune homme à contretemps ", a les qualités et les défauts de tous les premiers livres d’un jeune auteur de vingt-sept ans pétri de talent. À savoir, la fraîcheur romantique de tout jeune rebelle en colère qui se respecte et, parfois, " l’enfonçage de portes ouvertes ". Le tout, empêtré dans un foisonnement de références culturelles.