Fiche de lecture

Après l’Empire d’Emmanuel Todd

 

 

 

 

Emmanuel Todd est un démographe et historien réputé pour ses réflexions sur les relations internationales.  Il a publié de nombreux livres, notamment La chute finale qui dès 1976 annonçait la décomposition du système soviétique avec une clairvoyance impressionnante et en 1998 l’illusion économique essai sur la stabilisation des sociétés développées.

 

 

Ouverture :

 

Pour l’auteur, les Etats-Unis deviennent un problème pour le monde car ils sont provocateur face aux grands pays comme la Chine ou la Russie et  menaçant face a des pays insignifiants de l’axe du mal.

Ils utilisent la stratégie du fou mais cette dernière est dangereuse pour un pays d’échelle continentale, il est donc normal de voir leurs « grands alliés » piqués d’indépendance comme la France et l’Allemagne.

De plus, ils s’efforcent de transformer Al-Quaïda en une puissance aussi stable que maléfique, certain ont même, selon l’auteur, l’audace d’évoquer une 4ème guerre mondiale.

Après le 11 septembre le monde entier était solidaire d’une Amérique meurtrie, toutefois dans les mois qui suivirent, cette puissance a tellement été unilatérale, que 3 mois après tout redevint comme avant.  Todd s’interroge donc : Pourquoi les Etats-Unis sont-il aussi actif et déstabilisateur ?

Pour répondre à cette problématique il évoque la thèse de Fukuyama où le monde tend vers une universalisation de la démocratie, et qui combinée à la loi Doyle, selon laquelle les démocraties ne se font pas la guerre, aboutit a un monde pacifié. Or les Etats-Unis se sont spécialisés dans l’apaisement du monde (4ème Guerre Mondiale ou la guerre froide) quand ce but sera atteint ils deviendront par conséquent inutiles.

Or avec son déficit commercial l’Amérique a besoin des différents capitaux du monde. Au moment où le monde se rend compte qu’il peut se passer des Etats-Unis, les Etats-Unis ne peuvent plus se passer du monde.

La démocratie progresse partout mais, d’après l’auteur s’effondre là où elle est née, avec la montée de l’abstentionnisme et une oligarchie de plus en plus prononcée.

De ce fait, comment gérer une puissance économique dépendante mais politiquement inutile ? A cela il expose trois solutions majeures :

- ne jamais régler complètement un problème (exp : le conflit israélo-palestinien)

- se fixer sur des micros puissances (Irak ; Cuba)

- développer l’armement

 

 

                        Le mythe du terrorisme universel :

 

Malgré des médias diffusant un monde au bord du chaos, la planète vit, selon l’historien, un formidable progrès culturel : l’alphabétisation et le contrôle des naissances.  Bien sûr quelques exceptions sont notables (Niger, Mali, Irak, Arabie Saoudite, Pakistan). Cependant les transitions sont rarement faciles voire même souvent déstabilisatrices et créatrices de crise ; mais la plupart des nations aujourd’hui paisibles sont passées par cette phase brutale : la révolution française, le nazisme allemand, le communisme russe, même la Grande-Bretagne qui a décapité un roi et créé un libéralisme à ferveur ultra-religieuse avant le calme démocratique qui suivit. Comme les Européens à l'époque des guerres de religion entre protestants et catholiques, les habitants d'Iran et d'ailleurs se sentent l'envie de secouer les vieilles structures sociales dès lors qu'ils acquièrent avec l'alphabétisation une conscience.

            La séquence alphabétisation-révolution-baisse de la natalité est assez généralisée dans le monde et débouche très souvent sur la démocratie, car politique et démographie sont, selon l’auteur, étroitement liées ; les crises et massacres sont « simplement » des dérèglements liés à la modernisation.  Il affirme aussi que la transition islamique des crises des pays musulmans est en grande partie en voie d’apaisement.

Cette transition est quasiment universelle car même les Etats-Unis, la Suisse et la Finlande sont passé par cette phase violente. L’auteur estime alors que les pays Occidentaux n’ont pas de leçon à donner à l’Islam comme le fait l’administration américaine. L’appellation de « guerre contre le terrorisme » est donc employée pour justifier l’utilité des Etats-Unis.

 

                        La grande menace démocratique

 

Todd évoque l’hypothèse avec laquelle il a annoncé la fin de la sphère soviétique : un peuple alphabétisé ne peut être dirigé autoritairement. Or pour lui la multiplication des démocraties (Turquie, Amérique Latine, Taiwan) est très diverse.

Il explique aussi une diversité anthropologique initiale : chaque cellule familiale de paysans a sa propre structure selon les pays et de là en découle des modèles idéologiques (égalitaire ou non, autoritaire ou non) :

Les russes sont autoritaires et égalitaires                       = Le Communisme russe

Les anglais sont non-autoritaires et inégalitaires             = Le Révolution anglaise

Les français sont non-autoritaires et égalitaires              = La Révolution française

Les allemands sont autoritaires et inégalitaires               = Le Nazisme

Les chinois sont autoritaires et égalitaires                      = Le Communisme chinois

Les musulmans sont communautaires et égalitaires        = La transition islamique solidaire

      entre les pays

 

                        La dimension impériale

Todd compare les Etats-Unis aux deux civilisations de l’antiquité : Rome et Athènes. En ajoutant que les anti-américains les compare plus à la première et les pro- à la deuxième.  Toutefois sur la fin de la civilisation hellénique, Athènes imposait aux cités-membres de la ligue de Délos (une organisation de défense contre les perses) un tribut obligatoire, alors que les menaces avaient disparu.

Suit la description d’un monde qui produit et d’une Amérique qui consomme. Il fait alors un parallèle avec la situation de l’empire romain, que les déficits commerciaux immenses des Etats-Unis illustrent parfaitement.

De plus, la falsification d’Enron entame le dynamisme du pays : 100 milliards de dollars falsifiés représentent 1% du PNB.  Or combien d’entreprises dissimulent leurs comptes ?

La surconsommation américaine est bienfaitrice pour le monde. Paradoxalement, dans une société américaine qui se pense par nature hostile à l’Etat, elle représente, à l’échelle planétaire l’Etat keynésien qui consomme pour le monde.

 

 

                     Le recul de l’universalisme

 

L’universalisme est la capacité à traiter les hommes et peuples de façon égalitaire. Rome, la chine l’Islam, la Russie et la France sont égalitaires et ont donc une forte capacité d’intégration.  Selon l’auteur, ils ont réussi à bâtir leur pays ou leur empire, alors que les entités différentialistes se sont rapidement effondrés : Athènes, l’Allemagne nazie et le Japon militariste.

 Les Anglais sont clairement différentialistes, une décolonisation paisible en est le parfait exemple car pour eux les peuples sont logiquement de nature différente. En revanche les Etats-Unis sont tantôt fortement universalistes quand ils intègrent en masse une l’immigration toujours plus nombreuses, tantôt différentialistes car il y a toujours eu un homme différent (l’indien, le noir, l’hispanique). Cette confusion universaliste/différentialiste rend le rapport « américain/homme différent » très instable. Le communisme qui voyait tous les hommes comme égaux avait poussé les Etats-Unis vers plus d’universalisme (fin de la ségrégation, intégration des indiens et des asiatiques…).  Avec la fin de la guerre froide, le territoire américain en voit un recul, comme si l’adversaire les avait poussés au-delà de ce qu’ils sont réellement capables en matière d’universalisme.

Todd s’interroge sur le cas d’Israël : une alliance incompréhensible avec les Etats-Unis.  Détruisant le principe du tout puissant lobby juif et de la coopération militaire, l’auteur trouve sa réponse dans une vision différentialiste des deux peuples. Si Israël est évidement profondément différentialiste, il explique cette alliance comme une croyance profonde des Etats-Unis à l’inégalité des hommes donc à l’agressivité envers les palestiniens et plus généralement envers les arabes.

 

 

                   Affronter le fort ou attaquer le faible ?

 

Selon l’historien, la seule menace restante pour barrer la route à l’hégémonie américaine est la  puissance militaire russe.  Mais l’agressivité délibérée des américains contre des non puissances (Corée du nord, Irak, Cuba) incite la Russie à développer des relations privilégiés avec la Chine et l’Iran face aux Etats-Unis.

De plus cette agressivité inquiète les européens qui, dans l’émancipation de la tutelle américaine, verraient la Russie comme une protectrice démocratique contre cet allié lointain et déstabilisateur. Pour l’auteur, la Russie ne peut désormais plus être achevée comme cela aurait pu arriver dans les années 1990-1995. Les Etats-Unis vont donc peut être perdre les deux puissances économiques et industrielles du monde : l’Union européenne et le Japon qui vont désormais se tourner vers la Russie.

Mais cette évolution est lente car ralentie par l’affaiblissement économique russe, la situation géographique japonaise et le manque d’unité européen. Pour Todd, les Etats-Unis ne vont donc pas imploser comme une URSS à bout de souffle mais redevenir une puissance moyenne dans un monde trop vaste et trop complexe pour n’être qu’un empire.

 

           

Conclusion

 

 

L'analyse d'Emmanuel Todd a pour elle le double avantage de s'appuyer sur des observations indubitables et d'être cohérente, toutefois il lui manque une synthèse : les États-Unis, depuis la chute de l'URSS, se comportent en tout-puissant gendarme du monde, dans le même temps, les capitaux qui se réfugient en masse aux États-Unis permettent à la classe dirigeante de ce pays de vivre sur un train de vie jamais connu auparavant.

Faut-il s'en étonner ? On peut le déplorer mais n'est-ce pas le propre de la puissance que d'octroyer de la richesse et du loisir à ceux qui la possèdent ? A quoi servirait-il d'être puissant si c'était pour travailler et peiner comme tout un chacun ! ? ...

Cet échange - richesse contre protection militaire - rappelle le contrat informel passé par Rome avec les peuples de la Méditerranée... ou celui passé par les seigneurs féodaux avec les paysans de leurs terres.